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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1801136

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1801136

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1801136
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantDE LA BRIERE SOPHIE - SCM BDLB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un jugement avant dire droit du 3 août 2018, le tribunal administratif de Melun, avant de statuer sur la requête de M. D A E et Mme F G épouse

A E, agissant en leur nom personnel et en qualité de tuteurs de leur fille

B A E, et tendant à la condamnation du Groupe hospitalier Paul Guiraud à leur verser une somme totale de 33 178, 88 euros en réparation des préjudices subis lors de la prise en charge de leur fille au sein de cet établissement, a ordonné une expertise médicale afin, notamment, de déterminer les causes du préjudice corporel subi par elle et d'en apprécier l'étendue.

Par une ordonnance du 27 octobre 2018, le Dr H a été désignée en qualité d'expert pour procéder à la mission définie par le jugement.

Le rapport d'expertise a été déposé au greffe du tribunal le 11 mai 2019.

Par une ordonnance du 5 juin 2019, le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expert à la somme de 1 800 euros et les a mis à la charge de M. et

Mme A E.

Par un mémoire, enregistré le 5 janvier 2022, M. et Mme A E, agissant en leur nom personnel et en qualité de tuteurs de leur fille B, représentés par Me De la Brière, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner le Groupe hospitalier Paul Guiraud à leur verser, en leur qualité de tuteurs de leur fille, une somme de 23 173,88 euros en réparation du préjudice corporel subi par cette dernière, et, à chacun une somme de 5 000 euros, avec intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande préalable et avec capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge du Groupe hospitalier Paul Guiraud une somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le Groupe hospitalier Paul Guiraud a commis une faute médicale, consistant en une erreur de dosage dans l'administration du traitement par Tiapridal de leur fille, ainsi qu'une faute dans l'organisation du service, en l'absence de mesures de précaution prises pour éviter les chutes ;

- ces fautes ont été à l'origine, notamment, d'importantes et de nombreuses chutes de leur fille, à l'origine d'un préjudice corporel pour elle-même et d'un préjudice moral subis par eux ;

- le déficit fonctionnel temporaire partiel dont est atteinte leur fille doit être évalué à la somme de 909,20 euros, son déficit fonctionnel permanent à 4 000 euros, ses souffrances endurées à 7 000 euros, son préjudice esthétique temporaire à 3 500 euros et ses frais dentaires à 7 763,88 euros, les évaluations réalisées par l'expert n'étant pas fondées ;

- ils ont eux-mêmes subi un préjudice moral en tant de victimes par ricochet, qui doit être évalué à 5 000 euros chacun.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 novembre 2021 et 4 mars 2022, le Groupe hospitalier Paul Guiraud, représenté par Me Lebrun, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des requérants une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa responsabilité ne saurait être engagée, en l'absence d'établissement d'une faute imputable à l'établissement hospitalier dans la prise en charge de la patiente, et, en tout état de cause, d'un lien de causalité entre l'erreur temporaire de dosage du traitement administré à la patiente et du dommage ;

- les demandes de la caisse primaire d'assurance maladie tendant au remboursement de ses débours ne sont pas fondées.

Par un mémoire enregistré le 6 janvier 2022, la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Val-de-Marne sollicite la condamnation du Groupe hospitalier Paul Guiraud à lui verser, en remboursement de ses débours, les sommes de 1 449,75 euros, sous réserve d'autres dépenses à venir, avec intérêts au taux légal à compter du jugement, et de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue par l'ordonnance 96-51 du 24 janvier 1996.

Par ordonnance du 8 novembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 10 janvier 2022, reportée au 10 mars 2022.

Vu :

- l'ordonnance de taxation des frais d'expertise du 5 juin 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme I,

- les conclusions de Mme Delormas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Elinani, représentant le Groupe hospitalier Paul Guiraud.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A E, alors âgée de 37 ans et souffrant de troubles psychiatriques depuis l'adolescence ainsi que d'un syndrome de Kleefstra responsable d'un retard de développement psychomoteur, a été admise le 22 juin 2016 aux urgences du Centre hospitalier de Bicêtre en raison de troubles du comportement à domicile avec hétéro agressivité, agitation et insomnie. Elle a été prise en charge le même jour, dans le cadre d'une procédure de soins sur demande d'un tiers en urgence, par le Centre hospitalier Paul Guiraud où elle est demeurée hospitalisée jusqu'au 5 septembre 2016. Elle a, durant cette hospitalisation, été victime de plusieurs chutes, dont une ayant nécessité une hospitalisation en chirurgie orale en urgence pour ablation de trois dents, et souffert de nombreuses ecchymoses et blessures dentaires. Imputant ces chutes et leurs conséquences à une faute médicale et à une faute dans l'organisation du service, ses parents et tuteurs, M. et Mme A E, ont formé le 22 août 2016 une demande indemnitaire auprès du Groupe hospitalier aux termes de laquelle ils sollicitaient notamment la prise en charge des travaux de réfection bucco-dentaire de leur fille. Par courrier du 23 mai 2017 adressé par l'intermédiaire de leur conseil à l'assureur du groupe hospitalier, ils ont sollicité une indemnisation complémentaire. Par lettre recommandée avec accusé de réception du

