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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201122

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201122

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201122
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantCMS FRANCIS LEFEBVRE AVOCATS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I./ Par une requête, enregistrée le 16 mars 2022 sous le n° 2201122, et des mémoires, enregistrés les 5 mai 2023 et 24 juillet 2023, la société anonyme (SA) Ferrero, représentée par la SELAFA CMS Francis Lefebvre Avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de prononcer la réduction, à concurrence de 44 045 euros, des cotisations primitives de taxe foncière sur les propriétés bâties et de taxes spéciales auxquelles elle a été assujettie au titre de l'année 2020 dans la commune de Villers-Ecalles ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SA Ferrero soutient que :

- les investissements qu'elle a réalisés et achevés en 2019, immobilisés pour la valeur de 4 167 931,53 euros au compte " aménagements des terrains ", ne sont pas dissociables du nouvel entrepôt et du nouveau poste incendie de l'établissement industriel existant et doivent bénéficier du dégrèvement temporaire prévu par l'article 1383 du code général des impôts ;

- les clôtures, travaux de génie civil et les parkings que l'administration refuse de considérer comme exonérés après le dégrèvement prononcé en cours d'instance remplissent les conditions légales de l'article 1383 du code général des impôts mais aussi celles de l'instruction publiée sous la référence BOI-IF-TFB-10-10-10-20 en ce qui concerne les clôtures et portails et génie civil ;

- les travaux d'espaces verts et les travaux de renaturation A sont exclus du champ de la taxe foncière sur les propriétés bâties et, s'ils entraient dans le champ de cette taxe, en seraient exonérés aussi bien en application de la loi qu'en application de l'instruction publiée sous le n° BOI-IF-TFB-10-10-40.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 20 juillet 2022 et 9 juin 2023, le directeur régional des finances publiques de Normandie conclut :

1°) au non-lieu à statuer à concurrence du dégrèvement accordé ;

2°) au rejet du surplus de la requête.

Le directeur soutient que :

- il est fait droit à la demande de la société requérante en ce qui concerne la valeur des postes " CVC/Plomberie ", " Fondation/Gros-œuvre/Charpente " et " Terrassement/VRD ", dont certains sont curieusement repris au compte " aménagement de terrains " alors qu'il s'agit d'aménagement de constructions, dans la mesure où ils peuvent être considérés comme concourant directement à l'édification des constructions nouvelles bénéficiant de l'exonération temporaire ;

- les autres moyens ne sont pas fondés.

II./ Par une requête, enregistrée le 23 décembre 2022, sous le n° 2205225, et un mémoire, enregistré le 25 juillet 2023, la SA Ferrero, représentée par la SELAFA CMS Francis Lefebvre Avocats, demande au tribunal :

1°) de prononcer la réduction, à concurrence de 14 682 euros, des cotisations primitives de taxe foncière sur les propriétés bâties et de taxes spéciales auxquelles elle a été assujettie au titre de l'année 2021 dans la commune de Villers-Ecalles ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SA Ferrero soutient que :

- les investissements qu'elle a réalisés et achevés en 2019 puis comptabilisés sous les rubriques " génie civil ", " parkings ", " clôture route de Duclair " et " clôture, portails et barrières levantes " sont des immobilisations entrant par nature dans le champ de la taxe foncière sur les propriétés bâties et peuvent donc bénéficier de l'exonération temporaire prévue par l'article 1383 du code général des impôts ;

- les travaux d'espaces verts et les travaux de renaturation A sont exclus du champ de la taxe foncière sur les propriétés bâties et, s'ils entraient dans le champ de cette taxe, en seraient exonérés aussi bien en application de la loi qu'en application de l'instruction publiée sous le n° BOI-IF-TFB-10-10-40 ;

- au surplus, les travaux de renaturation ne concernent pas le territoire de Villers-Ecalles mais la commune de Barentin.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juin 2023, le directeur régional des finances publiques de Normandie conclut au rejet de la requête.

