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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1901986

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1901986

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1901986
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantHADAD TAIEB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er mars 2019 et 20 décembre 2021, Mme B C, représentée par Me Hadad Taieb, demande au tribunal :

1°) de condamner les Hôpitaux de Saint-Maurice à lui payer la somme de 2 998 949 euros en réparation des conséquences dommageables de l'aggravation de son état de santé du fait de l'accident médical dont elle a été victime le 10 octobre 1995, avec intérêt au taux légal à compter du jugement à intervenir ;

2°) de mettre à la charge des Hôpitaux de Saint-Maurice les dépens de la procédure ainsi qu'une somme de 2 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'hôpital Esquirol a été reconnue par un jugement du tribunal administratif de Melun en date du 16 septembre 2004 ;

- le rapport de l'expertise diligentée en référé retient que le préjudice dont elle demande réparation est lié à l'aggravation de ses séquelles postérieurement à ce jugement et n'a retenu que celles qui étaient directement liées à l'accident médical survenu en 1995 ;

- dans la mesure où le jugement n'a pas détaillé, poste de préjudice par poste de préjudice, l'indemnisation allouée, elle est fondée à demander réparation du préjudice évalué par l'expert tenant à l'aggravation de son état de santé ;

- elle est ainsi fondée à demander réparation à hauteur des sommes suivantes :

150 000 euros au titre de l'aggravation du déficit fonctionnel permanent ; 50 000 euros au titre des souffrances endurées ; 2 387 808 euros au titre des frais d'assistance par une

tierce personne ; 215 265 euros au titre des pertes de gains professionnels ; 195 876 euros au titre de la perte des droits à la retraite.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 novembre 2021, les Hôpitaux de

Saint-Maurice, représentés par Me Fabre, concluent :

- à titre principal au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- à titre subsidiaire à ce que soit ordonnée une nouvelle expertise.

Ils soutiennent que :

- l'existence d'un lien de causalité entre la symptomatologie observée au niveau des membres inférieurs et la complication anesthésique de 1995 n'est pas démontrée ;

- l'état de Mme C n'est pas dû à la dégradation de l'état moteur de ses membres inférieurs mais à celle de l'état moteur de ses membres supérieurs qui n'ont aucun lien de causalité avec l'accident médical de 1995.

L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (ONIAM), représenté par son directeur en exercice, a présenté des observations le 5 avril 2019.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie du

Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- l'ordonnance n° 1706307 du 11 mars 2019 par laquelle le magistrat désigné par le président du tribunal a liquidé et taxé les frais de l'expertise confiée à M. A, expert, à la somme de 1 470 euros ;

- l'ordonnance n° 19PA03954 du 26 février 2021 par laquelle le juge des référés de la cour administrative d'appel de Paris a condamné les Hôpitaux de Saint-Maurice à verser à

Mme C, à titre de provision, une somme de 20 000 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Timothée Gallaud, président,

- les conclusions de Mme Sophie Delormas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Seschi, substituant Me Hadad Taieb, représentant Mme C, et de Me Gross, représentant les Hôpitaux de Saint-Maurice.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C a accouché le 10 octobre 1995 à l'hôpital Esquirol, aux droits et obligations duquel viennent aujourd'hui les Hôpitaux de Saint-Maurice. A la suite de cet accouchement, au cours duquel elle a subi une anesthésie péridurale puis, en vue de pratiquer une césarienne, une anesthésie générale, Mme C a présenté une paralysie des membres inférieurs avec troubles sphinctériens associés, liée à une lésion au niveau des vertèbres D12 et L1, qui a été mise en évidence le 20 octobre 1995. Après qu'une expertise a été ordonnée en référé, le tribunal administratif de Melun a, par un jugement du 16 septembre 2004, condamné l'hôpital Esquirol à verser à Mme C une somme de 236 402,09 euros en réparation du préjudice résultant de cette paralysie, en estimant que la responsabilité dudit hôpital était engagée malgré l'absence de faute. Mme C saisit à nouveau le tribunal et lui demande de condamner les Hôpitaux de Saint-Maurice à lui verser la somme de 2 998 949 euros en réparation des conséquences dommageables de l'aggravation de son état de santé.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article 101 de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, dans sa rédaction issue de l'article 3 de la loi du

30 décembre 2002 : " Les dispositions du titre IV du livre 1er de la première partie du code de la santé publique issues de l'article 98 de la présente loi, à l'exception du chapitre 1er de l'article L. 1142-2 de la section 5 du chapitre II, s'appliquent aux accidents médicaux, affections iatrogènes et infections nosocomiales consécutifs à des activités de prévention, de diagnostic ou de soins réalisées à compter du 5 septembre 2001, même si ces accidents médicaux, affections iatrogènes et infections nosocomiales font l'objet d'une instance en cours, à moins qu'une décision de justice irrévocable n'ait été prononcée ". Il résulte de ces dispositions, qui sont intervenues pour préciser les modalités d'entrée en vigueur de l'article 98 de la loi du

4 mars 2002, que le régime de réparation du préjudice des patients, et, en cas de décès, de leurs ayants droit au titre de la solidarité nationale, institué par les articles L. 1142-1 et suivants du code de la santé publique, ne s'applique qu'aux accidents médicaux, affections iatrogènes et infections nosocomiales consécutifs à des actes réalisés à compter du 5 septembre 2001, même s'ils font l'objet d'une instance en cours.

