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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403978

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403978

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403978
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision implicite du préfet de la Seine-Maritime refusant de délivrer un titre de séjour "passeport talent – carte bleue européenne" à M. A. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, car l'intéressé bénéficiait d'une attestation de prolongation d'instruction valable, l'absence d'autorisation de travail sur ce document résultant d'une erreur informatique non imputable à l'administration. La requête a été rejetée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 octobre 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 14 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Steck, demande :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite du 16 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et de mettre à sa disposition sur la plateforme de l'Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) une attestation de prolongation d'instruction portant autorisation de séjour en France, et l'autorisant à travailler sur le territoire français ainsi qu'à franchir les frontières de l'espace Schengen, dans un délai de cinq jours à compter de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la condition tenant à l'urgence à suspendre est remplie dès lors qu'il a obtenu un visa de long séjour portant mention passeport talent CBE (carte bleue européenne) et a sollicité dans le délai requis la délivrance du titre de séjour correspondant à cette mention, de sorte que la décision implicite attaquée a pour effet de mettre fin à son droit au séjour autorisé par l'autorisation de prolongation d'instruction délivrée le 11 juillet, et qu'elle affecte son droit au travail, alors que l'article R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'attestation de prolongation d'instruction d'une demande de titre de séjour passeport talent carte bleue européenne doit autoriser son titulaire à travailler ; que, si en cours d'instance, une nouvelle attestation de prolongation d'instruction lui a été délivrée le 8 octobre 2024, cette attestation ne l'autorise toujours pas à travailler alors qu'il est entré légalement en France pour occuper l'emploi de directeur général de la société Yang Ming France au titre duquel il avait obtenu un visa passeport talent ; que les documents complémentaires sollicités par l'administration le 8 octobre 2024 n'étaient soit pas exigibles soit pas manquants dans son dossier ;

- la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée est remplie dès lors que le préfet se trouve en situation de compétence liée pour délivrer la carte de séjour portant la mention passeport talent dont la mention correspond au visa délivré par l'autorité consulaire, en application de l'article R. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de sorte que le préfet a méconnu l'étendue de sa compétence et entaché sa décision d'erreur de droit.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 octobre 2024 à 11h17, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que M. A n'est pas en situation irrégulière puisqu'une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de titre de séjour valable du 8 octobre 2024 au 7 janvier 2025 lui a été délivrée ; que si cette attestation mentionne à tort que l'intéressé n'est pas autorisé à travailler, " il s'agit d'une erreur informatique dû à un défaut de paramétrage qui n'est pas imputable à l'autorité préfectorale " ; qu'en outre, sa demande de titre de séjour est incomplète, puisqu'il a omis de produire l'attestation de son employeur, son diplôme et son curriculum vitae tels qu'exigés par l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la condition relative au doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée n'est pas remplie dès lors qu'en vertu de l'article R. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il revenait bien à l'autorité préfectorale de prendre la décision de délivrance de titre de séjour dès lors que M. A a déposé sa demande de titre de séjour alors qu'il était déjà en France.

Vu :

- la décision par laquelle le président a désigné Mme Galle comme juge des référés ;

- la requête, enregistrée le 2 octobre 2024 sous le n° 2403992, par laquelle M. A demande, notamment, l'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de Mme Galle, juge des référés,

- les observations de Me Steck, représentant M. A.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience à 14 h 15.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () "

Sur l'urgence :

2. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.

3. En l'espèce, M. A, ressortissant taiwanais, est entré en France le 1er mars 2024 muni d'un visa de long séjour de type D portant la mention " passeport talent CBE " (carte bleue européenne), lui ouvrant droit à la remise, par l'autorité préfectorale, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " passeport talent- carte bleue européenne " prévue à l'article L. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour honorer un contrat de travail conclu à compter du 1er mars 2024, en qualité de directeur général de la société Yang Ming France, dont le siège social se situe au Havre. M. A a sollicité le 17 avril 2024 la remise de son titre de séjour, durant la période de validité de son visa. Le préfet de la Seine-Maritime a implicitement refusé de faire droit à sa demande, par une décision née au terme d'un délai de quatre-vingt-dix jours après le dépôt de sa demande en application de l'article R. 421-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de l'instruction que si M. A ne se trouve pas démuni de tout document de séjour sur le territoire français, l'attestation de prolongation d'instruction de sa demande dont M. A est actuellement titulaire, valable du 8 octobre 2024 au 7 janvier 2025, délivrée via le site de l'ANEF, ne l'autorise pas à travailler, en méconnaissance du deuxième alinéa de l'article R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il est entré légalement en France dans le but d'exercer les fonctions mentionnées au point 3. Si le préfet de la Seine-Maritime, pour contester l'urgence, admet que c'est à tort que l'attestation de prolongation d'instruction de sa demande mentionne que M. A n'est pas autorisé à travailler durant la validité de cette attestation de prolongation d'instruction mais soutient qu'il d'agit d'une " erreur informatique " qui ne serait pas imputable à la préfecture, cette circonstance n'est nullement de nature à remettre en cause l'existence d'une situation d'urgence née de l'impossibilité pour M. A d'exercer le métier de directeur général de la société Yang Ming France. Si le préfet fait également valoir, pour contester l'existence d'une situation d'urgence, que le dossier de demande de titre de séjour de M. A n'est pas complet au motif qu'il n'a pas produit " l'attestation de son employeur, son diplôme, et son curriculum vitae ", il résulte toutefois de l'instruction que ce n'est que postérieurement à l'introduction de l'instance en référé, par un message du 8 octobre 2024, que des pièces complémentaires ont été demandées à l'intéressé en lui accordant un délai de 30 jours qui n'est pas échu à la date de la présente ordonnance. Surtout, ainsi que le fait valoir le requérant, certaines des pièces sollicitées par l'administration le 8 octobre 2024 ne sont pas exigibles en l'espèce au regard des dispositions de la rubrique 6.2 de l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux pièces à fournir dans le cadre d'une " première demande (suite à visa de long séjour) " d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne ", seules applicables à la situation de M. A, et l'intéressé établit, sans être sérieusement contesté par le préfet, avoir fourni sur le site de l'ANEF dès le 17 avril 2024 l'ensemble des documents mentionnés à la rubrique 6.2 précitée, à savoir l'attestation employeur, le document justifiant de cinq ans d'expérience professionnelle qui peut être fourni en lieu et place d'un diplôme, et son curriculum vitae intitulé " Resume " joint au document intitulé " lettre expérience ". Par suite, aucun retard dans l'instruction de sa demande de remise de titre de séjour " passeport talent - carte bleue européenne " n'est, au cas présent, imputable à M. A.