Le directeur soutient qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative, notamment le second alinéa de son article R. 222-19 et le pénultième alinéa de son article R. 811-1.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Minne, président de chambre,

- et les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La SA Ferrero est propriétaire d'un établissement industriel de production de denrées chocolatées qu'elle exploite sur le territoire de la commune de Villers-Ecalles. Elle est soumise aux règles de la méthode d'évaluation prévue par l'article 1499 du code général des impôts. À la suite de l'achèvement, en 2019, de constructions nouvelles sous la forme d'un entrepôt automatisé, de silos de stockage de matières premières et d'un poste incendie, elle a demandé à l'administration de prononcer le dégrèvement de divers travaux d'aménagement de terrains et de constructions au motif qu'à concurrence de leur valeur d'inscription à son actif immobilisé, ces dépenses de travaux pouvaient bénéficier du dégrèvement temporaire de deux ans prévus en faveur des constructions nouvelles. L'administration n'a que partiellement fait droit à ces réclamations présentées au titre des années d'imposition 2020 et 2021. Les requêtes enregistrées sous les nos 2201122 et 2205225, présentées par le même propriétaire des mêmes biens soumis à la taxe foncière sur les propriétés bâties, présentent à juger d'un litige portant sur l'intégration de la valeur locative de ces immobilisations au titre de années successives et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

2. Par une décision du 12 juillet 2022, intervenue postérieurement à l'enregistrement de la requête n° 2201122, le directeur régional des finances publiques de Normandie a prononcé le dégrèvement de la cotisation primitive de taxe foncière sur les propriétés bâties à laquelle la SA Ferrero a été assujettie au titre de l'année 2020 à concurrence de 15 892 euros. Le litige est, dans cette mesure, devenu sans objet. Par l'effet de ce dégrèvement, aucun différend ne subsiste quant à l'éligibilité à l'exonération temporaire des immobilisations reprises dans la comptabilité de la société requérante sous les intitulés " CVC/Plomberie ", " Fondation/Gros-œuvre/Charpente " et " Terrassement/VRD ".

Sur l'unité d'évaluation :

3. Aux termes de l'article 1494 du code général des impôts, dans sa rédaction alors applicable : " La valeur locative des biens passibles de la taxe foncière sur les propriétés bâties, de la taxe d'habitation ou d'une taxe annexe établie sur les mêmes bases est déterminée, conformément aux règles définies par les articles 1495 à 1508, pour chaque propriété ou fraction de propriété normalement destinée à une utilisation distincte. " Aux termes de l'article 324 A de l'annexe III au même code : " Pour l'application de l'article 1494 du code général des impôts on entend : 1° Par propriété normalement destinée à une utilisation distincte : () b) En ce qui concerne les établissements industriels l'ensemble des sols, terrains, bâtiments et installations qui concourent à une même exploitation et font partie du même groupement topographique ; () "

4. Les immobilisations foncières demeurant en litige sont reprises en comptabilité sous les six intitulés suivants : " Clôtures, portails, barrières levantes " ; " Espaces verts " ; " Génie civil et pont " ; " Clôture antibruit Route de Duclair " ; " Renaturation A " et " Parkings ". Il résulte de l'instruction, notamment des plans et photographies produits en réplique ainsi que du document de présentation du projet de renaturation de la rivière Austreberthe et du rapport d'évaluation environnementale des sols, des eaux souterraines et des sédiments de la friche industrielle dite friche Badin remis en mai 2017 par le cabinet Artelia mais aussi des documents graphiques annexés à une convention d'échange de terrains conclue le 20 décembre 2016 avec la commune de Villers-Ecalles ainsi que de la convention d'occupation temporaire consentie le 4 août 2017 par la commune de Barentin que la société requérante a obtenu la maîtrise foncière d'un ensemble homogène de terrains situé dans le prolongement de son usine initiale pour y étendre ses installations de production. Les six éléments d'actif énumérés ci-dessus sont, quel que soit leur propriétaire et leur implantation sur deux territoires communaux, situés sur une même unité topographique et physiquement indissociables, ainsi qu'en témoignent l'existence d'une enceinte clôturée et un contrôle d'accès par barrières levantes mais également les enrochements et signes visibles de la restitution dans son état naturel du lit mineur A qui ont donné lieu à des travaux effectués depuis le centre du site industriel vers le Nord-Est, vers l'amont de ce cours d'eau. Quelle que soit leur nature de constructions, d'installations ou de terrains aménagés ou non, ces biens concourent à une même exploitation industrielle de fabrication de produits chocolatés. Les six éléments demeurant en litige, même la partie la plus éloignée de la rivière renaturée aux frais de la SA Ferrero, ne sont pas détachables et forment, avec les nouvelles constructions et agencements déjà exonérés par l'administration, une seule unité d'évaluation passible de la taxe foncière sur les propriétés bâties.

