Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 17 juillet 2024, 16 avril et 26 mai 2025, Mme D... C..., représentée par Me Derny, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime à lui verser une somme de 25 000 euros en réparation du préjudice subi en raison du décès de son père ;
2°) de mettre à la charge du service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle doit être regardée comme soutenant que :
- à titre principal, le retard dans l’intervention du service départemental d’incendie et de secours après l’alerte de la partenaire de son père est constitutif d’une faute ;
- à titre subsidiaire, la responsabilité sans faute du service départemental peut être engagée pour rupture d’égalité devant les charges publiques ;
- en toute hypothèse, elle a droit à la réparation du préjudice moral subi, à hauteur de 25 000 euros.
Par deux mémoires en défense enregistrés les 19 février et 23 mai 2025, le service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime, représenté par le président de son conseil d’administration en exercice, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 236,76 euros soit mise à la charge de Mme C... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors d’une part, qu’elle ne mentionne pas les nom et adresse de la partie défenderesse, d’autre part, qu’elle ne comporte aucun moyen, et enfin que la requérante ne justifie pas d’un intérêt lui donnant qualité pour agir ;
- à titre subsidiaire, la requête est mal dirigée dès lors qu’il n’est pas la personne responsable du préjudice de la requérante ;
- à titre infiniment subsidiaire, il n’a pas commis de faute lors de son intervention.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Aubert, rapporteure publique,
- et les observations de Mme B... A..., représentant le service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime.
Mme C... n’était pas présente, ni représentée.
Considérant ce qui suit :
1. Le 23 mai 2022, le père de Mme D... C... se plaignant d’une toux, d’un encombrement de la gorge et d’une impossibilité de marcher, la partenaire de celui-ci a contacté le centre de traitement de l’alerte et le centre opérationnel départemental d’incendie et de secours (CTA-CODIS) du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de la Seine-Maritime. L’opérateur ayant reçu l’appel l’a transféré au centre de réception et de régulation des appels (CRRA) du service d’aide médicale urgente (SAMU), rattaché au centre hospitalier universitaire de Rouen Normandie. Aucun équipage n’étant arrivé sur les lieux, contrairement aux indications de l’opérateur de ce service, la partenaire du père de Mme C... a rappelé le CTA-CODIS, qui a de nouveau transféré l’appel au CRRA. Le SAMU ayant sollicité du SDIS l’engagement d’un équipage accompagné d’un équipage de la structure mobile d’urgence et de réanimation (SMUR), un véhicule de secours et d’assistance aux victimes s’est rendu au domicile du père de Mme C.... A son arrivée, celui-ci a été déclaré décédé par le médecin du SMUR. Par un courrier du 2 mai 2024, reçu le 6 mai, Mme C... a adressé une réclamation indemnitaire préalable au service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime, que celui-ci a rejetée par un courrier du 4 juillet 2024.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
2. En premier lieu, aux termes de l’article R. 411-1 du code de justice administrative : « (…) La requête indique les nom et domicile des parties. (…) ».
3. En prévoyant que la requête doive mentionner les nom et domicile des parties, les dispositions précitées ont seulement pour objet de faciliter la communication de la requête, en vue de la mise en œuvre du caractère contradictoire de la procédure. Cette formalité n’étant ainsi pas prescrite à peine d’irrecevabilité, la fin de non-recevoir opposée en ce sens ne peut qu’être écartée.
4. En deuxième lieu, aux termes de l’article R. 411-1 du code de justice administrative : « La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l’exposé des faits et moyens, ainsi que l’énoncé des conclusions soumises au juge. / L’auteur d’une requête ne contenant l’exposé d’aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d’un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu’à l’expiration du délai de recours ».
5. Si le SDIS de la Seine-Maritime oppose que la requête est irrecevable faute de comporter de moyens, il ressort de ses termes mêmes que Mme C... a entendu demander au tribunal d’engager la responsabilité pour faute dudit service dans la prise en charge de son père le 23 mai 2022. La requête de l’intéressée étant suffisamment motivée, la fin de non-recevoir en ce sens ne peut par suite qu’être écartée.
6. En dernier lieu, la seule circonstance que Mme C..., en tout état de cause fille de la victime décédée, a adressé une réclamation indemnitaire préalable au service départemental d’incendie et de secours suffit à ce qu’elle soit recevable à demander au tribunal l’engagement de sa responsabilité en vue de la réparation des préjudices qu’elle invoque. La fin de non-recevoir en ce sens doit par suite être écartée.
