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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301420

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301420

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301420
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantSTURBOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 avril 2023, et un mémoire enregistré le 11 octobre 2023, Mme B D, représentée par Me Sturbois, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 août 2022 du directeur de la caisse d'allocations familiales de l'Eure en tant qu'elle met à sa charge un indu de prime d'activité d'un montant de 3 750,87 euros au titre de la période du 1er octobre 2019 au 30 avril 2022 ;

2°) d'annuler la décision du 3 novembre 2022, portée à sa connaissance par courrier du 7 février 2023 du directeur de la caisse d'allocations familiales de l'Eure, par laquelle la commission de recours amiable de la caisse d'allocations familiales de l'Eure a rejeté son recours administratif exercé à l'encontre de l'indu de prime d'activité au titre de la période du 1er octobre 2019 au 30 avril 2022 ;

3°) de mettre à la charge de la caisse d'allocations familiales de l'Eure la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de rejeter les conclusions de la caisse d'allocations familiales de l'Eure.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que le contrôle de sa situation a été réalisé par un agent assermenté et agréé ;

- les modalités de calcul de l'indu ne sont pas précisées ;

- l'indu n'est pas fondé dès lors qu'entre le 1er octobre 2019 et le 1er avril 2022 elle ne vivait pas maritalement avec M. C, sa vie maritale n'ayant débuté qu'au 1er avril 2022.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 25 août 2023 et le 19 octobre 2023, la caisse d'allocations familiales de l'Eure conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce que Mme D soit condamnée au paiement de la somme de 3 750,87 euros correspondant à un indu de prime d'activité afférent à la période du 1er octobre 2019 au 30 avril 2022 ;

3°) à ce que soit mis à la charge de Mme D la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les dépens.

La caisse soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Jeanmougin en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative ;

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononce des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, Mme Jeanmougin, magistrate désignée, a présenté son rapport, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

A l'issue de l'audience, l'instruction a été clôturée en application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, bénéficiaire de prestations sociales depuis 2016, s'est vu notifier, par courrier du 5 août 2022 du directeur de la caisse d'allocations familiales (CAF) de l'Eure, plusieurs indus de prestations sociales pour un montant total de 12 907,45 euros dont, notamment, un indu de prime d'activité. Elle demande au tribunal d'annuler cette décision du 5 août 2022, en tant qu'elle concerne l'indu de prime d'activité, ainsi que la décision du 3 novembre 2022, portée à sa connaissance par courrier du 7 février 2023 du directeur de la CAF de l'Eure, par laquelle la commission de recours amiable de la caisse a rejeté son recours contre l'indu de prime d'activité de 3 750,87 euros portant sur la période du 1er novembre 2019 au 30 avril 2022.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 845-2 du code de la sécurité sociale : " Toute réclamation dirigée contre une décision relative à la prime d'activité prise par l'un des organismes mentionnés à l'article L. 843-1 fait l'objet, préalablement à l'exercice d'un recours contentieux, d'un recours auprès de la commission de recours amiable, composée et constituée au sein du conseil d'administration de cet organisme et qui connaît des réclamations relevant de l'article L. 142-1. ". Aux termes de l'article L. 412-7 du code des relations entre le public et l'administration : " La décision prise à la suite d'un recours administratif préalable obligatoire se substitue à la décision initiale. ".

3. La décision prise par la commission de recours amiable le 3 novembre 2022 rejetant le recours préalable obligatoire formé par Mme D à l'encontre de la décision du 5 août 2022 en tant qu'elle met à sa charge un indu de prime d'activité s'est nécessairement substituée à celle initialement attaquée, notifiée par la caisse d'allocations familiales de l'Eure le 5 août 2022, sur laquelle il n'y a plus lieu de statuer. La décision prise par la commission de recours amiable de la caisse d'allocations familiales de l'Eure est donc seule susceptible de recours.

Sur les conclusions dirigées contre l'indu de prime d'activité :

4. Lorsque le recours dont il est saisi est dirigé contre une décision qui, remettant en cause des paiements déjà effectués, ordonne la récupération d'un indu de prime d'activité, il entre dans l'office du juge d'apprécier, au regard de l'argumentation du requérant, le cas échéant, de celle développée par le défendeur et, enfin, des moyens d'ordre public, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, la régularité comme le bien-fondé de la décision de récupération d'indu. Il lui appartient, s'il y a lieu, d'annuler ou de réformer la décision ainsi attaquée, pour le motif qui lui paraît, compte tenu des éléments qui lui sont soumis, le mieux à même, dans l'exercice de son office, de régler le litige.

