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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2205270

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2205270

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2205270
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantSCPA NABA&ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 22 décembre 2022 et 12 octobre 2023, l'office public de l'habitat du département de la Seine-Maritime - Habitat 76, représenté par la SAS Griffiths Duteil Associés, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de condamner in solidum la SA Allianz IARD et la SAS Saretec France à lui verser une somme de 1 733 332,67 euros HT au titre des travaux de réfection des tours Artémis et Vénus et une somme de 34 458 euros HT au titre des dépenses liées aux investigations utiles à l'expertise, assorties des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, avec indexation sur l'évolution de l'indice BT01 entre la date du dépôt du rapport d'expertise et celle du jugement à intervenir ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner un complément d'expertise sur les incidences financières de la prise en compte des contraintes induites, pour les travaux de réfection des tours Artémis et Vénus, par l'entrée en vigueur de l'arrêté du 7 août 2019 modifiant l'arrêté du 31 janvier 1986 relatif à la protection contre l'incendie des bâtiments d'habitation ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, de condamner in solidum la société Allianz IARD et la société Saretec France à lui verser une somme de 986 608,55 euros TTC (valeur octobre 2022) au titre des travaux de réfection des tours Artémis et Vénus, et une somme de 34 458 euros HT au titre des dépenses liées aux investigations utiles à l'expertise, assorties des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés, avec indexation sur l'évolution de l'indice BT01 entre la date du dépôt du rapport d'expertise et celle du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge in solidum de la société Allianz IARD et de la société Saretec France une somme de 25 062,65 euros TTC au titre de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de mettre à la charge des parties perdantes une somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- à titre principal, compte tenu de la cause exclusive des désordres, liée à l'absence de protection des chevrons bois des bardages et à leur mode de pose identique sur les deux tours et l'ensemble de leurs façades, la généralisation du désordre, constitué par le pourrissement et la présence de champignons sur les chevrons desdits bardages, était inéluctable ; le désordre est ainsi apparu pendant le délai d'épreuve de dix ans ; la société Allianz IARD n'a donc pas été libérée de son obligation de préfinancement par l'indemnisation de 160 397,18 euros versée en 2017 pour des travaux de réfection seulement partielle, qui ne présentait pas un caractère pérenne ; il a dès lors droit à une indemnisation correspondant au coût des travaux de reprise globale, évalué à 986 608,55 euros TTC, auquel s'ajoute le surcoût lié à la prise en compte de l'évolution des normes en matière de sécurité contre l'incendie, à hauteur de 516 520,56 euros TTC, ainsi que les frais et honoraires du coordonnateur SPS et du maître d'œuvre, pour un coût total de 1 733 332,67 euros TTC ;

- à titre subsidiaire, un complément d'expertise doit être ordonné afin d'évaluer l'incidence financière de la prise en compte, dans les travaux de reprise, de l'évolution des normes en matière de sécurité contre l'incendie ;

- à titre infiniment subsidiaire, l'indemnisation due par la société Allianz IARD ne saurait être inférieure à l'estimation proposée par l'expert, à la somme de 986 608,55 euros TTC.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 10 septembre et 27 octobre 2023, la SAS Allianz IARD, représentée par la SCP Naba et Associés, conclut à titre principal, au rejet de la requête et à titre subsidiaire, à ce que le montant des prétentions d'Habitat 76 soit ramené à de plus justes proportions, et à ce qu'une somme de 5 000 euros soit mise à la charge d'Habitat 76 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, les garanties de l'assurance dommages-ouvrage ont pris fin le 8 octobre 2019 ; le désordre survenu le 8 décembre 2019 est distinct de celui pris en charge en janvier 2017 ;

- à titre subsidiaire, le montant des sommes mises à sa charge ne saurait excéder celui arrêté et vérifié par le cabinet B2M ;

- à titre infiniment subsidiaire, le complément d'expertise sollicité ne présente pas un caractère utile à la résolution du litige.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mars 2024, la SAS Saretec France, représentée par Me Lacan, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge d'Habitat 76 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, la juridiction administrative n'est pas compétente pour statuer sur les conclusions formées à son encontre, dès lors qu'elle n'entretien aucun lien contractuel de droit public avec Habitat 76 ;

- à titre subsidiaire, elle n'a commis aucune faute et n'a aucune responsabilité dans la survenance des dommages dont Habitat 76 demande la réparation.

Par courrier du 5 juillet 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevés d'office tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître des conclusions à fin d'indemnisation présentées par Habitat 76 dirigées contre la société Saretec France dès lors que celle-ci n'a pas la qualité de participant à l'exécution de travaux publics.

La société Saretec France a présenté des observations en réponse enregistrées le 6 juillet 2024.

