Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2605180

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2605180
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2026, Mme B... C..., représentée par la SELARL Eden Avocats, demande au juge des référés :

1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;

2°) d’ordonner, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l’exécution de la décision du 1er juillet 2026 de clôture de sa demande de renouvellement de son titre de séjour ;

3°) d’enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer une attestation de prolongation d’instruction de sa demande de renouvellement de son titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification de l’ordonnance à venir et sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 800 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
• elle est bien recevable à contester la décision attaquée qui, parce que le motif d’incomplétude qui lui est opposé ne lui est pas imputable, lui fait bien grief ;
• la condition d’urgence, qui doit être en principe être regardée comme présumée s’agissant d’une décision qui lui refuse le renouvellement de son titre de séjour, est remplie dès lors qu’elle se trouve, après quinze années de présence en situation régulière sur le territoire français, désormais privée de la possibilité d’exercer une activité professionnelle, de se déplacer et de voyager et susceptible de faire l’objet d’une mesure d’éloignement ;
• il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :
• elle a été prise par une autorité incompétente ;
• elle est insuffisamment motivée ;
• elle n’a pas été prise à l’issue d’un examen sérieux de sa situation ;
• elle a été prise en méconnaissance de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 septembre 2026, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la décision en litige, qui se borne à clôturer la demande de renouvellement d’un titre de séjour en raison de son caractère incomplet, ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d’être déférée au tribunal.

Vu :
- la requête enregistrée le 14 septembre 2026 sous le n° 2605178 par laquelle Mme C... demande l’annulation de la décision litigieuse ;
- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Banvillet pour statuer sur les demandes de référé, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative ;
- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience publique du 1er octobre 2026 à 10h45, Mme A... étant greffière d’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Banvillet, juge des référés ;
- les observations de Me Leprince représentant Mme C... qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- les réponses apportées par Mme C... aux questions du juge des référés qui indique qu’elle se trouve, en raison de la décision attaquée, dans l’impossibilité d’achever sa formation d’aide-soignante et dans une situation de précarité financière très importante ;
- le préfet de la Seine-Maritime n’étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B... C..., ressortissante haïtienne née le 21 avril 1993, a été titulaire en dernier lieu, d’une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu’au 21 septembre 2025. Elle a déposé le 17 avril 2026 une demande de renouvellement de ce titre. Par une décision du 1er juillet 2026 dont l’intéressée demande au juge des référés, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l’exécution, le préfet de la Seine-Maritime lui a notifié la clôture de sa demande de titre de séjour au motif de l’incomplétude de son dossier.

Sur l’aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d’urgence, (…) l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ».

3. En raison de l’urgence, il y a lieu d’admettre, à titre provisoire, Mme C... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.


Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :

4.
Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».

En ce qui concerne la recevabilité et l’étendue du litige :

5.
D’une part, aux termes de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d’asile : « L’étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d’un titre de séjour présente à l’appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l’état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu’il sollicite la délivrance ou le renouvellement d’un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l’intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. / Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l’article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents ». Aux termes de l’article R. 431-11 du même code : « L’étranger qui sollicite la délivrance d’un titre de séjour présente à l’appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code. / En cas de demande incomplète, les pièces justificatives et les informations manquantes doivent être demandées par l'administration et transmises par l'étranger dans un délai raisonnable », l’arrêté mentionné à cet article dressant une liste de pièces pour chaque catégorie de titre de séjour.

6.
Il résulte de ces dispositions que la clôture d’une demande de titre de séjour motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d’être déférée au juge de l’excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l’absence de l’un des documents mentionnés à l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ou lorsque l’absence d’une pièce mentionnée à l’annexe 10 à ce code, auquel renvoie l’article R. 431-11 du même code, rend impossible l’instruction de la demande.