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme E F, agent de contrôle de la caisse d'allocations familiales de l'Eure qui a réalisé le contrôle de la situation de Mme D, disposait d'un agrément et était assermentée. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

6. En deuxième lieu, si Mme D soutient que les modalités de calcul et le détail de la somme indue ne sont pas précisés, il résulte toutefois de la décision du 3 novembre 2022 rendue par la commission de recours amiable que l'indu de prime d'activité en litige portant sur la période du 1er octobre 2019 au 30 avril 2022 est d'un montant de 3 750,87 euros et qu'il correspond à la totalité de la prime d'activité et de la prime d'activité majorée perçues par l'intéressée à compter du 1er novembre 2019, la prise en compte des revenus de M. C, membre de son foyer, ayant conduit la caisse à estimer que Mme D, qui n'était pas isolée, n'avait aucun droit à cette allocation et à sa majoration. En outre, il est indiqué dans cette même décision que la prime d'activité est calculée, en vertu des dispositions des articles L. 842-3 et suivants du code de la sécurité sociale, en fonction des ressources des membres du foyer et notamment des ressources du concubin, lesquelles sont mentionnées dans le rapport d'enquête. Mme D n'est donc pas fondée à soutenir que l'indu n'est pas motivé dans son montant.

7. En dernier lieu, A part, aux termes de l'article L. 842-1 du code de la sécurité sociale : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective qui perçoit des revenus tirés A activité professionnelle a droit à une prime d'activité, dans les conditions définies au présent titre. ". Aux termes de l'article L.842-3 du même code : " La prime d'activité est égale à la différence entre : 1° Un montant forfaitaire dont le niveau varie en fonction de la composition du foyer et du nombre d'enfants à charge, augmenté A fraction des revenus professionnels des membres du foyer, et qui peut faire l'objet A ou de plusieurs bonifications ; 2° Les ressources du foyer, qui sont réputées être au moins égales au montant forfaitaire mentionné au 1°. () ". Aux termes de l'article R. 842-3 du même code : " Le foyer mentionné au 1° de l'article L. 842-3 est composé : 1° Du bénéficiaire ; 2° De son conjoint, concubin, ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité et ; 3° Des enfants et personnes à charge () ".

8. D'autre part, Aux termes de l'article L. 842-7 du même code : " Le montant forfaitaire mentionné au 1° de l'article L. 842-3 est majoré, pendant une période A durée déterminée, pour : 1° A personne isolée assumant la charge d'un ou de plusieurs enfants ; 2° A femme isolée en état de grossesse ayant effectué la déclaration de grossesse et les examens prénataux. () Est considérée comme isolée une personne veuve, divorcée, séparée ou célibataire, qui ne vit pas en couple de manière notoire et permanente et qui, notamment, ne met pas en commun avec un conjoint, concubin ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité ses ressources et ses charges. () ".

9. Pour l'application de l'ensemble de ces dispositions, le concubin est la personne qui mène avec le demandeur une vie de couple stable et continue. A telle vie de couple peut être établie par un faisceau d'indices concordants, au nombre desquels la circonstance que les intéressés mettent en commun leurs ressources et leurs charges.

