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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402320

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402320

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402320
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantSERRE et BOULEBSOL AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par ordonnance no 2402320 du 20 juin 2024, le juge des référés du tribunal a notamment enjoint au département de l'Eure d'organiser l'accueil de M. A B, incluant l'hébergement et la prise en charge des besoins alimentaires, dans le délai de 72 heures à compter de la notification de l'ordonnance, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard.

Par des mémoires enregistrés les 3 et 9 juillet 2024, M. A B, repésenté par Me Boyle, demande :

- de liquider provisoirement l'astreinte ordonnée jusqu'à la date de la nouvelle audience ;

- de lui accorder tout ou partie du produit de cette astreinte en nommant un administrateur ad hoc ;

- de modifier les mesures ordonnées en accordant au département de l'Eure un délai de 24 heures et en fixant l'astreinte à 2 000 € par jour de retard :

- de mettre à la charge du département de l'Eure la somme de 1 200 euros TTC à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat ou, à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la même somme à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient :

- que l'urgence est établie ;

- que l'inexécution de l'ordonnance est caractérisée et porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ;

- qu'en raison du conflit d'intérêt caractérisé par le refus du département, la nomination d'un administrateur ad hoc facilitera la gestion des difficultés financières ;

- qu'il est sans ressources et dépend de bénévoles pour se maintenir, ce qui justifie de lui verser une partie de l'astreinte pour faire face à ses besoins ;

- que l'attitude du département à son égard contribue à le mettre dans une situation d'extrême fragilité;

- qu'il n'a posé aucun problème lors de son hébergement à l'hôtel puis chez des particuliers.

Par des mémoires enregistrés les 4 et 10 juillet 2024, le département de l'Eure conclut :

- à titre principal, au report de l'audience dans l'attente de la décision du Conseil d'Etat sur l'appel interjeté ;

- à titre subsidiaire, à la suppression de l'astreinte prononcée par l'ordonnance du 20 juin 2024 ;

- à titre infiniment subsidiaire, à la modération de ladite astreinte ;

- au rejet du surplus des demandes de M. B.

Il fait valoir :

- qu'aucune structure hôtelière ne souhaite accueillir M. B en raison des multiples incidents survenus ;

- que M. B se trouve en 74ème position sur la liste d'attente dans l'ordre d'arrivée pour l'orientation vers le dispositif d'autonomie ;

- qu'il ne peut être accueilli dans une des structures d'accueil, qui sont à effectif complet, et en particulier au foyer départemental de l'enfance en raison de l'âge et de la vulnérabilité des mineurs qui y sont placés ;

- qu'il est invité chaque lundi à se présenter au siège du département pour recevoir un panier repas hebdomadaire, mais s'est montré agressif et virulent à l'égard des agents le 1er juillet et ne s'est pas déplacé le 8 ;

- qu'une demande pour l'obtention d'un bon de vêture a été effectuée le 6 juin, mais M. B a commis un vol à l'étalage le 15 mai dans un magasin de vêtements ;

- que le montant conséquent de l'astreinte obère les moyens dédiés à l'hébergement des mineurs ;

- que le juge administratif n'est pas compétent pour nommer un administrateur ad hoc.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des juridictions financières ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été convoquées à l'audience publique.

Au cours de l'audience publique du 10 juillet 2024 à 11 h, après la présentation du rapport, ont été entendues les observations de Me Boyle, pour M. B.

Le département de l'Eure n'était pas représenté.

A l'issue de l'audience, l'instruction a été close en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

M. B a produit, le 10 juillet 2024 par note en délibéré, l'ordonnance n° 495729 du juge des référés du Conseil d'Etat.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte des dispositions du livre V du code de justice administrative, combinées avec celles des articles L. 911-1, L. 911-2, L. 911-3 et L. 911-7 du même code, qu'il appartient au juge des référés statuant en application de l'article L. 521-2 de se prononcer sur la liquidation d'une astreinte précédemment prononcée par lui. Si le juge de l'exécution, saisi aux fins de liquidation d'une astreinte précédemment prononcée, peut la modérer ou la supprimer, même en cas d'inexécution constatée, compte tenu notamment des diligences accomplies par l'administration en vue de procéder à l'exécution de la chose jugée, il n'a pas le pouvoir de remettre en cause les mesures décidées par le dispositif de la décision juridictionnelle dont l'exécution est demandée. En vertu de l'article L. 911-6 du code de justice administrative, l'astreinte doit être considérée comme provisoire à moins que la juridiction ait précisé son caractère définitif.

2. L'ordonnance susvisée du 20 juin 2024 a enjoint au département de l'Eure d'organiser, dans le délai de 72 h à compter de sa notification, l'accueil de M. B, placé le 2 mai 2024 par la juge des enfants du tribunal judiciaire d'Evreux auprès des services de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Eure.

3. Si celui-ci a, le 5 juillet 2024, interjeté appel de l'ordonnance mentionnée au point précédent, la formation de ce recours n'a pas d'effet suspensif de l'exécution de ladite ordonnance. Il n'y a pas lieu de reporter la date de l'audience fixée pour la liquidation de l'astreinte qui a été demandée par mémoire du 3 juillet 2024. Au demeurant, le juge des référés du Conseil d'Etat a rejeté, le 10 juillet 2024, la requête du département de l'Eure.

