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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201778

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201778

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201778
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 28 avril 2022, 30 décembre 2022, 21 mars 2023, un mémoire récapitulatif enregistré le 17 avril 2023 et un ultime mémoire enregistré le 9 octobre 2023, la société Holding MB, représentée par la SCP Emo Avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1) de condamner l'établissement public Voies Navigables de France à lui verser la somme de 399 013 ,11 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter du 23 décembre 2021 et la capitalisation de ces intérêts, en réparation du préjudice qu'elle estime imputable à l'effondrement partiel du quai d'Elbeuf à Rouen, dans la nuit du 12 au 13 juillet 2020 ;

2) de mettre à la charge de Voies Navigables de France la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de Voies Navigables de France doit être engagée, à titre principal, sans faute dès lors qu'elle est tiers à l'ouvrage appartenant à l'établissement ;

- à titre subsidiaire, si elle est usagère, la preuve de l'entretien normal de l'ouvrage n'est pas rapportée ;

- elle justifie de ses préjudices constitués de perte de jouissance, de frais de rénovation et de réfection du hangar, d'un manque à gagner et d'un préjudice moral.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 24 novembre 2022, 27 janvier 2023, 23 mai 2023, un mémoire récapitulatif enregistré le 23 juin 2023 et ultime mémoire enregistré le 13 novembre 2023, Voies Navigables de France, représenté par Me Salles, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la société Holding MB sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requérante a la qualité d'usagère de l'ouvrage ;

- elle connaissait parfaitement l'état de l'installation ;

- elle n'est pas " recevable " à demander l'indemnisation d'un préjudice né de la seule résiliation ;

- les préjudices ne sont ni justifiés, ni indemnisables, ni en lien avec un quelconque fait générateur qui lui serait imputable.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des transports ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Molkhou, avocate de la société Holding MB ;

- et les observations de Me Barrut, avocate de Voies Navigables de France.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que par un arrêté du 28 février 1974, le préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime agissant au nom de l'Etat a concédé au port autonome de Rouen, aux droits duquel vient désormais le grand port fluvio-maritime de l'axe Seine, l'exploitation du port fluvial de Rouen et de ses emprises. Compte-tenu des termes des clauses et du cahier des charges du contrat de concession, le bord du quai est resté la propriété de l'établissement Voies Navigables de France, chargé de la gestion du domaine public fluvial, tandis que le terre-plein du quai est inclus dans le périmètre de la concession, et est ainsi concédé au grand port fluvio-maritime de l'axe Seine.

2. Par une convention conclue le 15 janvier 1991, le port autonome de Rouen a autorisé la société Eponville Nautic à occuper sur le domaine public portuaire une parcelle d'environ 1 500 mètres carrés sur laquelle sont édifiés deux hangars appartenant à la société. Cette relation contractuelle a évolué et, à la date d'introduction de la requête, la société Holding MB était devenue propriétaire des hangars, qu'elle avait donnés à bail civil à la société Challenge Invest, et titulaire de la convention d'occupation temporaire correspondante.

3. Dans la nuit du 12 au 13 juillet 2020, le quai d'Elbeuf, situé sur le territoire de la commune de Rouen, s'est effondré sur environ seize mètres de long et six mètres de profondeur. Le maire de Rouen, autorité de police, a interdit par un arrêté du 16 juillet 2020 et l'accès et l'occupation de l'entrepôt appartenant à la requérante. Par une ordonnance du 17 juillet 2020, la juge des référés a désigné, à la demande de la commune de Rouen, M. A en qualité d'expert chargé de procéder aux premières constatations. Sur la base des conclusions de ce rapport, le maire a adopté, le 22 juillet 2020, un arrêté de péril imminent, des travaux ont été engagés et d'autres procédures, notamment d'expertise, se sont poursuivies. Un rapport a été déposé le 31 janvier 2022 par M. B, expert désigné ultérieurement par une autre ordonnance de la juge des référés.

4. Par ailleurs, par un courrier du 23 décembre 2021, réceptionnée par Voies Navigables de France le 28 décembre 2021, la société Holding MB a sollicité l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subi en conséquence de l'effondrement du quai d'Elbeuf. Cette demande a été rejetée par une décision expresse du 24 février 2022. Par la présente requête, la société Holding MB demande à titre principal au tribunal de condamner Voies Navigables de France à l'indemniser de ses préjudices.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le régime de responsabilité applicable :

5. Il résulte de l'instruction que l'accès au quai qui s'est effondré, lequel appartient à VNF et n'a pas fait l'objet de la convention d'occupation temporaire mentionnée au point 2 du présent jugement, était interdit tant juridiquement que matériellement, compte-tenu de la présence de barrières, et ce tant par voie piétonne que par voie navigable. En outre, les dommages dont se plaint la société Holding MB ne trouvent pas leur origine dans l'utilisation du quai, totalement indifférent par lui-même à son activité commerciale et dont elle ne tirait aucune prestation. Contrairement à ce que fait valoir VNF, la seule circonstance que le quai qui s'est effondré soit situé entre le terre-plein objet de la convention d'occupation temporaire et le cours fluvial de la Seine ne suffit pas à créer une dépendance nécessaire entre l'ouvrage que constitue le quai et le terre-plein, lequel n'est au demeurant pas un ouvrage public. Il résulte de ce qui précède que, comme le soutient la société Holding MB, elle a la qualité de tiers au quai qui s'est effondré, propriété de VNF.

6. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Ces tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage n'est pas inhérent à l'existence même de l'ouvrage public ou à son fonctionnement et présente, par suite, un caractère accidentel.