3. Lorsqu'un acte médical, réalisé avant le 5 septembre 2001, est nécessaire au traitement du malade présente un risque dont l'existence est connue mais dont la réalisation est exceptionnelle et dont aucune raison ne permet de penser que le patient y soit particulièrement exposé, la responsabilité du service public hospitalier est engagée si l'exécution de cet acte est la cause directe de dommages sans rapport avec l'état initial du patient comme avec l'évolution prévisible de cet état, et présentant un caractère d'extrême gravité.

4. Il résulte de l'instruction que, lors de la première expertise diligentée en 1997 par le juge des référés, Mme C présentait une parapapésie, soit une paraplégie non totale des membres inférieurs, ainsi que des troubles sensitifs associés à des troubles sphinctériens. Cet état de santé, dont il est constant qu'il résultait directement de l'accident médical survenu au cours de son accouchement le 10 octobre 1995, lui permettait alors de se déplacer en déambulateur ou à l'aide de deux cannes. Il apparaît que, à compter de l'année 2010, l'état de santé de Mme C s'est dégradé, ne lui permettant plus de se tenir debout, l'obligeant à se déplacer en fauteuil roulant, la parapapésie ayant évolué en paralysie, et que de nouveaux symptômes, consistant en des troubles moteurs et des douleurs affectant ses membres supérieurs ainsi que de troubles cognitifs et visuels ont apparu. Si les Hôpitaux de Saint-Maurice soutiennent que le lien entre la symptomatologie observée décrite ci-dessus et la complication anesthésique de 1995 n'est pas démontré, il résulte de l'instruction, en particulier du rapport de la seconde expertise ordonnée en référé, qu'aucune maladie neuro-inflammatoire ou neuro-dégénérative n'a pu être mise en évidence, ni d'ailleurs aucune autre cause possible malgré la prise en charge approfondie dont la patiente a été l'objet, notamment au service hospitalo-universitaire de neurologie de l'hôpital Henri Mondor. Dans ces conditions, aucun élément sérieux ne vient remettre en cause la conclusion du second expert qui estime que la dégradation de l'état moteur des membres inférieurs et l'aggravation des troubles sphinctériens dont souffre Mme C ne peut qu'être la conséquence des complications liées à l'accident médical du 10 mars 1995. L'expert a toutefois précisé que le lien entre cet accident et les troubles des membres supérieurs, cognitifs et visuels dont souffre désormais la requérante n'était pas établi. Par suite, Mme C est seulement fondée à demander réparation de l'aggravation du préjudice lié aux troubles des membres supérieurs et aux troubles sphinctériens dont elle est atteinte.

5. Il résulte de l'instruction que l'anesthésie qu'a subi Mme C était nécessaire compte tenu des vives douleurs ressenties par celle-ci et de la nécessité d'extraire rapidement le fœtus. En outre, la réalisation du risque qui s'est réalisé, dont aucun élément ne permet d'établir que Mme C y était particulièrement exposée, peut être qualifié d'exceptionnelle compte tenu de la rareté de sa fréquence, relevée notamment par le premier expert. Compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus, l'exécution de cet acte médical est la cause directe des dommages subis par Mme C, lesquels sont sans rapport avec l'état initial de celle-ci comme avec l'évolution prévisible de cet état. Enfin, dans la mesure où le déficit fonctionnel permanent après la date de la consolidation de l'aggravation de l'état de santé de la victime, qui peut être fixée au

23 janvier 2013, a été évalué par le second expert à 75 %, ces dommages doivent être regardés comme présentant un caractère d'extrême gravité. Il s'ensuit que Mme C est fondée à rechercher la responsabilité des Hôpitaux de Saint-Maurice quand bien même aucune faute n'a été commise.

