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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202145

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202145

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202145
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code civil ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Allo, pour les requérants ;

- les observations de Me Noblet, pour le CH de Dieppe.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G F, alors âgée de dix-huit ans, a entamé, en novembre 2016, une grossesse dont le terme était prévu le 8 août 2017. L'intéressée, qui présentait deux antécédents de fausse-couche en 2016, a fait l'objet d'un suivi obstétrical au sein du Centre hospitalier de Dieppe. Ce suivi n'a rien révélé d'anormal. Le 18 mai 2017, toutefois, au décours d'un examen échographique, un praticien a relevé que la biométrie du fœtus n'était pas en accord avec le terme prévu et a orienté le dossier afin qu'il soit évalué collégialement. A l'issue d'une réunion collégiale tenue le 22 mai 2017, il a été décidé que la grossesse de Mme F ne requérait pas de prise en charge particulière. Une nouvelle échographie a été réalisée le 3 juin 2017 sans qu'aucune anomalie ne soit détectée. L'équipe médicale a alors décidé de maintenir au 22 juin 2017, date initialement prévue, la réalisation de la troisième échographie. Le 22 juin 2017, l'arrivée impromptue d'un praticien de l'établissement au cours de la réalisation de la troisième échographie, a permis de mettre en évidence de très graves anomalies du fœtus, en particulier un retard de développement sévère, une morphologie du système nerveux central inhabituelle, des mouvements actifs fœtaux diminués au niveau des membres, une diastole ombilicale négative et un hydramnios. Mme F a été transférée en urgence au CHU de Rouen le jour même. Le lendemain, un diagnostic prénatal par amniocentèse a permis de conclure à une trisomie 18, pathologie génétique au pronostic vital péjoratif. Une interruption médicale de grossesse a été proposée aux parents qui se sont accordés un délai de réflexion et ont regagné leur domicile, le 27 juin. Le 2 juillet 2017, la mort in utero de l'enfant A a été constatée au CHU de Rouen.

2. Saisi par les consorts J, le juge des référés du tribunal administratif de Rouen a désigné, le 20 août 2020, le Dr H E, gynécologue-obstétricien, en qualité d'expert aux fins de se prononcer sur la prise en charge obstétricale. L'expert a déposé son rapport le 3 juin 2021, concluant à l'existence de manquements imputables au CH de Dieppe, à l'origine d'une perte de chance de 25% d'éviter les dommages. Sur la base des conclusions de ce rapport, les consorts J ont adressé, le 4 février 2022, une réclamation préalable au CH de Dieppe qui a été implicitement rejetée. Par la présente instance, les requérants demandent au tribunal de condamner l'établissement à les indemniser des préjudices résultant des manquements commis dans la prise en charge de la grossesse de Mme F.

Sur la responsabilité :

Sur la responsabilité pour faute caractérisée :

3. Aux termes de l'article L 114-5 du code de l'action sociale et des familles : " () Lorsque la responsabilité d'un professionnel ou d'un établissement de santé est engagée vis-à-vis des parents d'un enfant né avec un handicap non décelé pendant la grossesse à la suite d'une faute caractérisée, les parents peuvent demander une indemnité au titre de leur seul préjudice. Ce préjudice ne saurait inclure les charges particulières découlant, tout au long de la vie de l'enfant, de ce handicap. La compensation de ce dernier relève de la solidarité nationale ".

4. En l'espèce, ainsi qu'il sera développé au point n°5 du présent jugement, la trisomie 18 a été décelée certes tardivement mais pendant la grossesse et l'enfant est décédée in utero, de sorte que les requérants ne peuvent utilement se prévaloir des dispositions citées au point n°3.

Sur la responsabilité pour faute :

En ce qui concerne les manquements commis lors de la prise en charge :

5. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

6. Il résulte de l'instruction, notamment, du rapport d'expertise en date du 3 juin 2021 du Dr E, que la prise en charge médicale de la grossesse de Mme F, par l'équipe médicale du centre hospitalier de Dieppe, a été marquée par de très nombreux manquements aux règles de l'art médical. Il ressort, en particulier, du rapport d'expertise, que l'obstétricien n'a réalisé aucune imagerie dans le cadre de la première et de la deuxième échographies, pas plus qu'il n'a rédigé de comptes-rendus d'examen détaillés, de sorte qu'il n'a pas été possible, lors des examens postérieurs, de procéder à une analyse rétrospective des clichés et des données obtenues aux fins de comparaison avec les éléments évocateurs d'anomalies recueillis ultérieurement. Lors de la deuxième échographie, aucune mesure du périmètre crânien du fœtus n'a été effectuée, en méconnaissance des recommandations obstétricales du comité national technique de l'échographie de dépistage anténatal. L'abstention du praticien à réaliser une telle mesure a notamment conduit à fonder les mesures biométriques et le calcul du poids fœtal, sur la seule distance bipariétale, faussant ainsi les résultats obtenus et retardant la mise en évidence de la forme particulière du crâne de l'enfant, qui constitue pourtant un symptôme majeur de la trisomie 18. En outre, alors que dès la deuxième échographie, le 4 avril 2017, toutes les mesures biométriques étaient diminuées et clairement évocatrices d'une hypotrophie très marquée et précoce de l'ensemble du fœtus, laissant elle-même suspecter une anomalie chromosomique, l'expert relève, d'une façon générale, une absence de démarche étiologique et le peu d'empressement du praticien chargé du suivi obstétrical, à reprendre les examens biométriques afin de comprendre la cause du décalage entre les mesures obtenues et les mesures attendues. De la même manière, alors que l'échographie réalisée le 18 mai 2017 faisait ressortir un retard de croissance intra-utérin " sévère ", le poids fœtal se situant à 631 grammes, pour une normale à 1 200 grammes, l'équipe médicale, pourtant réunie en formation collégiale, n'a validé aucune démarche d'investigation particulière, ni émis la moindre recommandation. Ainsi, aucune analyse vasculaire Doppler du fœtus et du placenta n'a été effectuée avant le 20 juin 2017, alors que la réalisation d'un tel examen constitue la première mesure de surveillance à mettre en place, en cas de retard de développement intra-utérin. L'avis du centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal (CPDP) du CHU de Rouen, n'a jamais été sollicité avant le 22 juin 2017, dans les circonstances rappelées au point n°1. L'expert retient enfin, et d'une manière générale, une mauvaise tenue du dossier prénatal rendant particulièrement ardue la compréhension globale du retard de croissance fœtal. Le compte-rendu de la première échographie est ainsi annoté d'un simple point d'interrogation, au regard des valeurs de clarté nucale, tandis que le compte-rendu de la deuxième échographie indique lapidairement " Echo deuxième trimestre. Fille. RAS. ". Ces éléments, pris dans leur ensemble, caractérisent, non seulement de graves manquements dans la prise en charge, mais d'évidentes négligences dans le suivi obstétrical. Il résulte ainsi de l'instruction que les fautes imputables au CH de Dieppe, à l'origine d'un retard de diagnostic de la trisomie 18 affectant l'enfant A, qui pouvait être détectée dès le 4 avril 2017, selon l'expert, sont de nature à engager la responsabilité de l'établissement, qui n'en conteste d'ailleurs pas le principe.

En ce qui concerne l'existence d'une perte de chance :

7. L'expert judiciaire a retenu que l'absence de prise en charge obstétricale du retard de croissance intra utérin sévère a généré un retard de diagnostic de la trisomie 18 estimé à deux mois, dans la mesure où ce diagnostic, qui pouvait être posé dès le 4 avril 2017, ne l'a été que le 22 juin suivant. La littérature médicale retient que le taux d'enfant trisomique 18 survivant à la naissance est de 1/6600, la moitié mourant dans la première semaine, et qu'à 1 an le taux de survie est de 2%. Les conclusions de l'expertise judiciaire indiquent que les manquements dans la prise en charge obstétricale n'ont pas modifié l'issue de la grossesse de Mme F, dont le pronostic était péjoratif, dès l'origine, compte tenu de ce que le fœtus était porteur d'une anomalie génétique de type trisomie 18. Il est établi, en outre, que la fausse couche est survenue de manière spontanée de sorte qu'aucun lien de causalité ne peut être retenu entre la mort in utero de l'enfant A et les fautes commises par le CH de Dieppe.

8. Les éléments recueillis dans le cadre de l'instruction permettent de retenir que les conséquences dommageables du retard de diagnostic imputable au CH de Dieppe, résident dans le développement, jusqu'à huit mois d'une grossesse d'un enfant non viable et dans la privation subséquente, pour les parents, qui en ignoraient tout, de la possibilité de décider d'une éventuelle interruption médicale de grossesse, à compter du 4 avril 2017, date où le diagnostic de trisomie 18 pouvait être posé, jusqu'au 22 juin 2017, date où ce diagnostic a été formalisé par le CPDP du CHU de Rouen. Ainsi, et dès lors que l'intégralité des conséquences dommageables précitées trouvent leur origine dans les manquements imputables au CH de Dieppe, il n'y a pas lieu de retenir une perte de chance.