20 décembre 2017, le Groupe hospitalier a rejeté ces demandes. Par un jugement avant dire droit du 3 août 2018, le tribunal administratif de Melun, avant de statuer sur la requête de M. et

Mme A E, agissant en leur nom personnel et en qualité de tuteurs de leur fille B, tendant à la condamnation du Groupe hospitalier Paul Guiraud à leur verser une somme totale de 33 178, 88 euros, a ordonné une expertise médicale, dont le rapport a été déposé le 11 mai 2019.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne les fautes alléguées par les requérants :

2. Aux termes des dispositions du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de

santé () tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expertise ordonnée par le tribunal administratif de Melun dans les conditions rappelées au point 1, que dès sa prise en charge au sein de l'hôpital Paul Guiraud, Mme A E s'est vue administrer une dose du neuroleptique Tiapridal de 875 milligrammes le 22 juin 2016 puis une dose quotidienne allant jusqu'à 1 500 milligrammes, représentant dix fois sa dose habituelle de 150 milligrammes et cinq fois la posologie habituellement recommandée. Ce surdosage, résultant d'une erreur de prescription due à une confusion entre le nombre de gouttes et le nombre de milligrammes lors de la conversion de la forme comprimés à la forme gouttes du médicament, qu'au demeurant le centre hospitalier ne conteste pas sérieusement, caractérise une faute, au sens des dispositions précitées de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, de nature à engager la responsabilité de l'hôpital.

4. En second lieu, pour établir l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte agressif à son égard ou à l'égard d'autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

5. Il résulte de l'instruction que la patiente, prise en charge dans le cadre d'une hospitalisation à la demande d'un tiers, nécessitant, en application du 2°) de l'article L. 3212-1 du code de la santé publique, des soins immédiats assortis d'une surveillance constante, a fait l'objet d'un suivi et de mesures de surveillance adaptées à sa pathologie et qui ont été réajustées en fonction des évolutions de son état, telles que le placement en chambre d'isolement thérapeutique ou la mise en place d'un casque de protection lors des périodes d'agitation avec risque de comportements auto-agressifs. Il ressort ainsi notamment du compte-rendu d'hospitalisation et du rapport d'expertise médicale que l'équipe soignante s'est montrée très attentive au risque de chutes, et que la découverte du surdosage de son traitement neuroleptique Tiapridal a immédiatement conduit à une évaluation en urgence et une surveillance continue des effets secondaires potentiels de cette prescription, toutes les mesures de surveillance cliniques et biologiques étant mises en place outre l'information donnée à ses parents. Dans ces conditions, et alors au demeurant qu'il ne résulte pas de l'instruction et qu'il n'est pas sérieusement allégué que l'état de la patiente aurait justifié une contention permanente, l'existence d'une faute dans l'organisation ou le fonctionnement du service qui serait imputable au Groupe hospitalier

Paul Guiraud n'est pas établie.

En ce qui concerne le dommage et le lien de causalité :

6. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expertise judiciaire établi par le Dr H que l'analyse médico-légale n'a pas permis d'établir un lien de causalité certain et direct entre les chutes de Mme A E et l'erreur médicamenteuse mentionnée au point 3. Il ressort ainsi des constatations et analyses circonstanciées développées par l'expert que plusieurs facteurs ont été à l'origine des chutes survenues lors de l'hospitalisation de la patiente entre le 22 juin et le 5 septembre 2016, relatifs à la maladie génétique dont elle souffre, caractérisée par l'hypotonie et l'hyperlaxité pouvant être à l'origine de troubles de l'équilibre, à ses troubles du comportement, également constatés lors de ses précédentes hospitalisation en 2014 et 2015, à plusieurs épisodes somatiques intercurrents, à savoir une pyélonéphrite pouvant être à l'origine de son affaiblissement somatique et de son agitation psychique, et aux effets des traitements psychotropes qui lui ont été administrés, qui, même prescrits à la dose habituelle, comportent, un effet sédatif, sans que n'ait été retrouvé aucun signe clinique ou somatique pathognomonique ni d'intoxication lié au surdosage temporaire du traitement par Tiapridal. Il résulte en outre de l'instruction que la patiente a été victime de chutes à répétition tant par le passé, sans étiologie précise retrouvée ni notion de surdosage médicamenteux, que postérieurement au réajustement de son traitement au dosage habituel, notamment les 9, 14, 15 et 18 août 2016. Enfin, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise qu'aucune perte de chance d'éviter le dommage ne peut être retenue, dès lors qu'en l'absence de traitement, Mme A E aurait été exposée par sa pathologie à des risques majeurs, tels que l'agitation, l'agressivité, et la désorganisation psychique et comportementale, plus importants que les conséquences de l'acte médical et que l'équipe médicale a trouvé, après plusieurs essais, le traitement le plus adapté permettant la stabilisation de son état psychique sans causer d'effets secondaires indésirables. Si les requérants contestent les termes de cette expertise en se prévalant du rapport établi par le Dr C le 6 février 2018, qui conclut à l'imputabilité des chutes au surdosage médicamenteux, les conclusions de ce rapport, établi non contradictoirement par un médecin dont la spécialité est étrangère à la pathologie de Mme A E, comportent des affirmations démenties par les éléments médicaux du dossier de la patiente et ne sauraient remettre en cause les constations circonstanciées de l'expert psychiatre.

7. Il résulte de ce qui précède que pour regrettable qu'elle soit, la faute commise par le Groupe hospitalier Paul Guiraud dans l'administration du traitement litigieux ne peut être regardée comme étant à l'origine directe et certaine des dommages, ni même comme ayant entraîné pour la patiente une perte de chance d'éviter les dommages résultant de ses chutes.

En ce qui concerne la réparation des préjudices subis :

8. En premier lieu, il résulte des considérations énoncées aux points 6 et 7 qu'en l'absence d'imputabilité des chutes de Mme A E au surdosage de son traitement neuroleptique, les demandes indemnitaires tendant à l'indemnisation du préjudice corporel subi par elle à raison des chutes dont elle a été victime doivent être rejetées.

9. En second lieu, il résulte de l'instruction et notamment du compte-rendu des observations médicales que le père de la patiente, avisé le 29 juillet 2016 par l'hôpital du surdosage médicamenteux, a indiqué qu'il avait été surpris dès le week-end de permission du

23 juillet des posologies proposées. Eu égard aux circonstances de l'espèce et notamment à la brièveté de la durée du préjudice moral subi par M. et Mme A E du fait de l'erreur de posologie, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en leur allouant une somme totale de 500 euros en réparation de leur préjudice moral.

En ce qui concerne les intérêts et leur capitalisation :

10. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

11. Ainsi qu'il est demandé par les requérants, la somme allouée au point 9, en réparation du préjudice moral subi par M. D A E et Mme F G épouse A E, portera intérêt au taux légal à compter du 23 août 2016, date de réception de la demande indemnitaire préalable. La capitalisation des intérêts a été demandée le 14 février 2018. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter de cette date, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions de la CPAM du Val-de-Marne :

12. Il résulte des considérations précédemment énoncées que les frais pris en charge par la CPAM ne sont pas directement liés à la faute imputable au Groupe hospitalier Paul Guiraud. Par suite, les conclusions présentées par la CPAM du Val-de-Marne et tendant au remboursement de ses débours et au paiement de l'indemnité forfaitaire de gestion doivent être rejetées.

Sur les frais d'expertise :

13. Il y a lieu de mettre la charge définitive des frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme totale de 1 800 euros par l'ordonnance du président du tribunal du 5 juin 2019, à la charge du Groupe hospitalier Paul Guiraud.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du Groupe hospitalier Paul Guiraud, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. et Mme A E et non compris dans les dépens.

15. En revanche, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des requérants, qui ne sont pas parties tenues aux dépens dans la présente instance, la somme que demande le Groupe hospitalier Paul Guiraud au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le Groupe hospitalier Paul Guiraud est condamné à verser à M. et Mme A E une somme totale de 500 euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du

23 août 2016. Les intérêts échus à la date du 14 février 2018, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le Groupe hospitalier Paul Guiraud versera à M. et Mme A E une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les frais d'expertise taxés et liquidés à la somme de 1 800 euros sont mis à la charge définitive du Groupe hospitalier Paul Guiraud.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête et des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A E et Mme F G épouse A E, au Groupe hospitalier Paul Guiraud et à la Caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 1er juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Bruand, président,

Mme Norval-Grivet, première conseillère,

M. Hy, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

La rapporteure,

S. ILe président,

T. BruandLa greffière,

O. Dusautois

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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