7. L'effondrement du quai d'Elbeuf, dont VNF a la garde, n'est pas inhérent à son existence ni son fonctionnement et présente un caractère accidentel. Par suite, seuls la faute de la victime - qui ne saurait être constituée comme le fait valoir VNF par sa connaissance des lieux objets de la convention d'occupation temporaire ni le caractère professionnel de ses activités - et la force majeure peuvent être de nature à exonérer VNF de sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

8. Contrairement à ce que fait valoir VNF, si la résiliation partielle de la convention d'occupation temporaire dont était titulaire la société Holding MB est bien intervenue pour un motif - exposé - d'intérêt général, il résulte sans ambiguïté de la décision de résiliation partielle prise par le président du directoire du port de Rouen le 16 novembre 2020 qu'elle est motivée exclusivement par l'effondrement du quai ; dès lors, alors même qu'en vertu des règles applicables aux conventions d'occupation temporaire du domaine public, la société Holding MB n'avait pas un droit acquis au maintien de la convention, la requérante est fondée à soutenir que la résiliation trouve son origine directe, certaine et exclusive dans la chute du quai en litige, la convention ayant été renouvelée sans interruption depuis son origine et à nouveau renouvelée, dans son périmètre réduit, postérieurement à la décision du 16 novembre 2020.

Quant aux frais de démontage et de stockage des bâtiments :

9. La société Holding MB demande, en premier lieu, l'indemnisation de frais de démontage et de stockage des bâtiments qui étaient édifiés sur le terrain objet de la convention d'occupation temporaire et dont la déconstruction était rendue nécessaire par la résiliation partielle. Toutefois, en se bornant à produire six factures qui correspondent à des prestations décrites de manière particulièrement imprécises et non étayées par ses écritures, et dont l'une au moins comporte des ratures inexpliquées pourtant soulignées en défense, la société Holding MB n'établit pas que lesdites factures auraient été acquittées ni, surtout, la réalité de son préjudice. Par suite, sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

Quant aux travaux :

10. En deuxième lieu, la société Holding MB demande le remboursement de frais de rénovation et de réfection du hangar entrepris et réalisés entre 2016 et 2019. Toutefois, en ce qui concerne le rideau métallique, il ne résulte pas de l'instruction qu'il n'a pas pu être démonté et réutilisé ou revendu. En ce qui concerne les travaux immobiliers, la société Holding MB se borne à se référer à des factures de travaux antérieurs de plusieurs années au fait générateur en litige, alors qu'elle a bénéficié desdits travaux durant plusieurs années - certains résultant d'ailleurs d'obligations législatives et réglementaires et présentant un caractère ponctuel - jusqu'au fait générateur et surtout ne produit aucun élément de nature à justifier qu'elle n'a pas déjà amorti comptablement et fiscalement ces travaux, et alors qu'il conviendrait en outre d'y appliquer un coefficient de vétusté. Enfin, elle indique avoir seulement déconstruit le hangar, de sorte qu'elle pourrait bénéficier du produit de ces travaux. Par suite, la réalité de son préjudice n'est pas établie et sa demande présentée à ce titre doit être rejetée.

Quant aux loyers :

11. La société Holding MB demande, en troisième lieu, l'indemnisation des loyers dont elle a été privée, son locataire ayant cessé de régler lesdits loyers à compter du 13 juillet 2020.

12. A cet égard, il résulte de l'instruction que si la convention d'occupation temporaire prévoyait que la preneuse était tenue d'occuper personnellement le bien objet de la convention, un avenant n°7 conclu à une date non précisée a prévu la possibilité pour la requérante de sous-traiter l'occupation et l'exploitation des installations, de sorte qu'aucune faute contractuelle ne peut, en tout état de cause, être retenue à son encontre.

13. La société Holding MB a conclu, le 14 juin 2018, un bail civil avec la société Challenge Invest. Ce contrat n'étant pas un bail d'habitation, le preneur ne bénéficie pas de la suspension du bail en cas d'édiction d'un arrêté de péril par l'autorité de police compétente. Il résulte des stipulations de ce bail, et notamment de son article 16 que les parties ont prévu un mécanisme d'examen de la durée et de l'intensité des troubles subis par le preneur en cas de destruction partielle des locaux - à supposer que les dommages subis tels qu'ils ont été exposés dans les rapports d'expertise puissent être qualifiés comme tels - faisant intervenir pour avis un architecte. Dans ses écritures, la société Holding MB se borne à soutenir que la société Challenge Invest a cessé de s'acquitter de son loyer, sans produire aucun document de nature à justifier ni de la mise en œuvre de cette clause, ni de la réalité de cette perte ni surtout du lien entre la cessation de paiement des loyers et l'effondrement du quai d'Elbeuf, alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que les désordres relevés par les experts auraient rendu le hangar inutilisable. Par suite, sa demande présentée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

Quant au préjudice moral :

14. En revanche, compte-tenu des multiples désagréments causés par l'effondrement du quai à l'activité de la société Holding MB, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral en lui allouant la somme de 2 000 euros, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

15. Il résulte de ce qui précède que la société Holding MB est seulement fondée à demander la condamnation de VNF à lui verser la somme de 2 000 euros, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais de procès :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Holding MB, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que VNF demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de VNF une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Holding MB et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Voies Navigables de France est condamné à verser à la société Holding MB une indemnité de 2 000 euros, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

Article 2 : VNF versera à la société Holding MB une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 4 : Les conclusions de VNF présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Holding MB et à Voies Navigables de France.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

N°2201778

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