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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1901667

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1901667

vendredi 23 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1901667
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantCHOFFRUT-BRENER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 février 2019 et 17 décembre 2021, M. A C, représenté par Me Choffrut, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 58 579,24 euros en réparation des préjudices matériel et moral qu'il a subis et qui sont en lien direct et certain avec la maladie professionnelle reconnue par décision du 19 juin 2018, avec intérêts au taux légal à compter du 5 décembre 2018, date de réception de la demande préalable d'indemnisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- conformément à la jurisprudence applicable, le fonctionnaire victime d'un accident de service ou d'une maladie professionnelle a droit à l'indemnisation des préjudices autres que ceux indemnisés au titre de la perte de revenus et de l'incidence professionnelle dès lors que ces derniers sont en lien direct et certain avec l'accident ou la maladie professionnelle, sans que le fait que l'état de santé de l'intéressé soit consolidé ou qu'il ait repris ou non ses fonctions ait une incidence ;

- il a dû exposer pour la période du 2 novembre 2015 au 1er octobre 2018, la somme totale de 25 089,76 euros, au titre des frais de déplacement, de péage et d'hébergement en raison de la mutation professionnelle à laquelle il a été contraint en raison de la situation de harcèlement moral, à l'origine de sa maladie professionnelle, qu'il subissait au sein de la maison d'arrêt de Reims ;

- suite à cette mutation, qu'il indique avoir été contraint de solliciter, il a perdu toute possibilité de travailler les nuits, week-ends et jours fériés, lui occasionnant un manque à gagner de 3 489,48 euros, pour la période du 2 novembre 2015 au 1er octobre 2018 ;

- la situation de mal-être et de dénigrement qu'il allègue avoir subi dans un contexte où l'administration a, dans un premier temps, refusé de prendre en compte, l'imputabilité au service lui a occasionné un préjudice moral, à hauteur de 30 000 euros, ce préjudice étant distinct du maintien du salaire et de la prise en charge des frais médicaux, que le régime de l'imputabilité au service a vocation à prendre en charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- s'il est constant que M. C est fondé à engager la responsabilité sans faute de l'Etat pour obtenir la réparation des préjudices qu'il a subis du fait de la maladie professionnelle qu'il a déclarée le 10 novembre 2014, il n'apporte pas d'indication permettant de définir la période indemnisable, dès lors qu'il n'est nullement établi que l'état de santé de l'intéressé ne serait pas consolidé alors qu'il a repris son service à temps complet depuis le 1er novembre 2015 ;

- ses demandes d'indemnisation au titre des frais de déplacement et de la perte de primes ne sont pas fondées en l'absence de lien de causalité direct et certain avec sa maladie professionnelle, dans la mesure où sa mutation, vers l'établissement public de santé national de Fresnes, ne lui a pas été imposée ;

- l'intéressé n'établit pas que le préjudice moral qu'il invoque serait distinct des frais pris en charge au titre de sa maladie professionnelle imputable au service.

Par ordonnance du 17 décembre 2021, la clôture d'instruction a été reportée au 17 janvier 2022 à midi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite. ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourdin, conseillère rapporteure,

- et les conclusions de Mme Leboeuf, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, premier surveillant de l'administration pénitentiaire, a été placé en congé de maladie ordinaire du 10 novembre 2014 au 1er novembre 2015 alors qu'il était affecté à la maison d'arrêt de Reims. Par courrier du 9 février 2015, il a sollicité la reconnaissance de l'imputabilité au service de sa maladie. Par décision du 21 décembre 2015, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Centre Est Dijon a refusé de faire droit à sa demande. Par jugement du 17 avril 2018, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, a annulé la décision du 21 décembre 2015 refusant de reconnaître l'imputabilité au service de la maladie de M. C et a enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice, de prendre une nouvelle décision relative au congé de maladie pris par le requérant entre le 10 novembre 2014 et le 1er novembre 2015. Par décision du 19 juin 2018, le directeur interrégional de la direction de l'administration pénitentiaire de Dijon a reconnu comme imputable au service la maladie de M. C portant sur l'arrêt de travail du 10 novembre 2014 au 1er novembre 2015. Par courrier du 30 novembre 2018, reçu le 5 décembre 2018, M. C a demandé au garde des sceaux, ministre de la justice, de lui verser la somme totale de 58 579,24 euros au titre de l'indemnisation des préjudices matériel et moral, en lien direct et certain avec la maladie professionnelle reconnue par la décision du 19 juin 2018. Suite au silence gardé par l'administration, une décision implicite de rejet est née le 6 février 2019. M. C demande la condamnation de la partie défenderesse au paiement de cette somme.

2. Sur le fondement de la responsabilité de l'administration, d'une part, les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite et 65 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité, doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions instituant ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la collectivité, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette collectivité. La circonstance que le fonctionnaire victime d'un accident de service ou d'une maladie professionnelle ne remplit pas les conditions auxquelles les dispositions mentionnées ci-dessus subordonnent l'obtention d'une rente ou d'une allocation temporaire d'invalidité fait obstacle à ce qu'il prétende, au titre de l'obligation de la collectivité qui l'emploie de le garantir contre les risques courus dans l'exercice de ses fonctions, à une indemnité réparant des pertes de revenus ou une incidence professionnelle. En revanche, elle ne saurait le priver de la possibilité d'obtenir de cette collectivité la réparation de préjudices d'une autre nature, dès lors qu'ils sont directement liés à l'accident ou à la maladie.