Sur le champ d'application de la taxe foncière sur les propriétés bâties :

5. En premier lieu, pour apprécier, en application de l'article 1495 du code général des impôts et de l'article 324 B de son annexe III, la consistance des propriétés qui entrent, en vertu de ses articles 1380 et 1381, dans le champ de la taxe foncière sur les propriétés bâties, il est tenu compte, non seulement de tous les éléments d'assiette mentionnés par ces deux derniers articles mais également des biens faisant corps avec eux.

6. Il résulte de l'instruction, notamment des intitulés détaillés des quinze dépenses immobilisées sous la rubrique " Clôtures, portails, barrières levantes " et des photographies produites, que les éléments d'actifs en cause sont des éléments de clôture sur potelets métalliques, des tourniquets, des barrières mobiles, des portillons, des bandes de sécurité et autres dépenses de prestations générales qui présentent la nature de biens d'équipement passibles de la taxe foncière sur les propriétés bâties en application du principe rappelé au point 5. L'analyse des quatre lignes détaillées des éléments de pose de la clôture inscrites au bilan sous le poste " Clôture antibruit Route de Duclair " conduit à attribuer la même qualification à cette installation.

7. En deuxième lieu, en vertu de l'article 1380 du code général des impôts, la taxe foncière est établie annuellement sur les propriétés bâties. Aux termes de l'article 1381 du même code : " Sont également soumis à la taxe foncière sur les propriétés bâties : () 2° Les ouvrages d'art et les voies de communication ; () 5° A l'exception de ceux mentionnés au dernier alinéa de l'article 1393, les terrains non cultivés employés à un usage commercial ou industriel, tels que chantiers, lieux de dépôt de marchandises et autres emplacements de même nature, soit que le propriétaire les occupe, soit qu'il les fasse occuper par d'autres à titre gratuit ou onéreux ; () "

8. Il résulte de l'instruction, notamment de l'analyse des cinquante-trois lignes de dépenses composant le poste " Génie civil et pont " dans la comptabilité patrimoniale de la SA Ferrero et de l'unique ligne correspondant au poste " Parkings " que les travaux ainsi financés ont permis la réalisation d'un pont en béton enjambant l'Austreberthe, des voies de communication en enrobé goudronné ainsi qu'un parking aménagé avec le même type de matériaux, tous ouvrages destinés à l'usage industriel. Dans ces conditions, ces installations, dont certaines présentent d'ailleurs le caractère de véritables constructions, entrent dans le champ d'application de la taxe foncière sur les propriétés bâties en vertu des dispositions de l'article 1380 du code général des impôts et des 2° et 5° de son article 1381.

9. Mais en dernier lieu, aux termes de l'article 1381 du code général des impôts : " Sont également soumis à la taxe foncière sur les propriétés bâties : () 4° Les sols des bâtiments de toute nature et les terrains formant une dépendance indispensable et immédiate de ces constructions à l'exception des terrains occupés par les serres affectées à une exploitation agricole ; () "

10. Si les espaces verts qui entourent le site industriel constituent des terrains formant une dépendance immédiate des constructions composant ce site, ils ne lui servent pas d'accès ou de dégagement. De pur agrément visuel et n'étant pas nécessaires à l'utilisation des installations de production de denrées alimentaires, ces espaces ne forment pas une dépendance indispensable de ces constructions au sens des dispositions précitées du 4° de l'article 1381 du code général des impôts. Il en va de même des dépenses immobilisées sous la rubrique " Renaturation A " qui, alors même que les travaux immobiliers ainsi financés étaient rendus obligatoires par la législation et la réglementation en matière de protection de l'environnement lors de l'extension du site industriel, ne sont pas indispensables à la production alimentaire. Par suite, le moyen tiré de ce que les postes " Espaces verts " et " Renaturation A " doivent être exclus de la base de calcul de la taxe foncière sur les propriétés bâties est fondé.

