jeudi 26 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2302816 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Avocat requérant | BOURDON VINCENT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2023, M. G B et Mme F B, représentés par Me Greco, SCP Goddefroy-Gancel et Greco, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité d'administrateurs de leurs enfants mineures H, C et D, demandent au juge des référés :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Rouen à verser en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :
* Une provision de 38 420,95 euros à M. B,
* Une provision de 9 500 euros à Mme B,
* Une provision de 9 500 euros, chacune, à H, C et D B ;
2°) d'assortir ces sommes des intérêts au taux légal et de prononcer leur capitalisation ;
3°) de dire que le jugement est opposable et commun à la CPAM de Rouen appelée en la cause ;
4°) de mettre à la charge du CHU de Rouen, outre les entiers dépens, la somme globale de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- L'expert a retenu que la prise en charge le 5 novembre 2021 au CHU de Rouen n'est pas conforme aux règles de l'art en raison d'une erreur d'interprétation du scanner, de l'absence de vérification par un médecin sénior du service des urgences, d'un retard de prise en charge spécialisée ; l'obligation n'est donc pas sérieusement contestable ;
- Ces manquements sont à l'origine d'une perte de chance estimée à 95 % ;
- Il est sollicité, avant application du taux de perte de chance de 95%, une provision de :
* 497,50 euros au titre des frais divers ;
* 1 790 euros au titre de l'assistance temporaire par une tierce personne ;
* 718,73 euros au titre des frais de logement adapté ;
* 16 100,78 euros au titre des pertes de gains professionnels actuels ;
* 22 000 euros au titre des souffrances endurées ;
* 8 698,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;
* 6 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;
* 5 000 euros au titre du préjudice d'affection de Mme B ;
* 5 000 euros au titre du préjudice d'affection de chacune des trois filles mineures ;
* 5 000 euros au titre du préjudice extra-patrimonial exceptionnel de Mme B ;
* 5 000 euros au titre du préjudice extra-patrimonial exceptionnel de chacune des trois filles mineures
Par un mémoire, enregistré le 17 août 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime, représentée par Me Bourdon demande au juge des référés :
1°) de condamner le CHU de Rouen à lui verser, avant application du taux de perte de chance, une provision de 72 461,48 euros au titre des dépense de santé actuelles et une provision de 16 465,60 euros au titre des pertes de gains professionnels actuels, lesdites sommes assorties des intérêts de droit à compter de son mémoire et ceux-ci étant capitalisés ;
2°) de condamner le CHU de Rouen à lui verser le montant maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion et la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- Il est impossible d'accorder, même à titre provisionnel, une indemnisation à la victime de nature à compromettre le recours du tiers payeur ;
- Elle justifie le montant demandé.
Par un mémoires en défense, enregistré le 12 septembre 2023, le centre hospitalier universitaire (CHU) de Rouen, représenté par Me Chiffert, AARPI ACLH Avocats, demande au juge des référés :
- De rejeter la requête en raison de contestations sérieuses sur le principe de l'obligation ;
- De dire que l'obligation est contestable dans son quantum et de limiter les sommes allouées à :
* 1 934, 31 euros pour M. B,
* 150 euros pour Mme B,
* 8 461,71 euros pour la CPAM.
- De mettre à sa charge, sur le fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative, une somme n'excédant pas 1 000 euros pour les consorts B et 800 euros pour la CPAM ;
- De réserver les dépens.