4. S'agissant de l'hébergement, le département soutient qu'aucune structure hôtelière ne souhaite accueillir M. B en raison de multiples incidents survenus. Il produit une lettre du directeur d'un établissement attestant le " renvoiment " du jeune B pour mauvais comportement envers le personnel de l'hôtel et menace de bagarre. Le département indique que l'hébergement dans cet hôtel a pris fin le 7 juin 2024. Il n'apporte aucune précision sur les démarches qu'il aurait entreprises pour héberger M. B en exécution de l'ordonnance du 20 juin suivant, se bornant à invoquer en termes généraux la saturation du dispositif d'accueil et un tableau " Ordre de sortie " où M. B figure en dernière page avec la mention " Jeune sorti ". S'agissant de la prise en charge de ses besoins alimentaires, le département expose avoir invité M. B à venir chercher un panier repas pour la semaine. Celui-ci l'a d'abord refusé le 1er juillet, réclamant un hébergement, avant de l'emporter. Il ne s'est pas présenté le 8 juillet, ce que son conseil explique par l'hospitalisation dont il a fait l'objet. S'agissant de l'habillement, le département indique qu'une demande pour l'obtention d'un bon de vêture a été effectuée le 6 juin 2024, qu'il fallait toutefois "un délai" pour qu'il en bénéficie, mais ne précise pas si les besoins en la matière ont été couverts depuis l'intervention de l'ordonnance du 20 juin 2024.

5. Il résulte de ce qui est dit au point 4 que le département de l'Eure n'a pas exécuté l'injonction prononcée par l'ordonnance n° 2402320 du 20 juin 2024 dans le délai qui lui était imparti pour ce faire, ni depuis l'expiration de ce délai, hormis la mise à disposition hebdomadaire de nourriture qui ne saurait remplacer un placement dans une structure d'hébergement incluant les repas journaliers. Il ne peut s'en exonérer en mettant en avant le comportement de M. B, qui montre la nécessité urgente d'une prise en charge matérielle et sociale. Compte tenu de cette carence caractérisée dans l'exécution de la décision de justice, il y a lieu de liquider provisoirement l'astreinte à un montant de 12 000 euros au titre de la période du 24 juin 2024 au 10 juillet 2024, sans préjudice d'une autre opération de liquidation jusqu'à l'exécution complète de l'ordonnance, ni qu'il soit besoin de modifier le montant de l'astreinte journalière qu'elle a prononcée.

6. Si un mineur non émancipé ne dispose pas, en principe, de la capacité pour agir en justice, il peut cependant être recevable à saisir le juge des référés lorsque des circonstances particulières justifient que, eu égard à son office, ce dernier ordonne une mesure urgente sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Tel est notamment le cas en l'espèce dès lors que le requérant sollicitait une mise à l'abri et a été reconnu mineur. Toutefois, eu égard à l'objet d'une astreinte, il n'y a pas lieu de prévoir le versement de tout ou partie du montant figurant au point 5 à M. B, via un administrateur ad hoc qu'il appartiendrait à la juridiction judiciaire de désigner. En application de l'article L. 911-8 du code de justice administrative, la somme de 12 000 euros devra être versée par le département de l'Eure à l'Etat.

7. Dans l'instance n° 2402320, M. B a été admis provisoirement à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et que Me Boyle, conseil du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, il y a lieu de mettre à la charge du département de l'Eure le versement à Me Boyle d'une somme de 400 euros en complément de celle déjà accordée par l'ordonnance du 20 juin 2024. L'Etat n'étant pas partie au litige, la demande subsidiaire de mettre à sa charge la même somme, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée, ne peut qu'être rejetée.

8. Aux termes de l'article L. 131-14 du code des juridictions financières : " Tout justiciable au sens des articles L. 131-1 et L. 131-4 est passible des sanctions prévues à la section 3 : () 2° En cas de manquement aux dispositions des I et II de l'article 1er de la loi n° 80-539 du 16 juillet 1980 relative aux astreintes prononcées en matière administrative et à l'exécution des jugements par les personnes morales de droit public. " Aux termes du second alinéa de l'article R. 921-7 du code de justice administrative : " Lorsqu'il est procédé à la liquidation de l'astreinte, copie du jugement ou de l'arrêt prononçant l'astreinte et de la décision qui la liquide est adressée au ministère public près la Cour des comptes. "

9. Il résulte de ces dispositions que la présente ordonnance de liquidation provisoire doit être adressée au ministère public près la Cour des comptes.

O R D O N N E :

Article 1er : Le département de l'Eure est condamné à verser la somme de 12 000 euros à l'Etat.

Article 2 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et que Me Boyle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, le département de l'Eure versera à Me Boyle, avocat de M. B, une somme de 400 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Boyle, au département de l'Eure et au directeur régional des finances publiques de Normandie.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au ministère public près la Cour des comptes.

Copie en sera également transmise, pour information, au préfet de l'Eure et à la chambre régionale des comptes de Normandie.

Fait à Rouen, le 17 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé :

J. BERTHET-FOUQUÉLa greffière,

Signé :

S. LECONTE

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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