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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202861

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202861

mardi 9 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202861
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantCHERRIER BODINEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires en réplique, enregistrés le 12 juillet 2022 et le 28 novembre 2022 Mme B D, représentée par la SCP Cherrier - Bodineau, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 79 497 euros en réparation des préjudices résultant de l'accident de service du 13 décembre 2013 et de sa rechute du 23 janvier 2019 ;

3°) de mettre les dépens à la charge de l'Etat ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- l'Etat est responsable des préjudices qu'elle a subis à raison des dommages résultant de l'accident du 13 décembre 2013 et de sa rechute du 23 janvier 2019, tous deux reconnus imputables au service ;

- n'ayant été informée de la date de la consolidation de son état de santé résultant de l'accident du 13 décembre 2013 qu'au cours de l'année 2016, le point de départ de la prescription quadriennale de sa créance est le 1er janvier 2017, et le délai de prescription a été interrompu par l'introduction de sa requête du 28 septembre 2020 aux fins de désignation d'un expert ;

- le préjudice de déficit fonctionnel temporaire résultant de l'accident du 13 décembre 2013 s'élève à 2 671 euros ;

- le préjudice de déficit fonctionnel temporaire résultant de la rechute du 23 janvier 2019 s'élève à 1 246 euros ;

- le préjudice subi à raison des souffrances endurées résultant de l'accident du 13 décembre 2013 s'élève à 4 000 euros ;

- le préjudice subi à raison des souffrances endurées résultant de la rechute du 23 janvier 2019 s'élève à 4 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire résultant de l'accident du 13 décembre 2013 s'élève à 3 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire résultant de la rechute du 23 janvier 2019 s'élève à 3 000 euros ;

- le préjudice résultant de la nécessité d'un véhicule adapté s'élève à 18 230 euros ;

- le préjudice de déficit fonctionnel permanent s'élève à 38 350 euros ;

- le préjudice d'agrément s'élève à 5 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 23 septembre 2022 et le 16 décembre 2022, la rectrice de l'académie de Normandie conclut au rejet de la requête.

La rectrice soutient que :

- la créance que détenait Mme D sur l'Etat au titre du dommage corporel engageant sa responsabilité, s'agissant de l'accident du 13 décembre 2013, était prescrite à compter du 1er janvier 2019 ;

- la rechute du 23 janvier 2019 n'a entraîné aucune aggravation liée au fait générateur du dommage initial ;

- en tout état de cause, l'indemnisation des préjudices dont se prévaut la requérante doit être réduite à de plus justes proportions.

Vu :

- l'ordonnance du 13 juin 2023 fixant la clôture de l'instruction au 17 juillet 2023 à 12h00 ;

- l'ordonnance n° 2003799 du 16 juillet 2021 par laquelle le juge des référés du tribunal a désigné le Dr C A en qualité d'expert ;

- le rapport d'expertise du Dr C A dont les conclusions ont été rendues le 4 novembre 2021 ;

- l'ordonnance du 17 décembre 2021 par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expert, à hauteur de la somme de 1 200 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Un mémoire en réplique produit par Mme D, enregistré le 12 juillet 2023, n'a pas été communiqué.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

- et les observations de Me Maleysson, représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, professeure d'éducation physique et sportive affectée au lycée Marc Bloch de Val-de-Reuil, a été victime d'un accident, reconnu imputable au service, le 13 décembre 2013, qui a entraîné une lomboradiculalgie d'effort. Le 23 janvier 2019, elle a été victime d'une rechute de cette pathologie. Par l'ordonnance n° 2003799 du 16 juillet 2021, le juge des référés a désigné le Dr C A en qualité d'expert. Ce dernier a rendu son rapport le 4 novembre 2021, lequel fixe la date de consolidation de l'état de santé de Mme D, au 30 juin 2015 s'agissant des séquelles de l'accident du 13 décembre 2013, et au 30 mars 2020 s'agissant des séquelles de la rechute du 23 janvier 2019. Après que l'administration a rejeté implicitement sa demande préalable du 28 mars 2022, Mme D demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 79 497 euros en réparation des préjudices résultant de l'accident de service du 13 décembre 2013 et de sa rechute du 23 janvier 2019.

Sur la responsabilité :

2. Les dispositions et principes généraux, relatifs à l'obligation qui incombe aux employeurs publics de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions, ne font obstacle ni à ce que l'agent public qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de son employeur, même en l'absence de faute de celui-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre l'employeur, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

3. Il résulte de l'instruction et n'est d'ailleurs pas contesté par l'administration que les préjudices personnels dont Mme D demande la réparation, résultant de l'accident du 13 décembre 2013, qui a été reconnu imputable au service, présentent un lien direct et certain avec ce dernier. Il en va de même de la rechute du 23 janvier 2019. Par suite, même en l'absence de faute de l'Etat, la responsabilité de ce dernier se trouve engagée à l'égard de la requérante.

Sur l'exception de prescription quadriennale :

4. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public. " Aux termes de l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. "

5. D'une part, s'agissant d'une créance indemnitaire détenue sur une collectivité publique au titre d'un dommage corporel engageant sa responsabilité, le point de départ du délai de prescription prévu par ces dispositions est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les infirmités liées à ce dommage ont été consolidées. Il en est ainsi pour tous les postes de préjudice, aussi bien temporaires que permanents, qu'ils soient demeurés à la charge de la victime ou aient été réparés par un tiers, tel qu'un organisme de sécurité sociale, qui se trouve subrogé dans les droits de la victime.

