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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2103705

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2103705

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2103705
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantSAGON LOEVENBRUCK LESIEUR LEJEUNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 septembre 2021 et le 12 avril 2023, Mme A C épouse B, représentée par Me Rique-Serezat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Rogerville à lui verser une somme de 40 000 euros ainsi que 400 euros par mois à compter du 6 mai 2014 jusqu'à la cession du bien situé sur la parcelle cadastrée n°A703, assortie des intérêts de retard au taux légal à compter de la demande préalable indemnitaire du 28 mai 2021 ainsi que leur capitalisation pour les intérêts dus depuis plus d'un an ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Rogerville une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la commune doit être engagée au titre de la responsabilité pour risque ;

- la responsabilité de la commune doit être engagée au titre de la responsabilité pour faute ;

- elle connait une perte de chance de voir fixer une indemnisation par le juge de l'expropriation ;

- elle doit se voir réparer intégralement son préjudice en raison du caractère intégral de l'indemnité au titre de l'expropriation ;

- elle connait un préjudice de 40 000 euros au titre de la valeur vénale de son bien ;

- elle connait un préjudice de 400 euros mensuel de perte de jouissance de son bien en raison de l'illégalité de l'arrêté du 6 mars 2014.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2023, la commune de Rogerville, représenté par Me Lejeune conclut à titre principal, à l'incompétence de la juridiction administrative, à titre subsidiaire à son rejet pour irrecevabilité ou à défaut à son rejet au fond et enfin à ce que soit mise à la charge de Mme C épouse B une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le recours ne relève pas de la compétence du juge administratif ;

- la requête est irrecevable compte tenu de l'autorité de la chose jugée tirée du jugement du tribunal administratif de Rouen du 2 juin 2020 ;

- la créance alléguée est prescrite ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- le jugement du tribunal administratif de Rouen du 2 juillet 2020 n°1900410 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol,

- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lejeune, représentant la commune de Rogerville.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C épouse B est propriétaire d'une maison, sur le territoire de la commune de Rogerville parcelle cadastrée A 703. Le 6 mars 2014, le maire de la commune a pris, sur le fondement des pouvoirs de police qu'il tient de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, un arrêté interdisant de pénétrer dans plusieurs propriétés privées situées le long de la route des falaises et exposées à un risque naturel de chutes de blocs rocheux, dont celle de Mme B. Par délibération du 25 avril 2014, le conseil municipal de la commune de Rogerville a décidé de procéder à l'acquisition amiable de la propriété de Mme B pour un montant de 15 000 euros, proposition qu'elle a refusée.

2. Par un jugement du 2 juillet 2020 n°1900410, le tribunal administratif de Rouen a rejeté une première requête de Mme C épouse B tendant à lui verser la somme de 43 200 euros en réparation des préjudices que lui a causés l'interdiction d'occuper sa maison de manière permanente et définitive en raison de l'abstention du maire, d'une part, de solliciter des services de l'Etat la mise en œuvre de la procédure d'expropriation sur sa parcelle et, d'autre part, de prendre les mesures adéquates de nature à protéger des dégradations et actes de vandalisme son bien inoccupé.

3. Par courrier du 18 mai 2021, Mme C épouse B a demandé à la commune de Rogerville réparation des préjudices qu'elle estime subir du fait des fautes commises par la commune de Rogerville d'une part, en raison du défaut d'indemnité d'expropriation et d'autre part, en raison de l'illégalité fautive de l'arrêté du 6 mars 2014. Cette demande a été implicitement rejetée. Par la présente requête, Mme C épouse B recherche la responsabilité de la commune de Rogerville sur le fondement de la faute et du risque.

Sur la responsabilité de la commune de Rogerville :

4. Le maire peut en vertu des pouvoirs de police générale qu'il tient des dispositions des articles L. 2212-2 et L. 2212-4 du code général des collectivités territoriales (CGCT), prendre des mesures temporaires ou limitées de prévention ou de sauvegarde. En revanche, ce maire ne peut pas, sur le fondement de ces mêmes dispositions, prendre une mesure permanente et définitive privant le propriétaire de l'immeuble de l'usage de son bien en interdisant toute occupation de celui-ci dans l'attente d'une éventuelle acquisition amiable par la commune.

5. Sauf dispositions législatives contraires, la responsabilité qui peut incomber à l'Etat ou aux autres personnes morales de droit public en raison des dommages imputés à leurs services publics administratifs est soumise à un régime de droit public et relève en conséquence de la juridiction administrative. Cette compétence, qui découle du principe de séparation des autorités administratives et judiciaires posé par l'article 13 de la loi des 16-24 août 1790 et par le décret du 16 fructidor an III, ne vaut toutefois que sous réserve des matières dévolues à l'autorité judiciaire par des règles ou principes à valeur constitutionnelle. Dans le cas d'une décision administrative portant atteinte à la propriété privée, le juge administratif, compétent pour statuer sur le recours en annulation d'une telle décision et, le cas échéant, pour adresser des injonctions à l'administration, l'est également pour connaître de conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de cette décision administrative, hormis le cas où elle aurait pour effet l'extinction du droit de propriété.

6. Mme C épouse B demande l'indemnisation d'une part, du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de la " perte de chance " d'obtenir une indemnité fixée par le juge de l'expropriation et d'autre part, du préjudice tiré de la perte de jouissance de son bien. Il résulte de l'instruction que ces deux préjudices sont les conséquences dommageables de l'arrêté du 6 mars 2014 du maire de la commune de Rogerville qui a pour objet d'interdire l'accès aux propriétés qu'il désigne, dont celle de Mme C épouse B, à toutes personnes y compris les propriétaires. Cet arrêté devenu définitif ne fixe aucune date de fin de cette interdiction d'accès et est ainsi permanent.

7. Ainsi qu'il a été dit au point 4, le maire de la commune de Rogerville ne pouvait pas légalement faire usage de ses pouvoirs de police pour interdire l'accès à la parcelle litigieuse de manière permanente et définitive. Dans ces conditions, dès lors que cet arrêté a pour effet une extinction permanente et définitive du droit de propriété, les fautes invoquées par Mme C épouse B tirée de l'illégalité de l'arrêté du 6 mars 2014 ainsi que de " l'expropriation de fait " sans recourir à une procédure d'expropriation devant le juge judicaire relèvent de la compétence exclusive du juge judiciaire.

8. Contrairement à ce que soutient la requérante, la circonstance que son bien n'ait pas fait l'objet d'un arrêté de cessibilité n'est pas de nature à remettre en cause la compétence du juge judiciaire, dès lors que l'intégralité des préjudices invoqués sont les conséquences dommageables directes et certaines de l'extinction du droit de propriété par l'arrêté du 6 mars 2014 et de " l'expropriation de fait " qu'il induit. Mme C épouse B n'est pas non plus fondée, à titre subsidiaire, à invoquer la responsabilité sans faute de l'administration pour obtenir la réparation de ces mêmes préjudices, dont l'indemnisation relève de la compétence du juge judicaire.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme C épouse B aux fins d'indemnisation doivent être rejetées comme portée devant une juridiction incompétente pour en connaitre.

Sur les frais d'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Rogerville, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme C épouse B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de Mme C épouse B la somme demandée au même titre par la commune de Rogerville.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de la requête tendant à l'engagement de la responsabilité de la commune sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétence pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A C épouse B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions de la commune de Rogerville présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et à la commune de Rogerville.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

M. Le Duff, premier conseiller et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

La rapporteure,

B. Esnol

La présidente,

P. Bailly La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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