Il soutient que :
- Il ne conteste pas l'existence d'un manquement dans l'établissement du diagnostic mais il conteste les conséquences imputées à ce manquement, estimant que seule peut être raisonnablement envisagée une perte de chance de 10 à 20 % d'éviter l'installation d'un syndrome complet de la queue de cheval ;
- En ce qui concerne les frais divers, il ne conteste pas le principe de la demande mais l'assiette provisionnelle non contestable n'est que de 49,75 euros ;
- En ce qui concerne l'assistance par tierce personne, le quantum non contestable pour ce poste de préjudice n'excède pas 116,35 euros sur la base d'un taux horaire de 13 euros ;
- En ce qui concerne les frais de logement adapté, il ne conteste pas l'évaluation chiffrée de M. B mais elle devra être affectée d'un taux de perte de chance de 10 % ;
- En ce qui concerne les pertes de gains professionnels actuels, il ne conteste pas l'évaluation chiffrée de M. B mais elle devra être affectée d'un taux de perte de chance de 10 % ;
- En ce qui concerne les souffrances endurées, ce poste peut être raisonnablement évalué à 8 500 euros, soit une provision de 850 euros ;
- En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire, et avec une base journalière de 15 euros, la provision ne peut excéder 376,20 euros ;
- En ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire, le quantum non contestable sera de 400 euros ;
- Le préjudice d'affection de Mme B ne saurait être évalué à plus de 150 euros après application du taux de perte de chance ;
- Il y a lieu de rejeter les demandes au titre du préjudice d'affection des enfants et celles relatives au préjudice extra-patrimonial exceptionnel ;
- S'agissant du chiffrage des dépenses de santé actuelles auquel a procédé la CPAM, déduction faite d'une période d'hospitalisation non imputable, le montant non contestable est de 6 815, 15 euros après application du taux de perte de chance ;
- S'agissant de la perte de gains professionnels, le montant non contestable est de 1 646, 56 euros après application du taux de perte de chance.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme E pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1.Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.
Sur la demande de provision :
2. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du professeur A établi le 17 novembre 2022 que M. B, qui présentait une douleur lombaire à type de décharge électrique irradiant les membres inférieurs depuis le 29 octobre 2021 à la suite du port d'une charge lourde, s'est présenté le 5 novembre 2021 à 17 heures 12 dans le service des urgences du centre hospitalier universitaire (CHU) de Rouen. Un scanner du rachis lombaire a été pratiqué à 19 heures 25. M. B a été autorisé à rentrer chez lui le 6 novembre à 4 heures 26 avec un traitement antalgique et un rendez-vous en rhumatologie, le service des urgences notant notamment une " absence d'argument pour un syndrome de la queue de cheval devant tableau neurologique ". Toutefois, la douleur de M. B s'est accrue et ses deux jambes se sont paralysées, si bien qu'il a été admis de nouveau dans le service des urgences du CHU de Rouen le 6 novembre 2021 à 18 heures 30 où, après prise en charge par un interne, a été prescrite une IRM lombaire en urgence pour " syndrome de la queue de cheval chez un patient présentant une hernie discale L2-L3 connue ". Une intervention chirurgicale a été pratiquée en neurochirurgie le jour même à 23 heures 30 pour syndrome de la queue de cheval sur hernie discale exclue de niveau L2-L3 entraînant une sténose canalaire quasi complète. M. B, qui n'a pas récupéré de sa paraplégie dans les suites immédiates de l'intervention, est resté hospitalisé en neurochirurgie jusqu'au 15 novembre 2021, puis a été transféré au centre de rééducation des Herbiers, dans lequel il est resté jusqu'au 13 juillet 2022 avant de regagner son domicile le 14 juillet 2022 tout en continuant sa rééducation trois fois par semaine en hôpital de jour.
