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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300677

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300677

jeudi 5 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300677
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
Formation3 ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a rejeté la requête de la société Elbeuf Distribution contestant la pénalité de 1% de sa masse salariale qui lui a été infligée par la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) de Normandie pour manquement à ses obligations de négociation sur l'égalité professionnelle. Le tribunal a jugé que la procédure contradictoire prévue par le code des relations entre le public et l'administration avait été respectée et que l'administration n'avait pas commis d'erreur de droit en contrôlant le contenu de l'accord conclu. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation et des conclusions accessoires, sur le fondement des articles L. 2242-1, L. 2242-8 et R. 2242-3 du code du travail.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 février 2023 et 6 décembre 2024, la société Elbeuf distribution, représentée par Me Challe-Le Mareschal, demande au tribunal :

1) d'annuler la décision du 19 décembre 2022 par laquelle la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie lui a infligé la pénalité prévue à l'article L. 2242-8 du code du travail au taux de 1 % ;

2) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'une erreur de droit, la directrice s'étant bornée à entériner le rapport de l'inspecteur du travail sans porter d'appréciation propre ni exercer sa compétence ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que la mise en demeure se bornait à lui enjoindre d'engager des négociations ;

- elle n'a pas été mise à même de présenter des observations écrites ou orales avant le prononcé de la pénalité ;

- elle méconnait les articles L. 2242-1 et R. 2242-2 du code du travail et, notamment, est entachée d'une erreur de droit dans leur mise en œuvre, l'administration ne pouvant contrôler le contenu de l'accord ;

- le choix de la sanction est entaché d'une " erreur manifeste d'appréciation ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 avril 2023, la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la société Elbeuf Distribution ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de M. Dujardin, rapporteur public ;

- et les observations de Me Challe-Le Mareschal, avocate de la société Elbeuf Distribution.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que la direction de la société Elbeuf distribution, qui exploite un hypermarché sur le territoire de la commune de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, a déposé le 15 décembre 2020 auprès de l'administration du travail un plan d'action unilatéral destiné à assurer, au sein de l'entreprise, l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. A l'expiration dudit plan, dont la validité est fixée à une année, l'entreprise a été mise en demeure par l'inspecteur du travail, le 23 mars 2022, d'engager avec les organisations syndicales représentatives une négociation sur l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, portant notamment sur les mesures visant à supprimer les écarts de rémunération, et la qualité de vie et des conditions de travail, prévue au 2° de l'article L. 2242-1 du code du travail. A l'issue des négociations, un accord a été conclu 16 juin 2022 et transmis à l'autorité administrative. Insatisfait de cet accord, l'inspecteur du travail a mis en demeure la société, le 10 octobre 2022, d'engager de nouvelles négociations en vue de conclure un accord ou établir un plan d'action conforme. Un nouvel accord a été conclu le 10 novembre 2022. Estimant que l'entreprise n'avait pas respecté ses obligations, la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie, par une décision du 19 décembre 2022, a infligé à la société Elbeuf Distribution la pénalité prévue à l'article L. 2242-8 du code du travail et fixé le montant de celle-ci à 1% de la masse salariale de l'entreprise. Par la présente requête, la société Elbeuf Distribution demande à titre principal au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la régularité de la procédure :

Quant aux dispositions applicables :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 2242-1 du code du travail, dans sa version issue de la loi du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail, " Dans les entreprises où sont constituées une ou plusieurs sections syndicales d'organisations représentatives, l'employeur engage au moins une fois tous les quatre ans () 2° Une négociation sur l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, portant notamment sur les mesures visant à supprimer les écarts de rémunération, et la qualité de vie et des conditions de travail ". Le non-respect de cette obligation expose l'employeur à la pénalité prévue à l'article L. 2242-8 du même code. En cas de constat du non-respect, l'article R. 2242-3 de ce code prévoit que l'agent de contrôle de l'inspection du travail met en demeure l'employeur de remédier à la situation. Enfin, aux termes de l'article R. 2242-5 dudit code, " A l'issue du délai prévu à l'article R. 2242-3, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi décide s'il y a lieu d'appliquer la pénalité mentionnée au premier alinéa de l'article L. 2242-8 et en fixe le taux ".

