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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202044

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202044

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202044
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantLANGUIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 17 mai 2022 et le 30 octobre 2023, Mme D E, représentée par Me Languil, demande au tribunal :

1°) de condamner le groupe hospitalier du Havre (GHH) à lui verser la somme de 88 211,55 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2022 et la capitalisation de ces intérêts à compter du 8 mars 2023, en réparation des préjudices résultant de l'accident de service dont elle a été victime du 22 mars 2015 et de sa rechute du 11 septembre 2017 ;

2°) de mettre à la charge du GHH les dépens, en particulier les frais et honoraires d'expertise ainsi qu'une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme E soutient que :

- la responsabilité sans faute du GHH est engagée dès lors que l'accident dont elle a été victime a été reconnu imputable au service ;

- la responsabilité du GHH est également engagée à raison des fautes commises par ce dernier, qui a manqué à son obligation de sécurité, d'une part, en n'établissant pas de document unique d'évaluation des risques pour le service de gériatrie, où elle était affectée, en n'identifiant pas le risque d'incendie et en ne prenant aucune mesure visant à le prévenir et, d'autre part, en ne lui apportant aucun soutien psychologique à la suite de l'accident, en ne respectant pas les préconisations relatives à une reprise à mi-temps pour raison thérapeutique ;

- le préjudice de déficit fonctionnel temporaire s'élève à 7 928 euros ;

- le préjudice relatif aux souffrances endurées s'élève à 6 000 euros ;

- le préjudice de déficit fonctionnel permanent s'élève à 35 000 euros ;

- le préjudice d'agrément et le préjudice sexuel s'élèvent, ensemble, à 3 000 euros ;

- le préjudice financier lié à la privation de son indemnité de travail intensif de nuit et de son indemnité forfaitaire dimanche et jours fériés du 22 mars 2015 au 31 juillet 2016 s'élève à 3 363,67 euros ;

- ce même préjudice, pour la période du 11 septembre 2017 au 16 septembre 2019 s'élève à 2 629,88 euros ;

- son préjudice de carrière s'élève à 30 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 16 octobre 2023 et le 12 décembre 2023, le GHH conclut au rejet de la requête.

Le GHH soutient que :

- il n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;

- seuls les préjudices extrapatrimoniaux dont Mme E demande la réparation sont susceptibles de faire l'objet d'une indemnisation, sur le terrain de la responsabilité sans faute dès lors que l'intéressée bénéficie d'une allocation temporaire d'invalidité ;

- l'indemnisation des préjudices doit être ramenée à de plus justes proportions.

Vu :

- l'ordonnance n° 1904568 du 2 juin 2020 par laquelle le juge des référés a désigné le Dr F A en qualité d'expert ;

- le rapport d'expertise du Dr A dont les conclusions ont été rendues le 27 octobre 2020 ;

- l'ordonnance du 10 novembre 2020 par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expert, à hauteur de la somme de 1 500 euros ;

- les autres pièces du dossier, notamment celles produites par Mme E, enregistrées le 27 octobre 2023, le 23 novembre 2023 et le 19 décembre 2023 ainsi que celles produites par le GHH, enregistrées le 29 novembre 2023.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. le Vaillant, conseiller,

- les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

- et les observations de Me Languil, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, aide-soignante employée par le GHH, était présente au sein d'une unité de soins longue durée " les Terrasses de Flaubert " lorsqu'un incendie s'est déclaré dans son service, durant la nuit du 22 mars 2015 au 23 mars 2015, au cours duquel elle a participé à l'évacuation des patients et a été témoin du décès de deux d'entre eux. En raison d'une entorse bénigne de la cheville puis, plus particulièrement, des répercussions psychologiques de l'incident, qualifiées de syndrome anxiodépressif réactionnel, elle a été placée en arrêt de travail jusqu'au 31 juillet 2016, avant de reprendre ses fonctions à temps partiel pour raison thérapeutique, dans un autre service, le 1er août 2016. Le décès d'un patient survenu dans son service a entraîné une rechute de sa pathologie et conduit à un arrêt de travail à compter du 11 septembre 2017. En dernier lieu, elle a repris ses fonctions le 30 septembre 2019. Par ordonnance du 2 juin 2020, le juge des référés a désigné le Dr A en qualité d'expert. Ce dernier a rendu son rapport le 27 octobre 2020, au terme duquel il fixe notamment la consolidation de l'état de santé de Mme E au 16 septembre 2019, date de fin du dernier arrêt de travail prescrit. Le 3 mars 2022, elle a sollicité auprès du GHH la réparation des préjudices résultant de l'accident dont elle a été victime ainsi que de la rechute. Elle demande au tribunal de le condamner à lui verser la somme de 88 211,55 euros.