6. Il résulte de l'instruction que tant le Dr A, au terme de son rapport d'expertise rendu le 4 novembre 2021, que précédemment le Dr E le 31 janvier 2016, ont estimé que la date de consolidation de l'état de santé de Mme D résultant de l'accident du 13 décembre 2013 devait être fixée au 30 juin 2015. Si la requérante soutient que cette date de consolidation n'a été fixée pour la première fois que le 31 janvier 2016 et qu'elle n'a été informée que le 26 avril 2016 de l'avis de la commission de réforme confirmant l'avis du Dr E, ces circonstances ne sont, à elles seules, pas susceptibles de faire regarder le délai de prescription de sa créance sur l'Etat comme ayant commencé à courir le premier jour de l'année suivant cette information et non le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle son état de santé a été consolidé. Par ailleurs, en se bornant à se prévaloir de ces circonstances, Mme D n'établit ni même n'allègue sérieusement qu'elle n'aurait pas eu connaissance de l'étendue de son dommage en 2015, année au cours de laquelle elle a d'ailleurs repris son service. Par conséquent, s'agissant de l'ensemble des préjudices directement liés à l'accident du 13 décembre 2013, la prescription résultant des dispositions citées au point 4, opposée par l'administration en défense, était acquise le 1er janvier 2020, en l'absence de tout acte de nature à l'interrompre intervenu avant cette date.

7. D'autre part, la consolidation de l'état de santé de la victime d'un dommage corporel fait courir le délai de prescription pour l'ensemble des préjudices directement liés au fait générateur qui, à la date à laquelle la consolidation s'est trouvée acquise, présentaient un caractère certain permettant de les évaluer et de les réparer, y compris pour l'avenir. Si l'expiration du délai de prescription fait obstacle à l'indemnisation de ces préjudices, elle est sans incidence sur la possibilité d'obtenir réparation de préjudices nouveaux résultant d'une aggravation directement liée au fait générateur du dommage et postérieure à la date de consolidation. Le délai de prescription de l'action tendant à la réparation d'une telle aggravation court à compter de la date à laquelle elle s'est elle-même trouvée consolidée.

8. La rectrice de l'académie de Normandie soutient que les préjudices subis par Mme D à raison de la rechute du 23 janvier 2019 ne sont pas des préjudices nouveaux résultant d'une aggravation directement liée au fait générateur du dommage causé par l'accident du 13 décembre 2013. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise du Dr A, que ni le préjudice de déficit fonctionnel permanent subi à raison de l'accident du 13 décembre 2013, dont l'évaluation est maintenue à un taux de 10 %, ni le préjudice d'agrément, ni le préjudice subi à raison de la nécessite d'adapter son véhicule, ne constituent des préjudices nouveaux résultant de la rechute du 23 janvier 2019. Par suite, s'agissant de ces préjudices, la prescription résultant des dispositions citées au point 4 demeurait acquise le 1er janvier 2020, en l'absence de tout acte de nature à l'interrompre avant cette date. En revanche, contrairement à ce que soutient l'administration, le préjudice de déficit fonctionnel temporaire pour la période du 23 janvier 2019 au 29 mars 2020, le préjudice subi à raison des souffrances endurées lors de la rechute de 2019 et le préjudice esthétique temporaire subi à raison du port d'un corset à la suite de cette rechute, constituent des préjudices nouveaux, dont la date de consolidation est arrêtée au 30 juin 2020. Par conséquent, à la date de sa demande préalable du 28 mars 2022, la créance de réparation détenue par Mme D, à raison de ces seuls préjudices, n'était pas prescrite.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :

9. Mme D a été dans l'incapacité totale d'exercer ses activités personnelles et habituelles le 23 janvier 2019, jour de la rechute, puis dans l'incapacité partielle de les pratiquer, en particulier en raison du port d'une immobilisation lombaire par corset, du 24 janvier 2019 au 10 mai 2019, ainsi que, par la suite, du 11 mai 2019 à la date de consolidation de ces séquelles, le 30 mai 2019. Il sera fait une juste appréciation du préjudice résultant de ce déficit fonctionnel temporaire, évalué à dire d'expert au taux de 25 % pour la période du 24 janvier 2019 au 10 mai 2019 et au taux de 15 % pour la période du 11 mai 2019 au 30 mai 2019, en allouant la somme de 400 euros.

En ce qui concerne les souffrances endurées :

10. La rechute du 23 janvier 2019 a causé des douleurs ayant nécessité un traitement anti-inflammatoire et antalgique, une immobilisation par corset et des séances de kinésithérapie. Il ressort du rapport du Dr A que ce dernier a évalué ces souffrances à 2 sur une échelle de zéro à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant la somme de 1 800 euros.

En ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire :

11. Mme D a subi un préjudice esthétique temporaire à la suite de la rechute du 23 janvier 2019, en raison de la nécessité de porter un corset pendant plusieurs mois. Le Dr A, au terme de son rapport, a évalué ce préjudice esthétique à 2 sur une échelle de zéro à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant la somme de 1800 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 4 000 euros en réparation des seuls préjudices nouveaux résultant de la rechute du 23 janvier 2019.

Sur les frais d'expertise :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, de mettre les frais et honoraires d'expertises taxés et liquidés à la somme de 1 200 euros par ordonnance du président du tribunal du 17 décembre 2021, à la charge définitive de l'Etat.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme D la somme de 4 000 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertises taxés et liquidés à la somme de 1 200 euros sont mis à la charge définitive de l'Etat.

Article 3 : L'Etat versera à Mme D la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera transmise, pour information, à la rectrice de la région académique Normandie.

Délibéré après l'audience du 12 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2024.

Le rapporteur,

A. LE VAILLANT

Le président,

P. MINNELe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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