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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202583

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202583

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202583
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu :

- l'ordonnance n°2004259 du 23 décembre 2021 du président du tribunal administratif de Rouen portant taxation et liquidation des frais de l'expertise du Dr E ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Hodroge, pour Mme D ;

- les observations de Me Gillet, pour le CHU de Rouen.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G, alors âgée de 24 ans, qui souffrait, depuis 2008, de galactorrhée et de troubles de la vision a été opérée, le 28 novembre 2011, au CHU de Rouen, d'un micro adénome à prolactine mis en évidence par IRM. Les suites opératoires ont été marquées par l'apparition d'un diabète insipide, traité par prescription d'un médicament antidiurétique. Sujette, à compter de l'année 2012, à des épisodes de fatigue chronique, de malaises et de céphalées sans cause objectivée par les multiples examens médicaux entrepris par les différents praticiens consultés, Mme D a été placée en arrêt de travail pour dépression à compter du mois de mars 2019, puis en congé de longue maladie à compter du 2 avril suivant. L'intéressée a été placée en invalidité de catégorie 2 à compter du 2 avril 2022.

2. Le 30 octobre 2020, estimant ses troubles imputables aux suites de l'intervention subie au sein du CHU de Rouen, Mme D a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Rouen d'une demande d'expertise portant sur les conditions de sa prise en charge médicale. Désigné par une ordonnance du 2 septembre 2021, le Dr E, neurochirurgien, a déposé son rapport le 2 décembre suivant, concluant à l'absence de manquements imputables au CHU de Rouen, s'agissant de l'acte médical, mais à l'existence d'un manquement à l'obligation d'information préopératoire. Mme D a adressé, le 28 février 2022, une demande indemnitaire préalable au CHU de Rouen qui a été implicitement rejetée. Par la présente instance, Mme D demande la condamnation du CHU de Rouen à l'indemniser des conséquences dommageables de sa prise en charge médicale au sein de cet établissement.

Sur l'opposabilité du jugement aux tiers payeurs :

3. Seuls peuvent se voir déclarer commun un jugement rendu par une juridiction administrative les tiers dont les droits et obligations à l'égard des parties en cause pourraient donner lieu à un litige dont la juridiction saisie eût été compétente pour connaître et auxquels, d'autre part, le jugement pourrait préjudicier dans les conditions ouvrant droit de former tierce opposition à ce jugement. Le tribunal administratif est compétent pour connaître du litige opposant Mme D au CHU de Rouen et le présent jugement pourrait préjudicier aux droits de la CPAM des Hauts-de-Seine et à la CAMIEG dans des conditions leur ouvrant droit à former tierce opposition.

4. Dans ces conditions, compte-tenu de la mise en cause obligatoire des organismes de sécurité sociale prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, il y a lieu de déclarer d'office le présent jugement commun à la CPAM des Hauts-de-Seine et à la CAMIEG.

Sur la demande d'exécution à titre provisoire :

5. Aux termes de l'article L. 11 du code de justice administrative : " Les jugements sont exécutoires ".

6. Il résulte de ces dispositions que les conclusions de Mme D tendant à ce que le tribunal ordonne l'exécution provisoire du jugement ne sont pas recevables et doivent être rejetées.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne l'information préopératoire :

7. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () ".

8. Il résulte de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

9. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération.

10. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

11. Mme D fait valoir qu'elle n'a pas été informée, par le Pr C, neurochirurgien du CHU de Rouen, de ce que des alternatives thérapeutiques à la chirurgie existaient, aux fins de traiter l'adénome à prolactine qu'elle présentait, en particulier, un traitement médicamenteux. La requérante soutient que ce manquement fautif à l'obligation d'information posée par les dispositions citées au point n°7, est à l'origine d'une perte de chance de se soustraire à l'intervention et, subséquemment, à ses conséquences dommageables, qu'il convient d'estimer à 70%. Les conclusions du rapport d'expertise du Dr E relèvent l'absence de toute information relative aux alternatives thérapeutiques à la chirurgie, en particulier un traitement par agonistes dopaminergiques, ainsi que l'absence d'information relative aux complications hormonales et au risque de développer un diabète insipide, en post-opératoire. L'expert retient, dans ce cadre, une perte de chance de 70% de se soustraire à l'intervention. Le CHU de Rouen, en défense, tout en faisant valoir qu'une information a bien été donnée à la patiente, tant sur les alternatives thérapeutiques que sur les risques associés à la chirurgie d'exérèse du micro-adénome à prolactine, ainsi que le prouverait, selon lui, le courrier en date du 7 novembre 2011 du Pr C, reconnaît que la " teneur exacte " de cette information ne peut être rapportée, alors que la charge de la preuve lui revient. Ainsi, les éléments produits dans le cadre de l'instruction ne permettent pas de tenir pour établi que Mme D a bénéficié, en phase préopératoire, d'une information conforme aux prescriptions de l'article L. 1111-2 précité.