Sur la responsabilité :

2. Compte tenu des conditions posées à leur octroi et de leur mode de calcul, la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les préjudices personnels dont Mme E demande la réparation, résultant de l'accident et de la rechute de sa pathologie, dont il est constant qu'ils sont imputables au service, présentent un lien direct et certain avec ces derniers. Par suite, même en l'absence de faute du GHH, la responsabilité de ce dernier se trouve engagée à l'égard de la requérante, qui est fondée à solliciter la réparation, sur ce fondement, de ses préjudices de déficit fonctionnel temporaire et permanent, de son préjudice résultant des souffrances endurées, de son préjudice d'agrément et de son préjudice sexuel.

4. En deuxième lieu, Mme E, qui est bénéficiaire d'une allocation temporaire d'invalidité depuis le 16 septembre 2019, soutient également que le GHH a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité et à justifier, en particulier, la réparation intégrale de son préjudice de carrière et de son préjudice de financier lié à la privation de ses indemnités durant les périodes où elle s'est trouvée en arrêt de travail ou en mi-temps pour raison thérapeutique.

5. D'une part, elle fait valoir que l'établissement a manqué à ses obligations en termes de sécurité et de prévention du risque d'incendie. Toutefois, le GHH produit, en défense, le document unique de cartographie des risques au sein du bâtiment " les Terrasses de Flaubert ", en vigueur au moment de l'accident des 22 et 23 mars 2015, sur lequel figure le risque d'incendie. Il produit également le procès-verbal de visite de la commission communale de sécurité établi le 29 août 2013, à l'occasion de l'ouverture au public du bâtiment, au terme duquel a été émis un avis favorable, ainsi que le procès-verbal de visite de cette même commission du 26 septembre 2016, laquelle émet un avis favorable à la poursuite de l'exploitation. Mme E soutient, en réplique, que le GHH n'établit pas avoir mis en place un registre de sécurité, un schéma d'organisation de la sécurité en cas d'incendie à destination de tout le personnel et formé ce dernier à l'exécution des consignes en cas d'incendie. Cependant, d'une part, la requérante ne fait valoir aucun élément de nature à établir dans quelle mesure ces manquements, d'ordre général, auraient été à l'origine de, ou en lien suffisamment direct avec, l'accident dont elle a été victime en mars 2015 et, d'autre part, il ressort du procès-verbal susmentionné du 29 août 2013 que la formation " incendie " du personnel avait été regardée comme réalisée et il ressort de celui du 26 septembre 2016 qu'à l'occasion de cette seconde visite, le registre de sécurité a été présenté à la commission, laquelle n'a formulé aucune observation particulière de nature à révéler des insuffisances dans sa tenue. Enfin, le GHH établit que Mme E a elle-même bénéficié de formations en matière de sécurité incendie. En se bornant à se prévaloir de ces éléments, ainsi que de la circonstance que le document unique de cartographie des risques présenté par le GHH serait laconique, Mme E n'établit pas l'existence d'une faute de cet établissement dans la mise en œuvre de ses obligations en termes de sécurité incendie.

6. D'autre part, Mme E soutient qu'elle n'a bénéficié d'aucun suivi psychologique particulier de la part du GHH à la suite de l'accident. Ce dernier indique toutefois qu'une cellule psychologique et des groupes de parole ont été mis en place à la suite de l'accident et produit à cet effet une attestation de Mme C, psychologue auprès du personnel du GHH, qui indique être intervenue en lien avec le médecin du service de santé au travail auprès des professionnels présents lors de l'incendie du 22 au 23 mars 2015 et avoir mis en place un débriefing psychologique dès le lendemain, un groupe de parole ainsi qu'un accompagnement individuel pour les agents qui en ont fait la demande. Cette attestation est corroborée par le rapport d'expertise psychiatrique du Dr B, en date du 27 juillet 2016, qui évoque la mise en place d'une " cellule de crise " par la direction de l'hôpital. Par suite, Mme E n'établit pas l'existence d'une faute du GHH dans la mise en œuvre d'un accompagnement psychologique à la suite de l'accident.

7. Enfin, la requérante soutient que le GHH aurait commis une faute en la contraignant à reprendre son service à temps plein en août 2016, en méconnaissance des préconisations relatives à un mi-temps pour raison thérapeutique. Toutefois, elle ne fait état d'aucun élément de nature à justifier la réalité de cette allégation, laquelle est au contraire démentie tant par le rapport d'expertise du Dr A que par celui du Dr G, établi le 29 décembre 2017, lesquels évoquent une reprise en mi-temps thérapeutique à compter du 1er août 2016.