10. Il résulte de l'instruction que l'indu de prime d'activité dont le remboursement est réclamé à Mme D est lié à la prise en compte de M. C dans le foyer, l'administration ayant estimé que la vie maritale entre Mme D et M. C avait débuté à compter du 1er octobre 2019 et non du 1er avril 2022 comme l'avait déclaré la requérante à la caisse d'allocations familiales. Il résulte de l'instruction, notamment des conclusions du rapport d'enquête rédigé le 4 août 2022 par un agent assermenté de la CAF de l'Eure dont les constatations font foi jusqu'à preuve du contraire que Mme D et M. C ont eu un enfant en novembre 2017, alors qu'ils se domiciliaient chacun à une adresse différente, et ont acquis ensemble en 2017 à un terrain à Chambois sur lequel ils ont fait bâtir une maison d'habitation, dans laquelle Mme a déclaré en septembre 2019 à la caisse d'allocations familiales résider puis de nouveau en septembre 2020, après s'être déclarée chez sa mère, et en décembre 2021. Cette adresse est également l'adresse connue de son employeur et de son établissement bancaire personnel dès octobre 2019. Cette adresse est également celle donnée par M. C aux services fiscaux depuis le 1er janvier 2020. Il résulte en outre de l'instruction que Mme D et M. C ont un compte bancaire joint sur lequel sont prélevés notamment les échéances de leur emprunt immobilier et, depuis au-moins la fin de 2019, un abonnement internet et, depuis septembre 2020, les frais de scolarité de leur enfant, et qui est également utilisé de manière régulière pour des achats courants. Ce compte bancaire est alimenté par des virements de Mme D et de M. C, qui y fait également verser les sommes perçues de son assurance professionnelle. S'il est attesté, de manière au demeurant peu précise, que Mme D, confrontée aux problèmes de santé de M. C, a été hébergée pendant certaines périodes par des proches au cours des années 2020 et 2021, il résulte suffisamment de l'instruction que la requérante et M. C ont continué pendant cette période de partager leurs ressources et leurs charges. Dès lors, il résulte suffisamment de l'instruction que c'est à bon droit que la caisse d'allocations familiales de l'Eure a estimé que la requérante vivait en concubinage depuis octobre 2019 avec M. C, dont il convenait d'intégrer les ressources pour le calcul de la prime d'activité. Enfin, Mme D ne conteste pas les mentions du récapitulatif des sommes perçues par l'intéressée au titre de la prime d'activité et de la prime d'activité majorée produit par la caisse d'allocations familiales et n'apporte donc aucun commencement de preuve que le montant de l'indu serait erroné. La requérante n'est donc fondée à remettre en cause l'indu en litige ni dans son principe ni dans son montant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 3 novembre 2022 de la commission de recours amiable de la caisse d'allocations familiales de l'Eure rejetant son recours contre un indu de prime d'activité.

Sur les conclusions reconventionnelles de la caisse d'allocations familiales de l'Eure :

12. Aux termes de l'article L. 845-1 du code de la sécurité sociale : " Les directeurs des organismes mentionnés à l'article L. 843-1 procèdent aux contrôles et aux enquêtes concernant la prime d'activité et prononcent, le cas échéant, des sanctions selon les règles, procédures et moyens d'investigation prévus aux articles L. 114-9 à L. 114-17, L. 114-19 à L. 114-22, L. 161-1-4 et L. 161-1-5. ". Aux termes de l'article L. 161-1-5 du même code : " Pour le recouvrement A prestation indûment versée ou A prestation recouvrable sur la succession et sans préjudice des articles L. 133-4 du présent code et L. 725-3-1 du code rural et de la pêche maritime, le directeur d'un organisme de sécurité sociale peut, dans les délais et selon les conditions fixés par voie réglementaire, délivrer une contrainte qui, à défaut d'opposition du débiteur devant la juridiction compétente, comporte tous les effets d'un jugement et confère notamment le bénéfice de l'hypothèque judiciaire. ".

13. Les collectivités publiques et les personnes morales de droit privé chargées de la gestion d'un service public, investies de prérogatives de puissance publique, sont irrecevables à demander au juge de prononcer une mesure qu'il leur appartient de prendre elles-mêmes. Le directeur de la caisse d'allocations familiales dispose, en application des dispositions précitées de l'article L. 161-1-5 du code de la sécurité sociale, du pouvoir de délivrer une contrainte ayant force exécutoire, en vue de recouvrer les prestations indûment versées. Par suite, la demande reconventionnelle de la caisse d'allocations familiales de l'Eure tendant à ce que Mme D soit condamnée à lui rembourser la somme de 3 750,87 euros correspondant à l'indu de prime d'activité en litige sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de Mme D une somme au titre des frais d'instance. La présente instance n'ayant occasionné aucun dépens, les conclusions présentées à ce titre par la caisse d'allocations familiales de l'Eure doivent être rejetées. Enfin, les conclusions présentées par Mme D au titre des frais d'instance sont rejetées par voie de conséquence du rejet de ses conclusions principales.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions reconventionnelles présentées par la caisse d'allocations familiales de l'Eure sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Me Oriane Sturbois, à la caisse d'allocations familiales de l'Eure et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

La magistrate désignée,

signé

H. JEANMOUGINLe greffier,

signé

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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