7.
D’autre part, aux termes de l’article R. 431-15-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Le dépôt d'une demande présentée au moyen du téléservice mentionné à l'article R. 431-2 donne lieu à la délivrance immédiate d'une attestation dématérialisée de dépôt en ligne. Ce document ne justifie pas de la régularité du séjour de son titulaire. / Lorsque l'instruction d'une demande complète et déposée dans le respect des délais mentionnés à l'article R. 431-5 se poursuit au-delà de la date de validité du document de séjour détenu, le préfet est tenu de mettre à la disposition du demandeur via le téléservice mentionné au premier alinéa une attestation de prolongation de l'instruction de sa demande dont la durée de validité ne peut être supérieure à trois mois. (…) ».

8.
Il résulte de l’instruction que le préfet de la Seine-Maritime a clôturé la demande de titre de séjour de Mme C... au motif que l’intéressée avait présenté un dossier incomplet. Toutefois, il résulte des pièces versées aux débats que Mme C... s’est vue délivrer une attestation de prolongation d’instruction valable du 28 mai 2026 au 27 août 2026, la délivrance d’un tel document attestant, en application des dispositions précitées du deuxième alinéa de l’article R. 431-15-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, que la demande déposée par l’intéressée était complète. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime, à qui il appartenait de s’assurer que le dossier de demande comprenait l’ensemble des éléments nécessaires à son instruction préalablement à la délivrance d’une attestation de prolongation d’instruction, ne pouvait pas opposer à la requérante l’incomplétude de son dossier. Par suite, la décision attaquée constitue une décision faisant grief, que Mme C... est recevable à contester devant le juge de l’excès de pouvoir ainsi que, par voie de conséquence, à en demander la suspension devant le juge des référés. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense doit être écartée.

En ce qui concerne l’urgence :

9.
L’urgence justifie que soit prononcée la suspension d’un acte administratif lorsque l’exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d’une demande de suspension d’une décision refusant la délivrance d’un titre de séjour, d’apprécier et de motiver l’urgence compte tenu de l’incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l’intéressé. Cette condition d’urgence est en principe constatée dans le cas d’un refus de renouvellement ou d’un retrait du titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d’une mesure provisoire dans l’attente d’une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

10.
Mme C..., à qui le préfet de la Seine-Maritime a refusé de procéder au renouvellement de son titre de séjour, peut se prévaloir d’une présomption d’urgence. Le préfet de la Seine-Maritime n’apporte aucun élément de nature à renverser cette présomption d’urgence. Par suite, la condition d’urgence prévue par les dispositions précitées de l’article L. 521-1 du code de justice administrative doit ainsi être regardée comme étant remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

11.
Les moyens tirés de l’incompétence de l’auteur de la décision attaquée et du défaut d’examen sérieux et de la méconnaissance de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile sont, en l’état de l’instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

Sur les conclusions à fin d’injonction:

12.
La suspension de l’exécution de la décision contestée implique nécessairement que le préfet de la Seine-Maritime enregistre, à titre provisoire et jusqu’à ce qu’une formation collégiale du tribunal se prononce sur sa requête au fond, la demande de titre de séjour de Mme C... et lui délivre un récépissé l’autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

13.
Mme C... ayant été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, sous réserve que la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme C..., renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat et sous réserve de l’admission définitive de sa cliente à l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 800 euros à verser à la SELARL Eden Avocats. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme C... par le bureau d’aide juridictionnelle, le somme de 800 euros sera versée à Mme C....


O R D O N N E :



Article 1er : Mme C... est admise provisoirement à l’aide juridictionnelle.

Article 2 : L’exécution de la décision du 1er juillet 2026 par laquelle le préfet de la Seine‑Maritime a clôturé la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par Mme C... est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime d’enregistrer, à titre provisoire et jusqu’à ce qu’une formation collégiale du tribunal se prononce sur sa requête au fond, la demande de titre de séjour de Mme C... et de lui délivrer un récépissé l’autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L’État versera à la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme C..., la somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de sa mission d’aide juridictionnelle. Dans l’hypothèse où Mme C... ne serait pas admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle, cette même somme lui sera versée sur le seul fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B... C..., à la SELARL Eden Avocats et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de la Seine-Maritime


Fait à Rouen, le 1er octobre 2026.


Le juge des référés,

Signé :

M. BANVILLET


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.