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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301188

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301188

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301188
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantTAMBURINI-BONNEFOY

Texte intégral

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Boissat, pour le CH de Dreux.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, alors âgée de 34 ans, a été admise, le 12 juin 2021, à 11 heures, au service des urgences du CH de Verneuil-sur-Avre, pour des douleurs abdominales associées à des diarrhées et des vomissements. A l'issue d'examens cliniques et biologiques, un diagnostic de gastro-entérite aiguë a été posé. Mme C a été renvoyée à son domicile munie d'une prescription d'antispasmodiques et d'antibiotiques, avec indication d'une réévaluation de son état de santé par son médecin traitant, à 24-48 heures. Devant la persistance et l'aggravation des douleurs, Mme C s'est rendue, le 13 juin suivant, à quatre heures du matin, au service des urgences du centre hospitalier de Dreux, sur indication du service des urgences du CH de Verneuil-sur-Avre, où des examens par scanner ont révélé une péritonite généralisée par perforation d'un appendice gangréneux avec présence de bulles d'air extradigestives. La patiente a été hospitalisée au sein du service de chirurgie viscérale et digestive de l'établissement et a subi une appendicectomie avec lavage péritonéal et drainage. Mme C a été autorisée à regagner son domicile, le 21 juin suivant. Le 14 avril 2022, une expertise amiable a été organisée, sur initiative de l'assureur de Mme C, et confiée au Dr D. Sur la base des conclusions de cette expertise non-contradictoire formalisée par un rapport en date du 19 septembre 2022, Mme C a adressé, le 24 novembre 2022, par le biais de son assureur, une demande indemnitaire préalable au CH de Verneuil-sur-Avre qui a été expressément rejetée par un courrier du 20 janvier 2023. Estimant fautive sa prise en charge au sein de cet établissement, Mme C demande, à titre principal, au tribunal, d'une part, d'ordonner, avant dire droit, une expertise aux fins de se prononcer sur sa prise en charge et d'évaluer ses préjudices, et, d'autre part, de condamner solidairement le CH de Verneuil-sur-Avre et son assureur, la société Lloyd's, à lui verser une somme de 6 903,50 euros au titre de ses préjudices.

Sur les conclusions en déclaration de jugement commun :

2. La CPAM des Hauts-de-Seine, appelée en cause en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, a produit ses observations. Par suite, et en tout état de cause dès lors que cet organisme a la qualité de partie, il n'y a pas lieu de déclarer que le jugement lui sera commun.

Sur l'incompétence du juge administratif pour connaître des conclusions dirigées contre la société Lloyd's :

3. Aux termes de l'article L. 124-3 du code des assurances : " Le tiers lésé dispose d'un droit d'action directe à l'encontre de l'assureur garantissant la responsabilité civile de la personne responsable () ". En vertu de l'article L. 2 du code de la commande publique, un contrat d'assurance passé par une des personnes morales de droit public soumises aux dispositions de ce code, notamment par un établissement hospitalier, présente le caractère d'un contrat administratif. L'action directe ouverte par l'article L. 124-3 du code des assurances à la victime d'un dommage contre l'assureur de l'auteur responsable du sinistre relève de la compétence de la juridiction administrative, dès lors que le contrat d'assurance présente le caractère d'un contrat administratif.

4. Au cas d'espèce, compte tenu du caractère administratif du contrat d'assurance conclu entre le CH de Verneuil-sur-Avre et la société Lloyd's, les conclusions de la requête de Mme C dirigées contre la société Lloyd's relèvent bien de la compétence de la juridiction administrative. L'exception d'incompétence de la juridiction administrative opposée par le CH de de Verneuil-sur-Avre et son assureur, la société Lloyd's, doit, par conséquent, être écartée. De la même manière, les conclusions formées par l'établissement et son assureur tendant à la mise hors de cause de la société Lloyd's, doivent être rejetées.

Sur la demande d'expertise :

5. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation ".