3. L'experte estime que M. B présentait déjà, lors de sa première venue le 5 novembre 2021 dans le service des urgences du CHU de Rouen, les prémices d'un syndrome de la queue de cheval caractérisé notamment par des engourdissements et des paresthésies des deux membres inférieurs. Elle estime également que le scanner du 5 novembre 2021 a fait l'objet d'une interprétation erronée dès lors qu'il montrait clairement une volumineuse hernie discale exclue L2-L3, ainsi qu'un globe vésical, éléments en faveur de la présence d'un syndrome de la queue de cheval. Elle en déduit que les signes cliniques et une interprétation correcte du scanner commandaient qu'un avis neurochirurgical soit requis, que M. B reste hospitalisé pour surveillance rapprochée et réalisation d'une IRM lombaire au plus tard le 6 novembre 2021, dont les résultats auraient conduit à la réalisation plus rapide de l'intervention neurochirurgicale finalement effectuée dans la nuit du 6 au 7 novembre 2021. Le CHU de Rouen ne conteste ni l'erreur de lecture du scanner du 5 novembre 2021, dont il ne soutient pas qu'elle présentait une particulière difficulté, ni le fait que le patient aurait dû être hospitalisé dès le 5 novembre au lieu d'être autorisé à regagner son domicile.
4. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge dans un établissement public hospitalier a compromis les chances du patient d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue. L'experte évalue à 95 % la perte de chance pour M. B d'avoir échappé aux séquelles d'un syndrome complet de la queue de cheval. Le CHU de Rouen conteste cette évaluation et le neurochirurgien qui le conseillait lors de l'expertise, qui a produit un dire en ce sens, estime pour sa part que la perte de chance " ne peut dépasser les 10 à 20 % " dès lors que, le retour et le maintien à domicile de M. B étant, selon lui, sans conséquence sur l'évolution de sa situation médicale, le syndrome de la queue de cheval de l'intéressé, s'il était resté hospitalisé, se serait également décompensé de façon très brutale vers 16 heures 30 le lendemain et que le délai de prise en charge chirurgicale n'aurait été plus rapide que de 2 à 3 heures, l'intéressé évitant simplement de devoir être de nouveau transporté au CHU. Il ressort également du dire du neurochirurgien conseil du CHU de Rouen que " Comme rappelé par l'Expert durant la réunion d'expertise, il n'y a pas de littérature qui indique une meilleure récupération en cas de chirurgie ultra-précoce (moins de 6h) versus une chirurgie précoce (dans les 24 à 48 h) ". Il n'apparaît pas que ces observations argumentées du CHU aient été véritablement discutées lors des opérations d'expertise ou a posteriori. Il s'ensuit que l'existence d'une obligation à la charge du CHU ne présente pas, en l'état de l'instruction, un caractère suffisamment certain, au moins dans son quantum. Dès lors, les conclusions aux fins de provision des consorts B et de la caisse primaire d'assurance-maladie de Rouen- Elbeuf- Dieppe -Seine-Maritime doivent être rejetées.
Sur le surplus des conclusions :
5. En premier lieu, la CPAM de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime, appelée en cause en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, a produit ses observations. Par suite, et en tout état de cause dès lors que cet organisme a la qualité de partie, il n'y a pas lieu de déclarer que le jugement lui sera commun.
6. En deuxième lieu, les consorts B ayant, dans la présente instance de référé, la qualité de partie perdante, leurs conclusions aux fins que les dépens soient mis à la charge du CHU de Rouen doivent, en tout état de cause, être rejetées.
7. En troisième lieu, aucune somme n'étant mise à la charge du CHU de Rouen au bénéfice de la CPAM de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime, les conclusions de celle-ci aux fins de mise à la charge de l'établissement de l'indemnité forfaitaire prévue par l'alinéa 9 de l'article L 376-1 du code de la sécurité sociale doivent être rejetées.
8. Enfin, les consorts B et la CPAM de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime ayant, dans la présente instance de référé, la qualité de partie perdante, leurs conclusions aux fins qu'une somme soit mise à la charge du CHU de Rouen au titre des dispositions de l'article L 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête des consorts B est rejetée.
Article 2 : les conclusions de la CPAM de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. G B, à Mme F B, à la caisse primaire d'assurance maladie de Rouen-Elbeuf-Dieppe-Seine-Maritime et au centre hospitalier universitaire de Rouen.
Fait à Rouen, le 26 octobre 2023.
La juge des référés,
A. E
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
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