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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203748

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203748

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203748
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX EMO AVOCATS

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Leroux, pour les requérantes ;

- et les observations de Me Noblet, pour le CHU de Rouen.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, né en 1961, s'est vu diagnostiquer, en juillet 2018, à l'âge de cinquante-six ans, un carcinome bronchopulmonaire à petites cellules d'emblée diffus, et a été pris en charge au centre hospitalier universitaire de Rouen, au sein du service pneumologie, oncologie thoracique et soins intensifs respiratoires, pour la mise en œuvre d'un traitement de chimiothérapie et de radiothérapie. Après un syndrome confusionnel dans un contexte de progression cérébrale de sa pathologie, M. C a de nouveau été hospitalisé entre le 27 mars et le 30 avril 2019 au sein du même service. Il a ensuite été admis au sein du service soins de suite et réadaptation de Barentin entre le 30 avril 2019 et le 2 mai 2019, puis, devant la majoration de l'hyponatrémie qu'il présentait, l'intéressé a été transféré en pneumologie au CHU de Rouen entre le 2 mai 2019 et le 24 mai 2019 avant d'être admis au service de soins de suite et de réadaptation (SSR)pour une surveillance entre plusieurs cures de chimiothérapie. Le 5 juin 2019, l'équipe médicale, réunie en concertation pluridisciplinaire a décidé d'une pause thérapeutique en raison de l'état général du patient et de la toxicité de la chimiothérapie administrée. Le 30 juin 2019 à onze heures, M. C a été transféré aux services des urgences du CHU en raison d'un syndrome occlusif intestinal et d'un probable infarctus entéro mésentérique. Le décès de M. C, consécutif à une défaillance multi-viscérale et à un arrêt cardio-respiratoire, a été constaté dix heures après son admission au service des urgences.

2. Le 21 janvier 2021, Mme B C, mère du défunt, et Mme E C, sa sœur, ont saisi la Commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) de Normandie d'une demande d'indemnisation. Le Dr F, cancérologue, et le Dr A, pneumologue, experts désignés par la CCI ont déposé leur rapport le 19 décembre 2021, retenant que le décès du patient résultait exclusivement de sa pathologie, tout en concluant à l'existence de manquements imputable au CHU de Rouen. Le 23 février 2022, la CCI s'est déclarée incompétente pour émettre un avis sur la demande d'indemnisation formée par les consorts C, le critère de gravité posé par les dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique n'étant, selon elle, pas rempli. Le 3 juin 2022, les consorts C ont adressé une demande indemnitaire préalable au CHU de Rouen qui a été implicitement rejetée. Par la présente instance, les consorts C demandent au tribunal de condamner l'établissement à les indemniser des conséquences dommageables de la prise en charge de feu M. D C.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne les manquements liés au devoir d'information :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus () Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel () / En cas de litige, il appartient () à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen ". Aux termes de l'article L. 1111- 4 du même code : " Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu'il lui fournit, les décisions concernant sa santé. ".

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 4127-37-4 du même code, relatif à la déontologie du médecin : " Le médecin accompagne la personne selon les principes et dans les conditions énoncées à l'article R. 4127-38. Il veille également à ce que l'entourage du patient soit informé de la situation et reçoive le soutien nécessaire. ". Aux termes de l'article R. 4127-35 " () Un pronostic fatal ne doit être révélé qu'avec circonspection, mais les proches doivent en être prévenus, sauf exception ou si le malade a préalablement interdit cette révélation ou désigné les tiers auxquels elle doit être faite. ".

5. Il résulte de l'instruction, notamment des conclusions de l'expertise réalisée par le Dr A et le Dr F, que M. C présentait un carcinome bronchopulmonaire à petites cellules d'emblée diffus dont le pronostic était très défavorable dès sa découverte et qu'à l'occasion des multiples examens médicaux dont il a fait l'objet, ce dernier a été informé, de l'évolution de sa pathologie. En outre, il résulte plus particulièrement du dossier médical d'hospitalisation du patient, relatif à la période comprise entre le 24 mai 2019 et le 30 juin 2019, que M. C a été informé de l'évolution du diagnostic et du pronostic défavorable afférent. Les requérantes ne sont ainsi pas fondées à soutenir que le CHU de Rouen a manqué à ses obligations en matière d'information à l'égard de M. C. La responsabilité de l'établissement ne saurait, dès lors, être engagée à ce titre.

6. Si les requérantes soutiennent que le CHU de Rouen a également manqué à son devoir d'information à leur égard, s'agissant de l'issue fatale de la maladie de leur fils et frère, en méconnaissance des dispositions précitées, il résulte de l'instruction que l'affirmation de la mère de la victime, selon laquelle elle n'avait pas connaissance du pronostic de la pathologie de M. C, a été contredite, au cours de l'expertise, par la propre sœur de M. C, laquelle doit, par conséquent, être regardée comme ayant eu connaissance de ce que le cancer de M. C était entré en phase terminale. Dans ces conditions, les requérantes ne sont pas fondées à soutenir que le CHU de Rouen a méconnu les dispositions précitées du code de la santé publique. Elles ne sauraient, dès lors, solliciter la réparation d'un préjudice d'impréparation résultant d'un défaut d'information quant à l'état de santé de M. C.

En ce qui concerne la prise en charge médicale de M. C :

7. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ". Aux termes de l'article L. 1110-5 du même code : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. () Toute personne a le droit d'avoir une fin de vie digne et accompagnée du meilleur apaisement possible de la souffrance. Les professionnels de santé mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour que ce droit soit respecté. ". Selon l'article R. 4127-38 du même code " Le médecin doit accompagner le mourant jusqu'à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriés la qualité d'une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage ".

8. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, qu'aucune faute médicale n'a été commise par le CHU de Rouen dans la prise en charge de la pathologie de M. C, dont le décès est exclusivement imputable à l'évolution spontanée de sa maladie, qui résistait aux traitements, administrés par les équipes médicales de l'établissement selon les bonnes pratiques cliniques. En particulier, la décision prise le 5 juin 2019 en réunion de concertation pluridisciplinaire, de réaliser une pause thérapeutique compte tenu de l'altération de l'état général du patient et de la toxicité de la chimiothérapie, n'est pas critiquée par les experts. En outre, et quoique le patient ait été décrit, dans les rapports médicaux, comme algique, voire hyperalgique, dans ses derniers instants, il ne résulte pas de l'instruction que la prise en charge de la douleur subie par M. C au cours de son hospitalisation dans le service de soins de suite et de réadaptation aurait été insuffisante, alors que le dossier médical versé aux débats mentionne la prescription et l'administration régulière d'antalgique de niveau 3. Par suite, les requérantes ne sont pas fondées à demander l'engagement de la responsabilité du CHU de Rouen et sa condamnation au titre des préjudices subis à raison de l'évolution de la maladie de M. C et de son décès, à savoir pour la victime directe, les préjudices liés aux souffrances physiques endurées, au déficit fonctionnel temporaire et au préjudice esthétique, et pour les victimes indirectes, les préjudices d'accompagnement.

9. Toutefois, il résulte également de l'instruction que les conditions de prise en charge de la fin de vie de M. C ont été " non satisfaisantes ", selon les experts, qui relèvent, en particulier, que la prise en charge au sein du SSR, à compter du 24 mai 2019, a été très " légère ", ainsi que le révèle " l'absence quasi-complète d'observation médicale ", qu'une prise en charge palliative n'a pas été envisagée, sans que le CHU de Rouen ne justifie une telle décision, que le transfert du patient au service des urgences, le 30 juin 2019, pour traitement d'un syndrome occlusif qui n'a, au demeurant, pas été confirmé par l'autopsie, était inadapté à son état et a été réalisé dans des conditions singulièrement dégradées, marquées par une mauvaise communication interservices et l'absence de transport médicalisé. Il est constant, à cet égard, qu'admis au sein du service des urgences à 10 h 53, M. C, qui était mourant, y est mort, quelques heures après son transfert, à 20 heures 03. Il se déduit de l'ensemble de ces circonstances que les conditions de prise en charge de la fin de vie de M. C au sein du SSR présentent un caractère fautif et sont de nature à engager la responsabilité du CHU du Rouen. Ces manquements, à l'origine d'une altération de la qualité de la fin de vie du patient, ont majoré la souffrance morale de la victime directe, qui n'a pas bénéficié d'un accompagnement adapté et, subséquemment, des souffrances morales des victimes indirectes, liées au constat des défaillances imputables à l'établissement dans l'accompagnement de la fin de vie d'un être cher et distinctes, dans leur nature même, de celles liées à la perte d'un proche.

10. Eu égard à ce qui précède, les souffrances morales subies par M. C feront l'objet d'une juste appréciation en étant évaluées à la somme de 7 000 euros. Le préjudice moral subi par Mmes C fera l'objet d'une juste appréciation en leur allouant à ce titre, chacune, la somme de 3 000 euros.

Sur la déclaration de jugement commun :

11. Seuls peuvent se voir déclarer commun un jugement rendu par une juridiction administrative les tiers dont les droits et obligations à l'égard des parties en cause pourraient donner lieu à un litige dont la juridiction saisie eût été compétente pour connaître et auxquels, d'autre part, le jugement pourrait préjudicier dans les conditions ouvrant droit de former tierce opposition à ce jugement. Le tribunal administratif est compétent pour connaître du litige opposant les parties et le présent jugement pourrait préjudicier aux droits de la CPAM de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime dans des conditions lui ouvrant droit à former tierce opposition. Par suite, il y a lieu de lui déclarer d'office le jugement commun.

Sur les intérêts et la capitalisation :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'assortir les condamnations prononcées en faveur des requérants des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande d'indemnisation par le CHU de Rouen, soit au 7 juin 2022. Par ailleurs, il y a lieu de faire droit à la demande de capitalisation des intérêts formée par les requérants à compter du 8 juin 2023, date à laquelle les intérêts étaient dus pour une année entière, ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date.

Sur les frais d'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Rouen la somme unique de 1 500 euros au titre des frais liés à l'instance. Mme E C et Mme B C n'ayant pas la qualité de partie perdante, les conclusions du centre hospitalier universitaire de Rouen tendant aux mêmes fins doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : Le CHU de Rouen est condamné à verser une somme de 7 000 euros aux ayants-droits de feu M. D C au titre du préjudice moral subi personnellement par ce dernier. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 7 juin 2022. Les intérêts échus le 8 juin 2023, seront capitalisés à cette date et à chaque échéance annuelle ultérieure pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le CHU de Rouen est condamné à verser une somme de 3 000 euros à Mme B C, en indemnisation de son préjudice moral. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 7 juin 2022. Les intérêts échus le 8 juin 2023, seront capitalisés à cette date et à chaque échéance annuelle ultérieure pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : Le CHU de Rouen est condamné à verser une somme de 3 000 euros à Mme E C, en indemnisation de son préjudice moral. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 7 juin 2022. Les intérêts échus le 8 juin 2023, seront capitalisés à cette date et à chaque échéance annuelle ultérieure pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 4 : Le CHU de Rouen versera la somme unique de 1 500 euros à Mme B C et Mme E C, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, Mme E C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime et au centre hospitalier universitaire de Rouen.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Boulay, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

Le rapporteur,

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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