12. Il ressort toutefois des éléments versés aux débats, en particulier du courrier du 6 décembre 2010 du Dr F, endocrinologue libéral chargé du suivi de Mme D, adressé au CHU de Rouen que la patiente s'est vue informée, dès le mois de décembre 2010, que ses symptômes étaient vraisemblablement dus à un micro-adénome à prolactine et qu'un traitement médicamenteux prolongé constituait a priori, la meilleure stratégie thérapeutique. En outre, le courrier en date du 2 février 2011 du Pr A, endocrinologue au CHU de Rouen, au Dr F et le courrier en date du 11 avril 2011 de ce dernier au Dr B permettent d'établir que Mme D a été placée sous traitement médicamenteux hormonal par Cerazette, puis Levothyrox, tout au long de l'année 2011. Surtout, le courrier en date du 17 septembre 2011 du Dr F au Pr C, fait état de ce que la patiente, reçue en consultation le même jour, " veut absolument être débarrassée de cette image d'adénome " mise en évidence, quoique de façon non conclusive, lors d'une IRM réalisée le 12 août 2010. Cette expression de volonté de la patiente en faveur d'une intervention chirurgicale, est reprise dans le courrier précité du 7 novembre 2011 du Pr C (" la patiente souhaite une intervention ") et dans le courrier du 24 juin 2016 du Dr F (" Mme D a absolument voulu être opérée malgré mon avis défavorable ").

13. Au regard de ces éléments, qui, faute d'avoir été transmis par la requérante, ne figuraient pas dans le dossier médical fourni à l'expert judiciaire, et dans les circonstances particulières de l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction, qu'informée de la nature et de l'importance du risque associé à la chirurgie d'exérèse de l'adénome, Mme D n'aurait pas consenti à l'acte chirurgical en question. Il s'ensuit que qu'aucune perte de chance ne peut être retenue, à ce titre.

En ce qui concerne l'acte de soins et la prise en charge médicale :

14. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

15. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise précité, que l'indication chirurgicale de première intention ne présentait pas de caractère fautif. Cette intervention, réalisée dans des conditions conformes aux règles de l'art médical, a, d'ailleurs, permis de procéder à une exérèse complète du micro-adénome hypophysaire. L'instruction ne permet pas de retenir de manquement imputable au CHU de Rouen dans la prise en charge. En outre, l'hypothyroïdie, les céphalées, malaises vagaux, troubles du rythme supra-ventriculaire, ainsi que l'hypotension orthostatique présentés par Mme D ne sont pas imputables à la chirurgie et à sa complication diabétique, selon l'expert. Dans ces conditions, la responsabilité du CHU de Rouen ne saurait être engagée.

Sur les préjudices :

16. Il résulte de ce qui été exposé aux points n°12, 13 et n°15, d'une part, qu'aucune perte de chance de se soustraire à l'intervention ne peut être retenue et, d'autre part, que la responsabilité du CHU de Rouen ne saurait être engagée au titre de l'acte chirurgical réalisé. Par suite, les préjudices allégués tenant au déficit fonctionnel temporaire, aux souffrances endurées et au préjudice esthétique ne peuvent donner lieu à indemnisation.

17. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques courus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

18. En application de ce principe, et dès lors, ainsi qu'il a été exposé au point n°11, que l'instruction permet d'établir que Mme D n'a pas été informée du risque de développer un diabète insipide, en post-opératoire, le préjudice d'impréparation subi par l'intéressée résultant de la réalisation de ce risque, fera l'objet d'une juste appréciation en étant évalué à la somme de 2 000 euros.

19. Il résulte de tout ce qui précède que le CHU de Rouen doit être condamné à verser à Mme D une somme de 2 000 euros en indemnisation de ses préjudices.

Sur les intérêts :

20. L'indemnité accordée à la requérante portera intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2022, date de réception par le CHU de Rouen de la demande indemnitaire préalable. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 2 mars 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

21. Les frais de l'expertise du Dr E, liquidés et taxés à la somme de 1 800 euros par l'ordonnance susvisée du 23 décembre 2021 seront mis à la charge du CHU de Rouen, partie perdante, dans la présente instance.

Sur les frais liés à l'instance :

22. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de Rouen une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le CHU de Rouen est condamné à verser une somme de 2 000 euros à Mme D en indemnisation de ses préjudices. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2022. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 2 mars 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : Les frais et honoraires du Dr E liquidés et taxés à la somme de 1 800 euros, sont mis à la charge du CHU de Rouen.

Article 3 : Le présent jugement est déclaré commun à la CPAM des Hauts-de-Seine et à la CAMIEG.

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G, à la Caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine, à la Caisse d'Assurance Maladie des Industries Electriques et Gazières et au Centre hospitalier universitaire de Rouen.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller.

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVET La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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