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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2102882

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2102882

mercredi 31 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2102882
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantCABINET SELURL CHIFFERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 juillet et 28 octobre 2021, Mme A B, représentée par la SCP Jégu et Associés, demande au tribunal :

1) d'ordonner, avant-dire-droit, une expertise afin d'apprécier l'existence d'une faute commise par le centre hospitalier du Belvédère lors de la prise en charge de son accouchement survenu le 9 octobre 2018 et l'étendue de ses préjudices, et de surseoir à statuer dans l'attente du rapport de l'expert ;

2) à titre subsidiaire, de condamner solidairement l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ci-après ONIAM) et le centre hospitalier du Belvédère à lui verser la somme 905 000 euros assortie des intérêts à compter de la réception de sa demande préalable et de la capitalisation des intérêts, sauf à parfaire en raison de l'impossibilité de déterminer certains postes de préjudices, en raison des fautes qu'elle impute audit centre hospitalier dans sa prise en charge ;

3) de mettre à la charge de l'ONIAM et du centre hospitalier du Belvédère la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient dans le dernier état de ses écritures que :

- sa requête est recevable ;

- une expertise est nécessaire ;

- le centre hospitalier a commis des fautes dans sa prise en charge ;

- à défaut, il s'agit d'un accident médical non fautif qui doit être pris en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale ;

- elle justifie de ses préjudices.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2021, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par Me Roquelle-Meyer indique ne pas s'opposer, sans préjudice des protestations et réserves d'usage, à la demande d'expertise sollicitée, laquelle serait seule à même de permettre au tribunal de se prononcer sur le bien-fondé de la requête.

Par un mémoire enregistré le 27 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen indique ne pas s'opposer au prononcé d'une mesure d'expertise et n'être en mesure de produire qu'un décompte provisoire de ses débours.

Par un mémoire enregistré le 1er octobre 2021, la commune de Canteleu indique ne pas s'opposer à la demande d'expertise et formuler toutes réserves quant à ses droits.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 2021, le centre hospitalier du Belvédère, représenté par Me Chiffert, conclut à titre principal au rejet de la requête et indique à titre subsidiaire ne pas s'opposer, sans préjudice des protestations et réserves d'usage, à la demande d'expertise sollicitée.

Il fait notamment valoir que la requête est irrecevable faute de respecter les prescriptions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Verhaeghe, avocate de Mme B ;

- et les observations de Me Aubertel, avocate du centre hospitalier du Belvédère.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que Mme B, née en 1984, a été suivie à la maternité du centre hospitalier du Belvédère à l'occasion de sa troisième grossesse. Des complications ayant émaillé la naissance de son troisième enfant, survenue le 9 octobre 2018 par césarienne décidée en urgence à ladite maternité, elle recherche par la présente requête la responsabilité du centre hospitalier à raison des fautes commises par lui ou celle de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales en cas d'accident médical.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

3. Il résulte de l'instruction que, par un courrier du 3 septembre 2020, reçu le 7 septembre suivant, le conseil de Mme B a saisi le directeur du centre hospitalier en évoquant " les éventuelles conséquences de cet acte de soins " et proposant de " rencontrer [le] médecin-conseil ", et lui a adressé un second courrier reçu le 28 mai 2021. Par une décision expresse du 6 juillet 2021, le directeur du centre hospitalier a notifié au conseil de Mme B un refus de ce qu'il a lui-même analysé comme une demande de " [mise] en cause de [sa] responsabilité ", au motif qu'il n'existerait qu'un " accident médical non fautif ". Compte-tenu des termes de ces échanges, le courrier du 6 juillet 2021 doit être regardé comme constituant une décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle au sens des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

4. Il suit de là que le contentieux étant lié, la fin de non-recevoir opposée par le centre hospitalier du Belvédère tirée de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative doit être écartée.

Sur la demande d'expertise :

5. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. La mission confiée à l'expert peut viser à concilier les parties ".

6. Mme B soutient que le centre hospitalier du Belvédère a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dans la réalisation de l'acte de césarienne ou qu'il s'agit d'un accident médical non fautif susceptible d'être pris en charge au titre de la solidarité nationale. Toutefois, l'état du dossier ne permet pas au tribunal administratif d'apprécier le bien-fondé de sa requête. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la requête de Mme B, d'ordonner une expertise, qui aura lieu contradictoirement avec toutes les parties, avec mission pour l'expert :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués sur elle lors de ses prises en charge par le centre hospitalier du Belvédère ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme B ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

2°) décrire l'état de santé de Mme B et les soins et prescriptions antérieurs à son admission au centre hospitalier du Belvédère pour la césarienne du 9 octobre 2018, les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge et soignée dans cet établissement ; décrire l'état pathologique de la requérante ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;

3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme B et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du centre hospitalier du Belvédère, et l'utilité des gestes opératoires pratiqués ;

4°) de manière générale, réunir tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services ont été commises lors de l'accouchement de Mme B ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; rechercher si les interventions et actes médicaux pratiqués ont été exécutés conformément aux règles de l'art ; déterminer les raisons de la dégradation de l'état de santé de Mme B et des complications dont elle souffre depuis ses hospitalisations ;

5°) si les éléments réunis ne semblent pas de nature à faire apparaître des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation du service, de donner son avis sur le point de savoir si les actes médicaux ont entraîné des conséquences plus graves que celles auxquelles l'intéressée était exposée s'ils n'avaient pas été effectués ; si cette condition d'avoir entraîné des conséquences plus graves n'est pas remplie, de préciser (si possible par un pourcentage) la probabilité de survenance des dommages dans le cas de Mme B ; donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état initial de Mme B, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché à l'établissement, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ;

6°) de dire si l'état de Mme B a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

7°) d'indiquer à quelle date l'état de Mme B peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

8°) de donner son avis sur les préjudices subis par Mme B découlant de façon directe et certaine de sa prise en charge médicale, en les distinguant des conséquences normalement prévisibles de l'état antérieur de l'intéressé, d'une pathologie intercurrente ou de toute autre cause ;

9°) d'évaluer les chefs de préjudice de Mme B :

a. Préjudices patrimoniaux temporaires :

- Dépenses de santé actuelles ;

- Pertes de gains professionnels actuels ;

- Frais divers ;

b. Préjudices patrimoniaux permanents :

- Dépenses de santé futures ;

- Frais de logement adapté ;

- Frais de véhicule adapté ;

- Assistance par tierce personne ;

- Pertes de gains professionnels futurs ;

- Incidence professionnelle ;

- Préjudice scolaire, universitaire ou de formation ;

c. Préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

- Déficit fonctionnel temporaire ;

- Souffrances endurées ;

- Préjudice esthétique temporaire ;

d. Préjudices extrapatrimoniaux permanents :

- Déficit fonctionnel permanent ;

- Préjudice d'agrément ;

- Préjudice esthétique permanent ;

- Préjudice sexuel ;

- Préjudice d'établissement ;

- Préjudices permanents exceptionnels.

10°) de dire si l'état de Mme B est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai.

7. Tous les droits et conclusions des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

D E C I D E :

Article 1er:Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme B, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec la mission décrite au point 6 du présent jugement, en présence de l'ensemble des parties.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Les frais d'expertise et tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen, à la commune de Canteleu, au centre hospitalier du Belvédère et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 7 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Leduc et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de Mme Rahili, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 août 2022.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard La greffière,

Aurélia Rahili

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°210288

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