Vu

- le rapport de M. B A, expert, enregistré le 14 octobre 2022 ;

- l'ordonnance du 27 octobre 2022 par laquelle le président du tribunal administratif de Rouen a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 25 062,65 euros TTC, dont 4 177,11 euros au titre de la taxe sur la valeur ajoutée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Delacour, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gornet, représentant la société Allianz IARD.

Les autres parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. L'office public de l'habitat du département de la Seine-Maritime - Habitat 76 a procédé, au cours de l'année 2005, à la réhabilitation d'un ensemble immobilier à usage d'habitation, composé de deux tours de seize étages, dénommées Artémis (H1) et Vénus (H2), situées dans le quartier de Caucriauville au Have. Il a souscrit, pour ces travaux, un contrat d'assurance dommages-ouvrage avec la SA Gan, aux droits de laquelle est venue la SAS Allianz IARD. La réception de ces travaux est intervenue le 8 octobre 2007. Habitat 76 a effectué, le 16 novembre 2016, une déclaration de sinistre en raison de la chute de plaques de bardage des tours H1 et H2, survenue le 9 novembre. La société Saretec France, missionnée par l'assureur, a rendu un rapport préliminaire le 12 décembre 2016, complété le 28 juin 2017, puis le 3 octobre 2017, après sollicitation, par Habitat 76, d'investigations complémentaires. L'assureur a proposé à Habitat 76 une indemnisation fixée à 160 397,18 euros, correspondant au coût des mesures conservatoires et des travaux de reprise des désordres pour les deux tours, qu'il a acceptée. Par un courrier du 26 décembre 2019, Habitat 76 a sollicité la réouverture du dossier de sinistre faisant suite à la déclaration du 16 novembre 2016, à la suite du détachement de nouvelles plaques de bardage survenu le 8 décembre 2019. Par un courrier du 21 janvier 2020, la société Allianz IARD a refusé de faire droit à cette demande au motif que les garanties de la police d'assurance dommages-ouvrages n'était plus mobilisables, en raison de l'expiration du délai de dix ans suivant la réception des travaux. Habitat 76 a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Rouen qui a, par ordonnance n° 2002609 du 28 décembre 2020, prescrit une expertise. Habitat 76 demande au tribunal la condamnation de la société Allianz IARD à lui verser une somme de 1 733 332,67 euros HT au titre des travaux de réfection des tours H1 et H2 et une somme de 34 458 euros HT au titre des dépenses liées aux investigations utiles à l'expertise, en raison d'un manquement à son obligation contractuelle de préfinancement. Il demande également au tribunal, sur le fondement de la responsabilité quasi-délictuelle, la condamnation solidaire de la SAS Saretec France à lui verser cette même somme.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. Il ressort des pièces du dossier que la société Saretec a été missionnée, en tant qu'expert, par la société Allianz IARD, assureur Dommages-ouvrages d'Habitat 76, dans le cadre de l'instruction de la déclaration de sinistre effectuée, le 16 novembre 2016, par ce dernier. Faute pour la société Saretec d'avoir la qualité de participant à l'exécution de travaux public et ainsi qu'elle l'oppose, de lien contractuel de droit public avec Habitat 76, les conclusions dirigées contre elle par ce dernier doivent être rejetées comme présentées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

3. Aux termes de l'article L. 242-1 du code des assurances : " Toute personne physique ou morale qui, agissant en qualité de propriétaire de l'ouvrage () fait réaliser des travaux de construction, doit souscrire avant l'ouverture du chantier, pour son compte ou pour celui des propriétaires successifs, une assurance garantissant, en dehors de toute recherche des responsabilités, le paiement de la totalité des travaux de réparation des dommages de la nature de ceux dont sont responsables les constructeurs au sens de l'article 1792-1, les fabricants et importateurs ou le contrôleur technique sur le fondement de l'article 1792 du code civil. () / Lorsqu'il accepte la mise en jeu des garanties prévues au contrat, l'assureur présente, dans un délai maximal de quatre-vingt-dix jours, courant à compter de la réception de la déclaration du sinistre, une offre d'indemnité, revêtant le cas échéant un caractère provisionnel et destinée au paiement des travaux de réparation des dommages. () ".

4. Ces dispositions instituent une procédure spécifique de préfinancement des travaux de réparation des désordres couverts par la garantie décennale avant toute recherche de responsabilité.

5. Aux termes de l'article 3.3 des conditions générales du contrat d'assurance Dommages-ouvrage souscrit par Habitat 76 : " La garantie couvre le coût de l'ensemble des travaux afférents à la remise en état des ouvrages ou éléments d'équipement de l'opération de construction, endommagés à la suite d'un sinistre. () ". Le titre I du même contrat stipule, à la définition du " Sinistre ", que " () / Constitue un seul et même sinistre, l'ensemble des réclamations concernant les dommages résultant d'une même cause initiale ".