9. Il résulte de ce qui a été exposé aux points n°7 et n°8 que la responsabilité du CH de Dieppe est pleinement engagée à raison des conséquences dommageables du retard de diagnostic fautif de la trisomie 18 dont l'enfant A était porteuse.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne l'assistance par tierce personne :

10. Mme F sollicite la condamnation du CH de Dieppe à lui verser une somme de 2 772 euros au titre d'une assistance non spécialisée par tierce personne, en indiquant qu'elle a été prise en charge par sa belle-mère, Mme B, durant six semaines, à compter du décès de sa fille. L'expert a retenu ce préjudice en indiquant que l'état présenté par Mme F était évocateur d'une dépression post-partum. Toutefois, ce préjudice résulte de la mort de l'enfant, laquelle ne trouve pas son origine dans les fautes commises par le CH de Dieppe, ainsi qu'il a été dit précédemment. Par suite, ce préjudice ne peut donner lieu à indemnisation. Il en va de même, pour les mêmes motifs, de l'indemnisation d'une assistance non spécialisée par tierce personne sollicitée, à hauteur de 1 386 euros, par M. B, au titre de la même période.

En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :

11. La requérante fait valoir qu'elle a subi une souffrance extrême générant une impossibilité fonctionnelle de mener une vie normale du 3 juillet 2017, lendemain de l'accouchement provoqué, au 15 novembre 2017, date de consolidation de son état de santé, et sollicite à ce titre l'indemnisation d'un déficit fonctionnel devant, selon elle, être majoré à 50%. L'expert judiciaire a retenu un déficit fonctionnel temporaire de classe 1, soit 10%, sur la période considérée en indiquant qu'à la suite de la mort de l'enfant A, la requérante s'est refermée sur elle-même. Toutefois, quoiqu'établi par l'instruction, ce préjudice ne résulte pas des fautes commises par le CH de Dieppe, mais de la mort de l'enfant. La responsabilité de l'établissement ne peut donc être engagée, à ce titre. Il en va de même, pour les mêmes motifs, de la demande formée par M. B au même titre.

En ce qui concerne les souffrances endurées et le préjudice moral :

12. Il résulte de l'instruction que Mme F a subi des souffrances psychiques d'une particulière intensité à la découverte de la pathologie dont était affecté son enfant et du pronostic y étant associé, alors qu'elle était enceinte de huit mois et que son projet parental revêtait une dimension éminemment concrète, d'ailleurs objectivée par l'achat de vêtements pour enfants, l'aménagement d'une chambre et le choix d'un prénom. Il n'est pas sérieusement contestable, en outre, dans les circonstances très particulières de l'espèce, et quoique l'expert, qui a évalué les souffrances psychiques de l'intéressée à 2/7, ne se soit pas prononcé spécifiquement sur ce point, que Mme F a enduré des souffrances physiques résultant, au moins pour partie, de ce que le retard de diagnostic fautif, l'a privée de la possibilité de bénéficier, dès avril 2017, d'un acte d'interruption médicale de grossesse moins douloureux. Il doit ainsi être tenu compte de cette circonstance pour déterminer la plénitude du préjudice effectivement subi par l'intéressée. Par suite, il sera fait une juste appréciation de l'ensemble des souffrances physiques et du préjudice moral de Mme F strictement imputables au CH de Dieppe, en les évaluant à la somme de 10 000 euros, y compris tous intérêts échus à la date du présent jugement.

13. D'autre part, dans les circonstances particulières de l'espèce, les souffrances psychiques endurées par M. B, père de l'enfant, quoique non évaluées dans l'expertise, sont suffisamment établies par l'instruction. Il sera fait une juste appréciation de l'ensemble de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 5 000 euros, y compris tous intérêts échus à la date du présent jugement.

14. Enfin, les difficultés particulières éprouvées par Mme F et M. B pendant la grossesse et après la naissance, en mars 2019, de leur fils C ne résultent pas des fautes commises par le CH de Dieppe, mais de la mort de leur fille A. La responsabilité de l'établissement ne peut donc être engagée, à ce titre.

Sur les dépens :

15. Par une ordonnance du 22 février 2022, le président du tribunal a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 700 euros, et mis ces frais et honoraires à la charge de l'Etat. Il y a lieu de mettre définitivement ces frais d'expertise à la charge du centre hospitalier de Dieppe, partie perdante, dans la présente instance.

Sur les frais d'instance :

16. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Allo, avocate de Mme F, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge du centre hospitalier de Dieppe le versement à Me Allo de la somme de 1 500 euros.

17. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Dieppe est condamné à verser une somme de 10 000 euros à Mme F en indemnisation de ses préjudices, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

Article 2 : Le centre hospitalier de Dieppe est condamné à verser une somme de 5 000 euros à M. B en indemnisation de ses préjudices, tous intérêts échus à la date du présent jugement.

Article 3 : Les frais d'expertises, taxé et liquidés à la somme totale de 700 euros sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Dieppe.

Article 4 : Le centre hospitalier de Dieppe versera à Me Mylène Allo une somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Allo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme G F, à M. D B,à Me Mylène Allo, à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime et au centre hospitalier de Dieppe.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2024.

Le rapporteur,

signé

C. BOUVET

La présidente,

signé

A. GAILLARD

Le greffier,

signé

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

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