Sur l'exonération :

11. Aux termes de l'article 1383 du code général des impôts : " I. Les constructions nouvelles, reconstructions et additions de construction sont exonérées de la taxe foncière sur les propriétés bâties durant les deux années qui suivent celle de leur achèvement. () "

12. L'exonération temporaire prévue par ces dispositions, d'interprétation stricte, concerne, compte tenu de ses termes mêmes, non pas l'ensemble des biens passibles de la taxe foncière sur les propriétés bâties au sens des articles 1380 et 1381 du code général des impôts mais seulement les biens qui, par leurs caractéristiques, présentent la nature de véritables constructions.

13. D'une part, les caractéristiques des installations de clôtures, barrières et portails analysés au point 6 n'en font pas des constructions nouvelles au sens des dispositions précitées de l'article 1383 du code général des impôts. Le parking analysé au point 8 ne présente pas davantage un caractère de construction. D'autre part, la société requérante n'est pas fondée à opposer à l'administration, sur le fondement de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, les énonciations des paragraphes 110 à 150 de l'instruction publiée sous la référence BOI-IF-TFB-10-10-10 à jour au 12 septembre 2012 dès lors que cette interprétation concerne le champ de la taxe foncière sur les propriétés bâties défini par l'article 1381 du code général des impôts et non pas l'exonération prévue par l'article 1383 de ce code. Par suite, les postes enregistrés au bilan de la SA Ferrero sous les rubriques " Clôtures, portails, barrières levantes ", " Clôture antibruit Route de Duclair " et " Parkings " ne relèvent pas de l'exonération demandée.

14. Mais il résulte du point 8 que sous le poste " Génie civil et pont " sont reprises des dépenses ayant conduit à la construction d'un ouvrage, en l'occurrence le nouveau pont sur l'Austreberthe, dont le tablier est monté sur piles, tous éléments édifiés en béton. Cet ouvrage présente la nature d'une véritable construction. L'ensemble des cinquante-trois lignes de ce poste est, comme le soutient à bon droit la SA Ferrero, éligible à l'exonération temporaire applicable aux constructions nouvelles.

15. Il résulte de ce tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la SA Ferrero est seulement fondée à demander la réduction des cotisations de taxe foncière sur les propriétés bâties et de taxes spéciales demeurant en litige au titre des années 2020 et 2021, qui seront recalculées par l'administration sur une base d'imposition ne prenant en compte ni le poste " Espaces verts " pour le prix de revient de 28 065 euros, ni le poste " Renaturation A " pour le prix de revient de 1 519 324,55 euros, ni le poste " Génie civil et pont " pour le prix de revient de 622 152,62 euros.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête n° 2201122 tendant à la réduction des cotisations de taxe foncière sur les propriétés bâties et de taxes spéciales auxquelles la SA Ferrero a été assujettie au titre de l'année 2020 dans la commune de Villers-Ecalles à concurrence de 15 892 euros.

Article 2 : La SA Ferrero est renvoyée devant l'administration pour le calcul des cotisations de taxe foncière sur les propriétés bâties au titre des années 2020 et 2021 dans les communes de Villers-Ecalles et Barentin. Les bases d'imposition seront déterminées en application du point 15 du présent jugement. La SA Ferrero est déchargée d'une somme égale à la différence entre les cotisations de taxe foncière sur les propriétés bâties demeurant en litige et celles résultant de l'application du présent article.

Article 3 : L'Etat versera la somme unique de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société anonyme Ferrero et au directeur régional des finances publiques de Normandie.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le président-rapporteur,

signé

P. MINNEL'assesseur le plus ancien,

signé

T. DEFLINNE

Le greffier,

signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au directeur régional des finances publiques de Normandie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

Nos2201122,2205225

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