Sur les préjudices :

8. En premier lieu, d'une part, outre la journée au cours de laquelle est survenue l'accident, Mme E a subi un déficit fonctionnel total du 12 juin 2015 au 13 juillet 2015, au cours de laquelle a été hospitalisée, eu égard à la pathologie ayant résulté de cet accident. D'autre part, la requérante a subi une gêne, au cours de la période du 23 mars 2015 au 11 juin 2015, liée au port d'une attelle, à la prise d'antalgique et au début d'une prise en charge psychologique puis psychiatrique, accompagnée d'un traitement médicamenteux. Sa pathologie a notamment entraîné, au cours de cette période, un repli sur soi, des troubles du sommeil et une anhédonie. Le Dr A a évalué la gêne subie au cours de cette période à 60 %. La requérante a continué de subir une gêne liée aux troubles psychiatriques causés par sa pathologie, du 14 juillet 2015 au 31 juillet 2016, que l'expert a évalué à 50 %. A compter de sa reprise de fonctions à mi-temps pour raison thérapeutique, le 1er août 2016, et jusqu'à la date de consolidation, le 16 septembre 2019, Mme E a continué de souffrir de troubles du sommeil, d'une perte d'envie et manifestait une tendance au repli sur soi. La gêne au cours de cette dernière période a été évalué à 30 % par l'expert. Il sera fait une juste appréciation du préjudice de déficit fonctionnel temporaire en allouant la somme de 9 400 euros.

9. En deuxième lieu, outre les souffrances physiques de courte durée relatives à une entorse à la cheville droite, Mme E a subi des souffrances psychiques. Ces souffrances ont été évaluées par le Dr A à 3 sur une échelle de 0 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant la somme de 3 600 euros.

10. En troisième lieu, à compter de la date de consolidation des conséquences dommageables de l'accident dont elle a été victime, Mme E continue de souffrir d'un syndrome dépressif post-traumatique, se traduisant selon l'expert désigné en référé, par une asthénie, des troubles du sommeil, une altération de l'image de soi et une limitation des envies, et qui nécessite toujours une prise en charge psychiatrique. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent, évalué à 20 %, en allouant la somme de 35 000 euros.

11. Mme E indique avoir été contrainte, en raison des troubles induits par le syndrome anxiodépressif dont elle souffre, de cesser ses activités de loisir habituelles de course à pied et de couture. Elle n'apporte toutefois aucun élément de nature à établir la pratique de ces activités avant l'accident. En revanche, il résulte de l'instruction que la pathologie a notamment pour conséquence une anhédonie, susceptible d'entraîner des conséquences préjudiciables tant sur sa capacité à pratiquer des loisirs que sur sa vie sexuelle. Il sera fait une juste appréciation de ces préjudices en allouant la somme de 2 000 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède que l'ensemble des préjudices extrapatrimoniaux de la requérante, seuls susceptible d'être réparés sur le fondement de la responsabilité sans faute de l'administration, doivent être évalués à la somme de 50 000 euros. Mme E est fondée à demander la condamnation du GHH à lui verser cette somme en réparation des préjudices résultant de l'accident de service des 22 mars 2015 et 23 mars 2015 et de sa rechute du 11 septembre 2017. En application de l'article 1231-6 du code civil, la requérante a droit, comme elle le demande, à ce que la somme de 50 000 euros soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2022, date de réception de sa demande indemnitaire par le GHH. Ces intérêts seront capitalisés au 8 mars 2023 et à chaque échéance annuelle suivante en application de l'article 1343-2 du même code.

Sur les frais d'expertise :

13. Il y a lieu, en application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, de mettre les frais et honoraires d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 500 euros par ordonnance du président du tribunal du 10 novembre 2020, à la charge définitive du GHH.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du GHH la somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par Mme E et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le GHH est condamné à verser à Mme E la somme de 50 000 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2022 et de la capitalisation de ces intérêts au 8 mars 2023 et à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : Les honoraires et frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 500 euros, sont mis à la charge définitive du GHH.

Article 3 : Le CHH versera à Mme E la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E et au groupe hospitalier du Havre.

Délibéré après l'audience du 9 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2024.

Le rapporteur,

signé

A. LE VAILLANT

Le président,

signé

P. MINNELe greffier,

signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Le greffier,

N. BOULAY

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