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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2205164

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2205164

jeudi 28 août 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2205164
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantJAUBERT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a été saisi par M. E d’une requête en plein contentieux visant à engager la responsabilité du CHU de Rouen et de l’ONIAM pour des préjudices subis lors d’une hospitalisation en 2018, notamment une neutropénie et une neuropathie consécutives à un traitement par Tazocilline. Le requérant demandait l’annulation des rapports d’expertise pour non-respect du contradictoire, une nouvelle expertise, et la condamnation des défendeurs à l’indemniser. Le tribunal a rejeté l’ensemble des conclusions de M. E, estimant que les conditions de la solidarité nationale n’étaient pas réunies et qu’aucune faute médicale n’était établie, en application des dispositions du code de la santé publique et du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 22 décembre 2022, 15 janvier 2025, 7 février 2025 et 1er mars 2025, M. E, représenté par Me Jaubert, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le rapport d'expertise du Dr A et celui de son sapiteur, le Dr D pour non-respect du contradictoire et absence d'impartialité ;

2°) de condamner le centre hospitalier et universitaire (CHU) de ROUEN et/ou l'office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à l'indemniser de ses préjudices en lien avec la prise en charge dont il a fait l'objet au CHU de ROUEN lors de l'hospitalisation du 23 janvier au 6 février 2018 et dans ses suites ;

3°) avant-dire droit, de désigner un expert infectiologue avec pour mission d'analyser la conformité aux règles de l'art des soins qui lui ont été prodigués par le CHU de ROUEN ;

4°) d'enjoindre au CHU de ROUEN de lui communiquer un dossier d'hospitalisation complet comprenant les observations médicales ;

5°) de condamner le CHU de ROUEN à lui verser une indemnité provisionnelle de 1 000 euros en raison du défaut d'information sur le risque de survenue d'une neutropénie liée à la Tazocilline ;

6°) de mettre à la charge du CHU de ROUEN la consignation à valoir sur les honoraires de l'expert ;

7°) de surseoir à statuer sur l'indemnisation de ses préjudices dans l'attente du dépôt du rapport de l'expert infectiologue.

Il soutient que :

-le CHU a commis des fautes médicales en lui prescrivant une antibiothérapie à base de Tazocilline, en réalisant une exploration chirurgicale qui n'était pas nécessaire le 23 janvier 2018, en omettant de l'informer du risque de neutropénie lié à la prise de Tazocilline alors qu'il s'agit d'un effet indésirable connu de ce médicament et en négligeant son suivi médical après sa sortie alors qu'il était exposé à ce risque ;

- la Tazocilline est à l'origine de la neuropathie qu'il a développée suite à sa prise en charge ;

- l'exploration chirurgicale du 23 janvier 2018 est à l'origine d'une infection nosocomiale.

- la mission confiée à l'expert devra porter sur les éléments de mission tels qu'ils sont précisés dans ses écritures.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 29 décembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin déclare ne pas s'opposer à la mesure d'expertise demandée par M. E.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2023, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par la SCP SAIDJI et MOREAU conclut à sa mise hors de cause. Il soutient que les conditions de mise en œuvre de la solidarité nationale ne sont pas réunies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2024, le centre hospitalier universitaire de Rouen, représenté par la SCP EMO avocats, conclut au rejet de la requête et à ce à ce qu'il soit mis à la charge de M. E, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il soutient qu'il n'a commis aucune faute lors de la prise en charge de M. E, que les dommages qu'il a subis sont imputables à l'infection dont il souffrait et aux antécédents qu'il présentait et qu'ils n'ont pas de lien avec l'administration de la Tazocilline et n'ont pas d'origine nosocomiale.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-Maritime qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 21 mars 2025, la clôture d'instruction a été fixée avec effet immédiat au 21 mars 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

-le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

-le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Baude, premier conseiller,

-les conclusions de M. Dujardin, rapporteur public,

-et les observations de Me Jaubert, représentant M. E, et de Me Molkhou, représentant le centre hospitalier universitaire de Rouen.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né en 1977, a été pris en charge le 23 janvier 2018 par le service des urgences du centre hospitalier universitaire de Rouen et hospitalisé jusqu'au 6 février 2018. Il présentait une inflammation testiculaire, se traduisant par une augmentation du volume du testicule, d'origine infectieuse, accompagnée d'une hyperthermie et de douleurs. Il a fait l'objet d'une antibiothérapie probabiliste à large spectre et d'une exploration chirurgicale le jour même de son admission, laquelle a permis de poser un diagnostic d'orchiépididymite. En l'absence d'efficacité de l'antibiothérapie, et en présence d'une abcédation de l'orchiépididymite une orchidectomie a été pratiquée le 3 février 2018. De retour à son domicile le 6 février 2018 il a présenté les symptômes d'une neutropénie qui a amené le CHU à interrompre le 14 février 2018 l'antibiothérapie. Par la suite M. E a présenté un tableau évocateur d'une neuropathie.