Sur le préjudice :

6. En premier lieu, si Mme C demande réparation au titre de l'aggravation des souffrances qu'elle a endurées avant la consolidation de son état de santé, il ne résulte pas de l'instruction, et notamment pas du rapport du second expert, que les souffrances physiques qui ont fait l'objet de la première indemnisation qu'elle a obtenue auraient été aggravées postérieurement au jugement du 16 septembre 2004. En revanche, l'évolution, à partir de l'année 2010, de la parapapésie dont était atteinte Mme C, vers la paralysie totale dont elle est désormais atteinte après la consolidation de son état de santé, a nécessairement impliqué une douleur morale supplémentaire, dont la requérante est fondée à demander réparation. Il sera fait une juste évaluation du préjudice subi à ce titre en lui allouant une somme de 10 000 euros.

7. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, le déficit fonctionnel permanent dont est atteinte Mme C peut être fixé à 75% après consolidation de son état de santé. Il est constant que ce taux, avant l'aggravation dont la requérante demande l'indemnisation des conséquences dommageables, était de 60%. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant à la requérante une somme de 75 000 euros.

8. En troisième lieu, si Mme C demande réparation au titre de l'aggravation du préjudice résultant des besoins d'assistance par une tierce personne, il ne résulte pas de l'instruction que les besoins qui résultent exclusivement des troubles des membres inférieurs et des troubles sphinctériens dont elle souffre auraient augmenté postérieurement au jugement du 16 septembre 2004 : alors que le premier expert avait estimé qu'une telle assistance était indispensable sans préciser que cette assistance ne devait pas être permanente, le fait que l'aggravation de l'état de santé a pour conséquence que Mme C n'est plus en mesure de réaliser seule les sondages vésicaux que nécessite son état n'implique pas, en lui-même, que les besoins d'assistance par une tierce personne aient une conséquence financière plus importante pour l'intéressée. De même, il n'apparaît pas que les pertes de gains professionnels ou les pertes de droits à la retraite résultant de l'accident médical dont a été victime Mme C seraient plus importantes du fait de l'aggravation de son état de santé, dès lors qu'il résulte de l'instruction que les conséquences dudit accident, avant cette aggravation faisaient obstacle à la poursuite d'une activité professionnelle.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme C est fondée à demander la condamnation des Hôpitaux de Saint-Maurice à lui verser une somme de 85 000 euros, sous déduction de la provision qui lui a été effectivement versée en exécution de l'ordonnance du 26 février 2021 visée ci-dessus.

Sur les intérêts :

10. Aux termes de l'article 1231-7 du code civil : " En toute matière, la condamnation à une indemnité emporte intérêts au taux légal même en l'absence de demande ou de disposition spéciale du jugement. Sauf disposition contraire de la loi, ces intérêts courent à compter du prononcé du jugement à moins que le juge n'en décide autrement () ". Il résulte de ces dispositions que même en l'absence de demande en ce sens et même lorsque le juge ne l'a pas explicitement prévu, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts, du jour de son prononcé jusqu'à son exécution. Par suite, les conclusions de Mme C tendant à ce que la somme qui lui est alloué porte intérêt à compter de la date du jugement sont dépourvues d'objet.

Sur les frais liés au litige :

11. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ". L'article R. 621-13 du même code prévoit que : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Cette ordonnance désigne la ou les parties qui assumeront la charge de ces frais et honoraires () Dans le cas où les frais d'expertise mentionnés à l'alinéa précédent sont compris dans les dépens d'une instance principale, la formation de jugement statuant sur cette instance peut décider que la charge définitive de ces frais incombe à une partie autre que celle qui a été désignée par l'ordonnance mentionnée à l'alinéa précédent ou par le jugement rendu sur un recours dirigé contre cette ordonnance () ".

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre les frais de l'expertise du docteur A, expert désigné par le juge des référés, liquidés et taxés à 1 740 euros à la charge définitive des Hôpitaux de Saint-Maurice.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

14. Les dispositions qui viennent d'être citées font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme C, qui n'est pas dans la présente instance, tenue aux dépens, la somme que demandent les Hôpitaux de Saint-Maurice au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des Hôpitaux de Saint-Maurice une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par

Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne.

Article 2 : Les Hôpitaux de Saint-Maurice sont condamnés à payer une somme de 85 000 euros à Mme C sous déduction de la provision qui lui a été effectivement versée en exécution de l'ordonnance du 26 février 2021.

Article 3 : Les frais de l'expertise confiée au docteur A, liquidés et taxés à 1 740 euros à la charge définitive des Hôpitaux de Saint-Maurice.

Article 4 : Les Hôpitaux de Saint-Maurice verseront une somme de 1 500 euros à Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, aux Hôpitaux

de Saint-Maurice et à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne.

Copie pour information en sera adressée à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 21 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Sonia Norval-Grivet, première conseillère.

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

T. GallaudL'assesseure la plus ancienne

Dans l'ordre du tableau,

S. Norval-Grivet

La greffière,

O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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