Sur les conclusions à fin d’indemnisation :
En ce qui concerne l’imputabilité du dommage :
7. Aux termes de l’article L. 1424-44 du code général des collectivités territoriales : « Le service départemental d’incendie et de secours doit disposer dans un délai de cinq ans à compter de la promulgation de la loi n° 96-369 du 3 mai 1996 relative aux services d’incendie et de secours : / 1° D’un centre opérationnel départemental d’incendie et de secours chargé de la coordination de l’activité opérationnelle des services d’incendie et de secours au niveau du département ; / 2° D’un, ou, si nécessaire, plusieurs centres de traitement de l’alerte, chargés de la réception, du traitement et de la réorientation éventuelle des demandes de secours. / Les dispositifs de traitement des appels d’urgence des services d’incendie et de secours sont interconnectés avec les centres de réception et de régulation des appels des unités participant au service d’aide médicale urgente, appelées S.A.M.U., ainsi qu’avec les dispositifs de réception des appels destinés aux services de police ». Aux termes de l’article R. 1424-44 du même code : « Les centres de traitement de l’alerte, dénommés CTA, sont les organes chargés de la réception, du traitement et de la réorientation éventuelle des appels d’urgence du service départemental ou territorial d’incendie et de secours reçus notamment par le numéro d’appel d’urgence 18. Ils sont dirigés par un officier de sapeurs-pompiers professionnels. / Conformément aux dispositions de l’article L. 1424-44 du présent code et de l’article L. 6311-2 du code de la santé publique, les centres de traitement de l’alerte et les centres de réception et de régulation des appels des services d’aide médicale urgente, dont les dispositifs sont interconnectés, se tiennent mutuellement informés dans les délais les plus brefs des appels qui leur parviennent et des opérations en cours et réorientent vers le centre compétent tout appel n’entrant pas directement dans leur domaine de compétence ».
8. Il résulte de l’instruction que le CTA-CODIS du SDIS de la Seine-Maritime, agissant dans le cadre de ses missions prévues par les dispositions précitées, est intervenu dans le traitement de l’alerte donnée par un appel téléphonique de la partenaire du père de Mme C... au numéro d’appel d’urgence 18. Ainsi et contrairement à ce que soutient le service départemental, la requête de l’intéressée ne peut être regardée comme mal dirigée.
En ce qui concerne la faute du service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime :
9. Aux termes de l’article L. 742-1 du code de la sécurité intérieure : « Les opérations de secours sont constituées par un ensemble d’actions ou de décisions caractérisées par l’urgence qui visent à soustraire les personnes, les animaux, les biens et l’environnement aux effets dommageables d’accidents, de sinistres, de catastrophes, de détresses ou de menaces. Elles comprennent les opérations réalisées dans le cadre des missions définies à l’article L. 1424-2 du même code ».
10. Aux termes de l’article L. 1424-2 du code général des collectivités territoriales : « Les services d’incendie et de secours sont chargés de la prévention, de la protection et de la lutte contre les incendies. / Ils concourent, avec les autres services et professionnels concernés, à la protection et à la lutte contre les autres accidents, sinistres et catastrophes, à l’évaluation et à la prévention des risques technologiques ou naturels ainsi qu’aux secours et aux soins d’urgence. / Dans le cadre de leurs compétences, les services d’incendie et de secours exercent les missions suivantes : (…) / 4° Les secours et les soins d’urgence aux personnes ainsi que leur évacuation, lorsqu’elles : (…) / b) Présentent des signes de détresse vitale ; / c) Présentent des signes de détresse fonctionnelle justifiant l’urgence à agir. (…) ». Aux termes de l’article L. 1424-8 du même code : « Sans préjudice des dispositions de l’article L. 2216-2, le transfert des compétences de gestion prévu par le présent chapitre au profit du service départemental ou territorial d’incendie et de secours emporte transfert de la responsabilité civile des communes ou des établissements publics de coopération intercommunale au titre des dommages résultant de l’exercice de ces compétences ».
11. La responsabilité d’un service départemental d’incendie et de secours est susceptible d’être engagée dans l’hypothèse d’une faute commise par ce service dans le fonctionnement du service ou dans la gestion des moyens humains ou matériels mis en œuvre dans le cadre d’une opération de secours.
12. Aux termes du règlement opérationnel du service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime, approuvé par arrêté du 31 décembre 2019 du préfet de la Seine-Maritime : « 2.1.1. Le secours d’urgence aux personnes / Le SDIS concourt avec les autres services et professionnels concernés aux secours d’urgence aux personnes. / Dans ce cadre, la mise en œuvre des moyens de secours d’urgence aux personnes est organisée selon une convention sur l’aide médicale urgente (AMU) entre le SDIS et les services d’aide médicale urgente de la Seine-Maritime (SAMU 76 A et B) (…). / 2.1.1.1. La participation à l’aide médicale urgente. / Le cadre général : L’aide médicale urgente relève du SAMU. Le service de santé et de secours médical (SSSM) concourt aux missions de secours d’urgence et participe à l’aide médicale urgente. (…) ».