2. M. E a saisi le 11 février 2020 la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) de Normandie d'une demande d'indemnisation à l'encontre du CHU. La CCI a confié une mission d'expertise au Pr B et au Dr C. Les experts ont rendu leur rapport le 27 août 2021. La CCI a rejeté la demande d'indemnisation de M. E le 16 décembre 2021.

3. Soucieux d'être éclairé sur les conditions de sa prise en charge, M. E a saisi la juge des référés du tribunal administratif le 16 février 2022 qui, par une ordonnance du 24 octobre 2022, a désigné le Dr A, neurologue, en qualité d'expert. L'expert s'est adjoint les compétences du Pr D, urologue, en tant que sapitrice. L'expert a remis son rapport le 12 avril 2023.

4. M. E demande au tribunal de condamner le centre hospitalier universitaire de Rouen et/ou l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales à réparer les préjudices qu'il impute aux conditions de sa prise en charge en janvier et février 2018 par le CHU et qu'il désigne un nouvel expert.

Sur la mise en cause de l'Etat :

5. Aux termes de l'article L. 825-1 du code général de la fonction publique : " L'Etat, les collectivités territoriales et les établissements publics à caractère administratif disposent de plein droit contre le tiers responsable du décès, de l'infirmité ou de la maladie d'un agent public, par subrogation aux droits de ce dernier ou de ses ayants droit d'une action en remboursement de toutes les prestations versées ou maintenues à l'agent public ou à ses ayants droit et de toutes les charges qu'ils ont supportées à la suite du décès, de l'infirmité ou de la maladie ", dans les conditions et limites définies au chapitre V du titre II du livre VIII de la partie législative dudit code.

6. Il résulte de l'instruction que M. E est fonctionnaire de l'Etat et exerce la profession d'inspecteur de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes ; par suite, l'Etat, représenté par le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, doit être mis en cause dans la présente instance afin, s'il l'estime pertinent, de participer aux opérations d'expertise qui seront ordonnées ci-dessous et de faire valoir ses éventuelles créances.

Sur les conclusions tendant à la désignation d'un nouvel expert :

7. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. La mission confiée à l'expert peut viser à concilier les parties ".

8. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. Les parties sont averties par le ou les experts des jours et heures auxquels il sera procédé à l'expertise ; cet avis leur est adressé quatre jours au moins à l'avance, par lettre recommandée. Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer. Toutefois, lorsque l'expert a fixé aux parties un délai pour produire leurs observations, il n'est pas tenu de prendre en compte celles qui lui sont transmises après l'expiration de ce délai ".

9. La prescription d'une mesure d'expertise est subordonnée au caractère utile de cette mesure. Il appartient au juge, saisi d'une demande d'expertise, d'apprécier son utilité au vu des pièces du dossier, notamment du rapport de l'expertise déjà prescrite, et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon le demandeur, la mesure sollicitée. En outre le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe ou lorsqu'elle a été ordonnée dans le cadre d'un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

10. Il résulte de l'instruction que le rapport du Dr A, expert, rédigé le 21 février 2023 et déposé le 12 avril 2023 comportait parmi ses pièces le rapport du Pr D, sapitrice, rédigé le 3 avril 2023, dont il n'est pas contesté qu'il n'a pas été communiqué aux parties avant le dépôt du rapport de l'expert. Ce rapport comportait une argumentation particulièrement étayée par laquelle la sapitrice établissait l'absence de fautes médicales imputables au centre hospitalier universitaire de Rouen à la fois quant à l'opportunité de pratiquer une exploration chirurgicale scrotale lors de l'admission de M. E aux urgences, et quant aux choix d'une antibiothérapie à large spectre à base de Tazocilline. La sapitrice y démontrait également que l'origine nosocomiale de l'infection de M. E devait être écartée. Il résulte des termes du rapport de l'expert qu'il a pris en considération la position de la sapitrice pour conclure au caractère consciencieux, attentifs et conformes aux données acquises de la science médicale des soins prodigués à M. E lors de la prise en charge par le centre hospitalier universitaire de Rouen et à l'absence d'infection nosocomiale. Il ne résulte pas de l'instruction que le Pr D, qui n'était pas présente lors de l'accédit du 17 février 2023 organisé par l'expert, a communiqué aux parties le sens et les motifs de ses conclusions avant de communiquer son rapport à l'expert. Par suite en ne communiquant pas, avant le dépôt du rapport d'expertise, les conclusions du Pr D aux parties, alors que celui-ci a manifestement influé sur la teneur de ses propres conclusions sur plusieurs points de sa mission, l'expert n'a pas garanti le caractère contradictoire des opérations d'expertise.