6. L'état du dossier ne permet pas au tribunal administratif d'apprécier si la prise en charge de Mme C au CH de Verneuil-sur-Avre a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science. En outre, l'expertise amiable versée aux débats par Mme C n'est pas intervenue au contradictoire du centre hospitalier de Verneuil-sur-Avre, qui en conteste les conclusions. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la requête de l'intéressée, d'ordonner une expertise dont la mission sera précisée à l'article 2 du présent jugement.

7. Par ailleurs, eu égard à la circonstance que la patiente a été prise en charge, à compter du 13 juin 2021, au sein du CH de Dreux, il y a lieu d'étendre les opérations d'expertise au contradictoire de cet établissement.

8. Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué dans le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : Il sera procédé, avant dire droit, à une expertise portant sur la prise en charge médicale de Mme C par le CH de Verneuil-sur-Avre et par le CH de Dreux.

L'expert aura pour mission :

1°) de convoquer l'ensemble des parties ;

2°) de se faire communiquer l'ensemble des éléments qu'il estimera utiles au bon accomplissement de sa mission et d'entendre tout sachant ;

3°) de procéder à l'examen médical de Mme C et de décrire son état de santé, en particulier de décrire d'éventuelles séquelles présentées par l'intéressée en lien avec la prise en charge dont elle a fait l'objet, de les distinguer de l'état qu'elle présentait éventuellement antérieurement ;

4°) de donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués au sein des deux établissements précités, et leur suivi, ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme C et aux symptômes qu'elle présentait ;

5°) de déterminer, le cas échéant, l'existence d'une perte de chance, en lien avec les manquements éventuellement commis au centre hospitalier de Verneuil-sur-Avre, pour Mme C d'avoir échappé à l'état de santé qu'elle présentait lors de son admission au centre hospitalier de Dreux et de chiffrer cet éventuel taux de perte de chance ;

6°) de fixer, le cas échéant, la date de consolidation de l'état de santé de Mme C ou, à défaut, de donner son avis sur la date prévisible de consolidation ;

7°) d'évaluer la réalité et l'étendue des préjudices subis par Mme C à la suite de sa prise en charge ; en particulier, d'évaluer les chefs de préjudices suivants :

a. Préjudices patrimoniaux temporaires :

- Dépenses de santé actuelles ;

- Pertes de gains professionnels actuels ;

- Frais liés au handicap, notamment les besoins en aide d'une tierce personne ;

- Frais divers.

b. Préjudices patrimoniaux permanents :

- Dépenses de santé futures ;

- Frais de logement adapté ;

- Frais de véhicule adapté ;

- Besoins d'assistance par une tierce personne ;

- Pertes de gains professionnels futurs ;

- Incidence professionnelle ;

- Préjudice scolaire, universitaire ou de formation.

c. Préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

- Déficit fonctionnel temporaire ;

- Souffrances endurées ;

- Préjudice esthétique temporaire.

d. Préjudices extrapatrimoniaux permanents :

- Déficit fonctionnel permanent ;

- Préjudice d'agrément ;

- Préjudice sexuel ;

- Préjudice d'établissement ;

- Préjudice esthétique permanent ;

- Préjudices permanents exceptionnels.

8°) de prendre connaissance et/ou de se faire communiquer le relevé des débours de l'organisme de sécurité sociale auquel est affiliée Mme C et d'indiquer si les frais qui y sont inclus sont en relation directe avec les préjudices subis.

Article 2 : L'expert sera désigné par le président du Tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il rendra son rapport dans un délai fixé par le président du Tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Par application de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, une ordonnance du président du tribunal fixera les frais de l'expertise et désignera la ou les parties qui en assumeront la charge.

Article 4 : Les conclusions formées par le CH de Verneuil-sur-Avre et par la société Lloyd's tendant à la mise hors de cause de la société Lloyd's, sont rejetées.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse C, à la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine, au centre hospitalier de Verneuil-sur-Avre, à la société Lloyd's et au centre hospitalier de Dreux.

Délibéré après l'audience du 11 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

Le rapporteur,

signé

C. BOUVET

La présidente,

signé

A. GAILLARD

Le greffier,

signé

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne à la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

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