13. Aux termes de la convention relative au rôle des services d’aide médicale urgence, du service départemental d’incendie et de secours et des ambulanciers dans l’aide médicale urgente, signée le 25 avril 2007, prévue par les dispositions précitées : « 1. Titre 1 - Missions et compétences des partenaires / (…) 1.2 Chapitre 2 : Le service départemental d’incendie et de secours (SDIS) / Article 3 : Présentation / Le SDIS reçoit les appels sur le numéro 18, dans un centre unique de traitement de l’alerte (CTA) auquel est rattaché le 112, numéro d’appel unique européen pour les urgences. (…) / Article 4 : Missions (…) / Les missions confiées au SDIS consistent donc à délivrer des secours d’urgence lorsque l’atteinte à l’individu est caractérisée par un dommage corporel provenant d’une action imprévue et soudaine, d’une cause ou d’un agent agressif extérieurs quelque soit le lieu où elle se produit. (…) / 2. Titre 2 - Relations entre les partenaires et modes d’organisation / 2.1 Chapitre 1 : Procédures de traitement de l’alerte / Article 8 : La régulation médicale / La régulation médicale doit être systématique, quel que soit le lieu où se trouve la victime ou le patient et le cheminement initial de l’appel. Elle s’exerce par le médecin régulateur du SAMU, préalablement à tout envoi de moyens, sauf lorsque le SDIS exerce les missions qui lui sont dévolues par la loi (…). Dans ces cas, la régulation médicale est démarrée dès le déclenchement des moyens du SDIS (…) / 2.2 Chapitres 2 : Procédures d’intervention / Article 10 : Choix de l’intervenant et du transporteur éventuel / Si le lieu de survenue du problème de santé ne constitue pas, à lui seul, un critère de décision, il oriente cependant le choix de l’intervenant par le régulateur médical : (…) / à domicile : la régulation médicale systématique détermine les moyens d’intervention les plus appropriés, parmi lesquels les ambulanciers constituent le moyen de transport préférentiel. (…) elle s’exerce par le médecin régulateur, préalablement à tout envoi de moyens, sauf lorsque le SDIS exerce les missions qui lui sont dévolues par la loi (…) / Article 11 : Le prompt secours / Le prompt secours se caractérise par une action de secouristes agissant en équipe et visant à prendre en charge sans délai des détresses vitales ou à pratiquer sans délai des gestes de secourisme. (…) / Lorsque le CTA 18 reçoit un appel comportant un risque vital imminent (détresse vitale avérée ou potentielle), le stationnaire peut déclencher d’emblée les moyens secouristes du SDIS. (…) / Article 12 : Les interventions d’urgence / Lorsque le CRRA 15 reçoit un appel comportant un risque vital imminent (détresse vitale avérée ou potentielle) d’origine non accidentelle, le médecin régulateur peut déclencher soit l’intervention des moyens d’un transporteur sanitaire privé, équipé, formé et habilité, soit celle des moyens du SDIS, dans le cadre d’une « urgence vitale » (…) ».
14. En premier lieu, il résulte de l’instruction, en particulier de la retranscription des deux appels téléphoniques de la compagne du père de Mme C... au numéro d’appel d’urgence 18, dont la teneur n’est pas contestée, que les symptômes décrits affectant ce dernier, à savoir une gêne à la marche et une toux, présentes depuis quelques jours, et une impossibilité de marcher le jour de l’appel, ne révélaient pas de signes de détresse vitale avérée ou potentielle, ni fonctionnelle, justifiant l’urgence à agir. Une telle intervention ne relevant pas des missions qui lui sont dévolues par la loi, le SDIS n’a pas commis de faute en transférant, à deux reprises, les appels au CRRA du service d’aide médicale urgente. A cet égard, la circonstance que, contrairement à ce qu’avait annoncé le CRRA à l’issue du premier appel, aucune ambulance sollicitée à son initiative ne se soit rendue au domicile du père de Mme C... ne peut être imputée au SDIS.
15. Au surplus, il résulte de l’instruction que l’intervention du SDIS a été déclenchée par le CRRA à 18 h 37 et qu’un équipage est arrivé sur les lieux à 18 h 49. Cette intervention ne peut dès lors être regardée comme tardive.
16. Par suite de ce qui vient d’être dit, faute pour Mme C... de démontrer l’existence d’une faute dans l’intervention du SDIS susceptible d’engager sa responsabilité, ses conclusions à fin d’indemnisation sur le fondement de la responsabilité pour faute doivent être rejetées.
En ce qui concerne la responsabilité sans faute du service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime :
17. La responsabilité sans faute d’un service départemental d’incendie et de secours peut être engagée pour rupture d’égalité des citoyens devant les charges publiques en cas de dommage directement causé à un tiers par une opération de secours.
18. Eu égard au principe précité, le père de Mme C... n’ayant pas été tiers à l’intervention en litige, cette dernière n’est pas fondée à engager la responsabilité sans faute du SDIS de la Seine-Maritime.
Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :
19. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du SDIS de la Seine-Maritime, qui n’est pas la partie perdante, dans la présente instance, au titre des frais exposés par Mme C..., et non compris dans les dépens. Il n’y a par ailleurs pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de cette dernière une somme au titre des frais exposés, et non compris dans les dépens, par le SDIS de la Seine-Maritime, qui n’est au demeurant pas représenté par un avocat et ne justifie pas avoir engagé de frais particuliers.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par le service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... C... et au service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime.
Délibéré après l’audience du 21 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Van Muylder, présidente,
M. Armand, premier conseiller,
M. Cotraud, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 5 décembre 2025.
Le rapporteur,
Signé :
J. Cotraud
La présidente,
Signé :
C. Van MuylderLe greffier,
Signé :
J.-B. Mialon
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J.-B. MIALON