11. Les conclusions du rapport de l'expert n'ont pas le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, et ne sont pas corroborés par d'autres éléments du dossier. Par suite ce rapport ne peut permettre d'éclairer le tribunal sur les responsabilités éventuellement encourues par le centre hospitalier universitaire de Rouen et / ou l'ONIAM à l'égard de M. E.

12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, avant de statuer sur les conclusions de la requête de M. E, d'ordonner une nouvelle expertise dans les conditions énoncées au dispositif du présent jugement.

13. Il ne résulte pas de l'instruction qu'il existerait une obligation non sérieusement contestable pesant sur le CHU de Rouen d'indemniser M. E en raison des préjudices causés par le défaut d'information allégué sur les risques de survenue d'une neutropénie liée à la Tazocilline. Par suite, les conclusions aux fins qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de l'établissement à titre de provision ne peuvent être que rejetées.

14. Tous droits, conclusions et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, seront réservés jusqu'en fin d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat, représenté par le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique est mis dans la cause.

Article 2 :Il sera, avant de statuer sur les conclusions de la requête de M. E, procédé, par un collège composé d'un médecin urologue et d'un médecin neurologue, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise au contradictoire de l'ensemble des parties.

Le collège aura pour mission :

1°) de convoquer l'ensemble des parties ;

2°) de se faire communiquer l'ensemble des éléments qu'il estimera utiles au bon accomplissement de sa mission et d'entendre tout sachant ;

3°) de procéder à l'examen médical de M. F E et de décrire son état de santé ;

4°) de décrire l'ensemble des soins qui lui ont été prodigués, à compter du 23 janvier 2018, par le CHU de Rouen ;

5°) de dire si les soins prodigués ont été consciencieux, attentifs et conformes aux données acquises de la science médicale ou si, le cas échéant, des manquements ont été commis ; si des manquements ont été commis, les décrire ;

6°) de déterminer, le cas échéant, l'existence d'une perte de chance pour l'intéressé d'avoir échappé aux conséquences de ces manquements ; préciser le taux de cette perte de chance ;

7°) de donner tous éléments permettant de déterminer si M. E a été victime d'une infection nosocomiale ;

8°) de donner son avis sur la question de savoir si les complications présentées par M. E relèvent d'un accident médical non fautif ; dans ce cas, de préciser si les actes médicaux ont entraîné des conséquences plus graves que celles auxquelles l'intéressé était exposé si de tels actes n'avaient pas été réalisés ; si cette dernière condition n'est pas remplie, de préciser (si possible par un pourcentage) la probabilité de survenances des dommages dans le cas de M. E ;

9°) d'évaluer les chefs de préjudices de M. F E :

Préjudices patrimoniaux temporaires :

- Dépenses de santé actuelles ;

- Pertes de gains professionnels actuels ;

- Frais divers ;

Préjudices patrimoniaux permanents :

- Dépenses de santé futures ;

- Frais de logement adapté ;

- Frais de véhicule adapté ;

- Assistance par tierce personne ;

- Pertes de gains professionnels futurs ;

- Incidence professionnelle ;

- Préjudice scolaire, universitaire ou de formation ;

Préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

- Déficit fonctionnel temporaire ;

- Souffrances endurées ;

- Préjudice esthétique temporaire ;

Préjudices extrapatrimoniaux permanents :

- Déficit fonctionnel permanent ;

- Préjudice d'agrément ;

- Préjudice esthétique permanent ;

- Préjudice sexuel ;

- Préjudice d'établissement ;

- Préjudices permanents exceptionnels.

10°) de se faire communiquer le relevé des débours de l'organisme social et d'indiquer si les frais qui y sont inclus sont en relation directe avec l'éventuel manquement relevé.

Article 3 : Le collège d'experts accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative au contradictoire de toutes les parties en cause.

Article 4 : Le rapport d'expertise sera déposé au greffe en deux exemplaires dans un délai fixé par le président du tribunal dans sa décision désignant les experts. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec l'accord des parties, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique.

Article 5 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 6 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. F E, à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen Elbeuf Dieppe Seine-Maritime, à la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin, au centre hospitalier et universitaire de Rouen, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Mulot, premier conseiller,

M. Baude, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 août 2025

Le rapporteur,

F-E. BaudeLa présidente,

A. Gaillard Le greffier,

H. Tostivint

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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