3. D'autre part, il résulte des dispositions du 2° de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration que doivent être motivées les décisions qui, comme celle en litige, infligent une sanction. En outre, aux termes de l'article L. 121-1 dudit code, " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ", et aux termes de l'article L. 121-2 de ce code, " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables () 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière () ". Enfin, aux termes de l'article L. 122-2 du même code, " Les mesures mentionnées à l'article L. 121-1 à caractère de sanction ne peuvent intervenir qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ".

Quant à la procédure contradictoire préalable :

4. Dès lors que la mise en demeure prévue à l'article R. 2242-3 du code du travail et l'ensemble des règles de la sous-section à laquelle se rattache cette disposition ne relèvent que de dispositions réglementaires, la décision attaquée, pour laquelle aucune disposition de nature législative n'a instauré de procédure contradictoire particulière, est soumise au respect de la procédure contradictoire préalable prévue aux articles L. 121-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration.

5. Le 10 octobre 2022, l'inspecteur du travail a adressé à la requérante la mise en demeure prévue à l'article R. 2243-3 du code du travail, lui enjoignant de se mettre en conformité à la réglementation applicable en concluant un accord ou établissant un plan d'action conforme, notamment en ce qui concernait les objectifs et indicateurs. Si des échanges ont ensuite eu lieu, notamment par un courriel du 9 novembre de l'inspecteur du travail, la société requérante n'a pas été, pour l'application des dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration, informée des griefs formulés à son encontre et mise à même de demander la communication du dossier la concernant. En outre, si cette mise en demeure contenait des griefs, la société requérante a mené des négociations postérieurement et conclu un nouvel accord le 10 novembre 2022, de sorte qu'avant de pouvoir prononcer une sanction à son encontre, l'administration était tenue de respecter les dispositions susmentionnées prévoyant une procédure contradictoire préalable. La société Elbeuf distribution est, par suite, fondée à soutenir que la décision de sanction, fondée sur l'irrégularité du contenu de l'accord du 10 novembre 2022 qui n'a pas été soumise au contradictoire de la requérante, a été édictée au terme d'une procédure irrégulière, qui l'a privée d'une garantie et a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de celle-ci.

En ce qui concerne le bien-fondé de la sanction :

6. Aux termes des dispositions du premier alinéa de l'article L. 2242-8 du code du travail, " Les entreprises d'au moins cinquante salariés sont soumises à une pénalité à la charge de l'employeur en l'absence d'accord relatif à l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes à l'issue de la négociation mentionnée au 2° de l'article L. 2242-1 ou, à défaut d'accord, par un plan d'action mentionné à l'article L. 2242-3. Les modalités de suivi de la réalisation des objectifs et des mesures de l'accord et du plan d'action sont fixées par décret () ".

7. En appliquant une pénalité à la société Elbeuf Distribution, la directrice régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi de Normandie a fait une inexacte interprétation des dispositions précitées de l'article L. 2242-8 du code du travail, qui ne permettent l'infliction d'une telle sanction que dans la seule hypothèse où un accord relatif à l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes n'est pas intervenu à l'issue de la négociation mentionnée au 2° de l'article L. 2242-1 du même code, et ne sauraient être entendues comme ayant pour effet de conférer à l'autorité administrative un pouvoir de contrôle sur le contenu de ces accords analogue à celui qu'elle peut exercer sur les plans d'action unilatéralement décidés par l'employeur ni encore moins sur la pertinence des indicateurs retenus. Elle a ainsi entaché sa décision du 19 décembre 2022 d'erreur de droit.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision attaquée doit être annulé.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Elbeuf Distribution et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 19 décembre 2022 par laquelle la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie a infligé à la société Elbeuf Distribution la pénalité prévue à l'article L. 2242-8 du code du travail au taux de 1 % est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à la société Elbeuf Distribution une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Elbeuf Distribution et à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles.

Copie en sera adressée à la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Normandie.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2025.

Le rapporteur,

signé

Robin Mulot

La présidente,

signé

Anne Gaillard

Le greffier,

signé

Henry Tostivint

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

N°2300677

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