3. D'autre part, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 dans sa version en vigueur à la date de la décision contestée, qui précise que : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. En l'espèce, M. C sollicite l'indemnisation des préjudices matériels et moraux résultant de la maladie professionnelle et non pris en charge au titre du maintien de son traitement et de la prise en charge de ses frais médicaux durant son arrêt maladie du 10 novembre 2014 au 1er novembre 2015. Il se prévaut de la reconnaissance du caractère professionnel de la pathologie ayant donné lieu à son arrêt de travail, précisant que sa maladie résultait de la situation de harcèlement qu'il aurait subi de la part de son chef de service depuis son affectation, en 2011, au sein de la maison d'arrêt de Reims. Toutefois, les certificats médicaux produits, tout en reconnaissant le lien entre les troubles anxio-dépressifs du requérant et son activité professionnelle et reprenant les dires de M. C sans les reprendre à leur compte, ne se prononcent pas sur l'existence d'une situation de harcèlement moral. De même, il ne ressort pas du courrier du 4 mars 2015 de la sous-directrice des ressources humaines et des relations sociales au sein de la direction de l'administration pénitentiaire, que M. C aurait fait l'objet de remarques sur sa manière de servir qui auraient excédé l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. En l'absence de tout élément précis produit par l'intéressé de nature à faire présumer une situation de harcèlement moral, la responsabilité pour faute de l'administration ne saurait être retenue.

5. En revanche, ainsi qu'énoncé au point 2, le requérant peut obtenir réparation des préjudices patrimoniaux et des préjudices personnels causés par sa maladie professionnelle, autres que ses pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par cette maladie, sur le fondement de la responsabilité sans faute de l'administration.

Sur les conclusions indemnitaires :

6. En premier lieu, M. C demande l'indemnisation des préjudices financiers résultant de la mutation au sein de l'Etablissement public de santé national (EPSN) de Fresnes qu'il allègue avoir été contraint de solliciter en raison de la situation de harcèlement moral qu'il subissait au sein de son poste à la maison d'arrêt de Reims. Il sollicite, à ce titre, la condamnation du garde des sceaux, ministre de la justice, à lui verser la somme de 25 089,76 euros au titre des frais de déplacement, de péage et d'hébergement qu'il a exposé à compter du 2 novembre 2015 au 1er octobre 2018 ainsi que la somme de 3 489,48 euros au titre des pertes de primes de nuit, de week-end et de jours fériées qui aurait été occasionnée par cette mutation. Toutefois, s'il ressort des éléments du dossier et, en particulier, des certificats médicaux produits que la reprise du travail à l'issue de son arrêt maladie, ne pouvait se faire au sein de la maison d'arrêt de Reims, il ne résulte, en revanche, d'aucun des éléments du dossier que M. C aurait été contraint de solliciter une mutation en région parisienne, dans un établissement éloigné de son domicile. Il apparaît notamment, que le rapport établi par le docteur B le 16 juin 2015 ne saurait être interprété comme conditionnant la reprise d'activité à une affectation au sein de l'EPSN de Fresnes uniquement, le médecin se montrant favorable à une affectation au sein d'un autre établissement que la maison d'arrêt de Reims et prenant en compte la perspective prochaine de mutation au sein de l'établissement de Fresnes évoquée par M. C. De même, les certificats établis par le médecin de prévention des 5 décembre 2014, 22 mai et 24 juin 2015 se montrent favorables à une affectation en dehors de la maison d'arrêt de Reims, sans faire de l'EPSN de Fresnes la seule affectation possible. De plus, il ressort que plus d'une année avant son arrêt maladie, M. C avait formulé des vœux de mutation au sein d'autres services et établissements de l'administration pénitentiaire, situé à Reims et à Châlons-en-Champagne en plus de l'EPSN de Fresnes et qu'il a retiré le choix du pôle de rattachement des extractions judiciaires (PREJ) de Reims le 1er mars 2013 en maintenant ses deux autres vœux sur les cinq possibles. De même, il ressort de son parcours professionnel tel qu'il a relaté au docteur D, qu'il a alterné au cours de sa carrière professionnelle des postes en région parisienne et dans la région Champagne-Ardenne. Par suite, le lien direct et certain entre la maladie professionnelle de M. C qui a été constatée à compter du 10 novembre 2014 et les préjudices pécuniaires qu'il invoque n'est pas établi. Sa demande d'indemnisation au titre de ces chefs de préjudices n'est donc pas fondée.

7. En second lieu, M. C invoque le préjudice moral résultant du harcèlement moral et de la situation de mal-être au travail qu'il a subi depuis son affectation au sein de la maison d'arrêt de Reims en 2011 et du refus initial de l'administration de reconnaître le caractère professionnel de sa maladie. Toutefois, ainsi qu'évoqué au point 4 la situation de harcèlement moral alléguée n'est pas établie et aucun élément du dossier ne permet de reconnaître l'existence de sa maladie professionnelle dès l'année 2011. Dans ces conditions, compte tenu des éléments médicaux produits et de la décision du 19 juin 2018 reconnaissant le caractère professionnel de la maladie ayant donné lieu à un arrêt de travail du 10 novembre 2014 au 1er novembre 2015, il sera fait une juste appréciation de la réparation due à M. C en condamnant le garde des sceaux, ministre de la justice, à lui verser une indemnité de 1 500 euros au titre de son préjudice moral, qui ne se confond pas avec les frais médicaux exposés pour la consultation de son médecin psychiatre ou de son psychologue.

8. M. C a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 1 500 euros, à compter du 5 décembre 2018, date de réception de sa demande préalable par le garde des sceaux, ministre de la justice.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le garde des sceaux, ministre de la justice, est condamné à payer à M. C la somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) au titre de son préjudice moral, avec intérêt au taux légal à compter du 5 décembre 2018.

Article 2 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Dewailly, président,

Mme Bourdin, première conseillère,

M. Lacote, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2022.

La rapporteure,

S. BOURDIN

Le président,

S. DEWAILLY

La greffière,

C. SISTAC

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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