6. Il incombe à l'assureur dommages-ouvrage, tenu d'une obligation contractuelle de préfinancer les travaux de nature à remédier efficacement aux désordres de manière pérenne.

7. Habitat 76 fait valoir que son assureur a manqué à l'obligation précitée dès lors qu'il s'est mépris sur l'ampleur des désordres affectant les deux tours en cause et sur les risques sanitaires en résultant, ainsi qu'en matière de sécurité, et ce alors que leur origine avait été décelée dès le mois de juin 2017 par la société Saretec France, qu'il avait missionné à des fins d'expertise. Il en déduit que seule la reprise de l'ensemble des façades desdites tours était de nature à remédier efficacement aux désordres de manière pérenne.

8. Il résulte de l'instruction, en particulier des différents rapports d'expertise versés à l'instance, que les chutes de plaques de bardage observées trouvent leur origine dans le pourrissement de l'ossature en bois du bardage, au niveau des chevrons, en raison de l'absence de pose d'une bande de protection en caoutchouc EPDM de manière continue sur toute leur longueur. Toutefois, dans cette configuration, la société Saretec France a estimé, dans son rapport complémentaire établi le 28 juin 2017, que le désordre ne présentait un caractère inéluctable que sur les parties de façade exposées côté sud-ouest, sous les vents dominants. Aucun pourrissement ou début de dégradation n'a été à cet égard constaté en dehors de ces zones au moment des investigations complémentaires réalisées. Il en a été de même, s'agissant de la partie basse de la façade nord des tours H1 et H2 lors des sondages réalisés lors de l'expertise ordonnée par le tribunal. L'expert désigné a, à cette occasion, conclu qu'aucune constatation visuelle du désordre, sans investigation, n'était possible et que, du fait de son origine plurifactorielle, s'il est inéluctable, ce désordre est aléatoire, ce qui fait obstacle à ce qu'une date, ni même une période de réalisation puisse être déterminée. Enfin, les sondages réalisés par l'expert permettent de constater que la distribution sur les façades des panneaux touchés est aléatoire, de même que leur nombre par façade, inférieur à un quart. Ainsi, il n'est pas établi que, après réalisation des investigations initiales, dont il n'est pas allégué par Habitat 76 qu'elles étaient insuffisantes, la société Allianz IARD avait connaissance, ni même ne pouvait ignorer, le caractère inéluctable et donc, à terme, généralisé, du désordre constaté. Dans ces conditions, dès lors que l'assureur ne disposait d'aucune information permettant de douter de l'efficacité des travaux mis en œuvre, il ne peut être regardé comme ayant manqué à son obligation de préfinancement prévue par le contrat d'assurance en l'ayant limité auxdits travaux et en refusant, en conséquence, de prendre en charge, à ce même titre la reprise des désordres identifiés dans la déclaration de sinistre établie le 26 décembre 2019.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner le complément d'expertise sollicité, qu'Habitat 76 n'est pas fondé à engager la responsabilité contractuelle de la société Allianz IARD en raison d'un manquement à son obligation de préfinancement. Ses conclusions à fin d'indemnisation en ce sens, à titre principal et subsidiaire, ne peuvent dès lors qu'être rejetées.

Sur les dépens :

10. Par une ordonnance susvisée du 27 octobre 2022 du président du tribunal administratif, les frais d'expertise ont été taxés et liquidés à hauteur de la somme de 25 062,65 euros TTC et mis à la charge provisoire d'Habitat 76.

11. Les dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que les frais d'expertise soit mis à la charge des sociétés Allianz IARD et Saretec France, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance. Il y a dès lors lieu de maintenir lesdits frais à la charge définitive d'Habitat 76.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge des sociétés Allianz IARD et Saretec France, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, au titre des frais exposés par Habitat 76 et non compris dans les dépens. Par ailleurs, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de ce dernier une somme au titre des frais exposés par la société Allianz IARD et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge d'Habitat 76 une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Saretec France et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre la société Saretec France sont rejetées comme étant présentées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête d'Habitat 76 est rejeté.

Article 3 : Les frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 25 062,65 euros sont maintenus à la charge définitive d'Habitat 76.

Article 4 : Habitat 76 versera à la société Saretec France une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions présentées par la société Allianz IARD au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à l'office public de l'habitat du département de la Seine-Maritime - Habitat 76, à la SAS Allianz IARD et à la SAS Saretec France.

Délibéré après l'audience du 11 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 26 juillet 2024.

Le rapporteur,

J. Cotraud

La présidente,

C. Van MuylderLe greffier,

J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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