5. Il résulte de ce qui précède que la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est satisfaite.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui occupe un emploi hautement qualifié, pour une durée égale ou supérieure à un an, et justifie d'un diplôme sanctionnant au moins trois années d'études supérieures ou d'une expérience professionnelle d'au moins cinq ans d'un niveau comparable se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " talent-carte bleue européenne " d'une durée égale à celle figurant sur le contrat de travail dans la limite de quatre ans, sous réserve de justifier du respect d'un seuil de rémunération fixé par décret en Conseil d'Etat.

Cette carte permet l'exercice de l'activité professionnelle salariée correspondant aux critères ayant justifié la délivrance. () ". Aux termes de l'article R. 421-11 du même code : " Lorsque l'étranger qui sollicite la délivrance de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent ", " passeport talent-carte bleue européenne ", () prévue aux articles L. 421-9 à L. 421-11, () réside hors de France, la décision de délivrance du titre de séjour sollicitée est prise par l'autorité diplomatique et consulaire./ La carte de séjour est remise à l'étranger par le préfet du département où l'étranger a établi sa résidence en France ou, à Paris, par le préfet de police, sur présentation de son passeport revêtu d'un visa de long séjour portant la mention " passeport talent ". / Dans l'attente de la délivrance du titre, le préfet délivre une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. / Lorsque l'étranger qui sollicite la délivrance de la carte de séjour pluriannuelle mentionnée au premier alinéa est déjà admis au séjour sur le territoire français, la décision de délivrance est prise par le préfet de son lieu de résidence. () ".

7. Il résulte de ces dispositions, notamment de celles de l'article R. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que, d'une part, c'est l'autorité diplomatique et consulaire qui est l'autorité compétente pour se prononcer sur une demande, présentée par un étranger qui réside hors de France, tendant à la délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne ". D'autre part, lorsque l'étranger a obtenu de la part de l'autorité diplomatique et consulaire une décision favorable à sa demande de délivrance d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " et s'est vu délivrer par cette autorité un visa de long séjour portant la même mention, le préfet du département où l'étranger a établi sa résidence en France est alors en situation de compétence liée pour lui remettre le titre de séjour portant cette même mention et, dans cette attente, lui délivrer une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois, le temps nécessaire à la fabrication du titre de séjour.

8. Il résulte de l'instruction que M. A, qui s'est vu délivrer le 19 janvier 2024 un visa de long séjour de type D portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " valable du 29 février 2024 au 29 mai 2024 par l'autorité consulaire française à Taipei, et qu'il a sollicité en France le 17 avril 2024 la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " talent-carte bleue européenne " prévue à l'article L. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Contrairement à ce que soutient le préfet de la Seine-Maritime en défense, le dernier alinéa de l'article R. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoyant qu'il appartient au préfet d'instruire la demande de délivrance de la carte de séjour pluriannuelle précitée n'est pas applicable au cas de M. A, qui n'est pas déjà admis au séjour en France à un autre titre et qui a sollicité son titre de séjour depuis l'étranger. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision implicite d'erreur de droit en refusant la remise du titre de séjour prévu à l'article R. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

9. Les deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé la remise de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " à M. A.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. D'une part, la suspension prononcée implique nécessairement que le préfet de la Seine-Maritime réexamine la demande de remise de titre de séjour portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " présentée par M. A dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, aucune circonstance, autre que celle invoquée par le préfet en défense et tenant à la nature des documents produits, et à laquelle il a été répondu au point 4, ne faisant obstacle en l'espèce à ce qu'un tel délai soit imposé à l'autorité préfectorale.

11. D'autre part, en application des dispositions des articles R. 421-11, R. 431-14 (5°), et R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de délivrer à M. A, dans un délai de 7 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'au réexamen de la demande de remise de titre de séjour de M. A ou jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation présentée par M. A. La présente ordonnance n'implique pas nécessairement, en revanche, qu'un tel document de séjour précise qu'il autorise le franchissement des frontières de l'espace Schengen.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de remettre à M. A une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer la demande de remise de titre de séjour portant la mention " passeport talent - carte bleue européenne " présentée par M. A dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de 7 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet de la Seine-Maritime.

Fait à Rouen, le 15 octobre 2024.

La juge des référés,

C. GALLE La greffière,

A. HUSSEIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2403978ah

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