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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1905656

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1905656

vendredi 7 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1905656
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantAIROLDI-MARTIN CAROLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 juin 2019 et 27 mai 2021, Francis D, représenté par Me Airoldi-Martin, a demandé au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme totale de 145 868,61 euros en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge médicale dont il a été l'objet à compter du 26 septembre 2014 à l'hôpital Henri Mondor ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutenait que :

- l'AP-HP a commis des fautes dans la réalisation de l'intervention chirurgicale qu'il a subie ainsi qu'un manquement à son devoir d'information qui ont été à l'origine d'une perte de chance d'échapper au préjudice qu'il a subi à la suite de cette intervention ;

- il est fondé à demander réparation de son entier préjudice personnel, à hauteur

de 69 916,13 et de 50 % de son préjudice patrimonial, soit la somme de 75 952,48 euros.

Par un mémoire, enregistré le 28 août 2019, la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne, représentée par sa directrice en exercice, demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 922 496,84 euros au titre des débours qu'elle a exposés en raison des conséquences dommageables des fautes invoquées par le requérant ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HP l'indemnité forfaitaire prévue par le neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2021, l'AP-HP, représentée par son directeur général, conclut au rejet de la requête et des conclusions présentées par la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne, et, subsidiairement, à ce que les sommes allouées au requérant n'excèdent pas 3 000 euros au titre de son préjudice d'impréparation.

Elle soutient que :

- comme l'ont relevé les premiers experts, aucune faute n'a été commise lors de la prise en charge médicale du requérant et c'est à tort que les experts qui ont été ensuite désignés ont retenu des fautes ;

- dès lors qu'il n'existait aucune alternative thérapeutique efficace, le défaut d'information ne peut être regardé comme ayant privé le patient d'une chance de se soustraire au risque qui s'est finalement réalisé.

L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) représenté par Me Saumon, a présenté des observations

le 19 décembre 2019.

Par un mémoire, enregistré le 1er septembre 2021, Mme C A veuve D, Mme B D, M. E D et Mme F D, représentés

par Me Airoldi-Martin, déclarent reprendre l'instance engagée par Francis D, décédé

le 11 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G,

- les conclusions de Mme Delormas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Airoldi-Martin, avocate de Mme A et autres.

Considérant ce qui suit :

1. Francis D a été pris en charge le 24 septembre 2014 par l'hôpital Henri Mondor, qui relève de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), pour y subir le 26 septembre suivant une intervention chirurgicale consistant en une ablation de fibrillation auriculaire par radiofréquence. Il a ensuite présenté une fistule oeso-cardiaque révélée par trois épisodes d'embolie gazeuse digestive, neurologique et coronaire, qui ont donné lieu notamment à des traitements chirurgicaux. Par une ordonnance du 13 avril 2016, le juge des référés du tribunal administratif, a, sur la requête n° 1507800 présentée par Francis D, ordonné une expertise et l'a confiée à expert qui a, après avoir obtenu la désignation de deux sapiteurs, a rendu son rapport le 4 octobre 2017. Le 14 février 2018, Francis D a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) d'Île-de-France, qui a diligenté une nouvelle expertise, confiée à un collège d'experts, et a, par un avis du 22 novembre 2018, invité l'ONIAM et l'AP-HP à adresser au patient une offre d'indemnisation en application de l'article L. 1142-14 du code de la santé publique. L'ONIAM a présenté une offre partielle d'un montant de 69 916,13 euros à Francis D que celui-ci a acceptée. L'AP-HP lui a proposé une indemnisation à hauteur de 3 000 euros, que l'intéressé a refusée. Francis D, qui est décédé le 11 juin 2021, avait demandé au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser la somme totale de 145 868,61 euros en réparation de son préjudice.

Mme C A veuve D, Mme B D, M. E D et Mme F D, agissant en qualité d'héritiers de Francis D ont déclaré reprendre l'instance qu'il avait introduite.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, dans sa version applicable au litige : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () Il est tenu compte de la volonté de la personne de bénéficier de l'une de ces formes de prise en charge. () Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen. ". En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

4. Il résulte de l'instruction que la lésion de l'œsophage subie par Francis D constitue un aléa thérapeutique connu, rare, et revêtant le caractère de risque grave, qui n'a pas été porté à la connaissance du patient, ce que, au demeurant, l'AP-HP ne conteste pas. Le manquement à l'obligation d'information qui en a résulté constitue une faute de nature à engager la responsabilité de cette dernière.

5. Si l'expert désigné par le juge des référés a estimé que la prise en charge des conséquences de l'accident médical dont a été victime Francis D a été réalisée dans les règles de l'art, le collège d'expert désigné par la CCI a pour sa part estimé, de façon circonstanciée, que la laparotomie exploratrice qui a été réalisée n'était pas nécessaire pour reconnaître la cause de l'ileus dont a été atteint la victime et que le diagnostic de fistule et sa prise en charge ont été réalisés avec retard. Le premier rapport d'expertise n'expose pas de façon détaillée les raisons pour lesquelles l'expert a estimé, avec le concours des sapiteurs, qu'aucun manquement aux règles de l'art n'avait été commis et ne saurait, dans ces conditions contredire sérieusement l'appréciation ainsi portée par le collège d'expert désigné par la CCI. En outre, si l'AP-HP conteste sur ce point le bien-fondé du rapport de ce collège, elle n'apporte aucun élément médical sérieux ni aucune justification à l'appui de ses allégations. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction que les deux manquements évoqués ci-dessus constituent une faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP, qui ont fait perdre une chance à Francis D d'échapper aux conséquences dommageables des complications dont il a été atteint.

6. Toutefois, si le collège d'expert désigné par la CCI a indiqué que M. D pouvait être regardé comme ayant perdu une chance d'échapper à 50 % des conséquences dommageables qui viennent d'être évoquées, il a procédé à une estimation globale incluant, en premier lieu, les précautions dont il estime qu'elles auraient pu être prises dans la surveillance du geste cardiologique tout en relevant qu'elles n'étaient à l'époque que de simples recommandations, en sorte qu'aucun manquement aux règles de l'art ne pouvait être retenu à ce titre, en deuxième lieu, les manquements évoqués ci-dessus et, enfin, la mauvaise information pré opératoire.

7. Ainsi, le collège d'expert désigné par la CCI n'a pas donné d'éléments permettant d'apprécier l'ampleur de la chance perdue résultant des seuls deux manquements fautifs qu'il a identifiés. En outre, ce faisant, il semble avoir estimé que Francis D n'aurait peut-être pas consenti à l'acte s'il avait été informé des risques qu'il comportait, sans toutefois émettre un avis sur les éléments permettant d'apprécier les alternatives thérapeutiques qui pouvaient éventuellement être proposées à l'intéressé.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de prescrire un complément d'expertise, confié à un collège d'experts, dont la mission sera fixée comme il est dit à l'article 1er du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les requêtes de Mme A veuve D, Mmes D, et M. D, procédé par un collège d'experts à un complément d'expertise avec pour mission de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Francis D et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui lors de sa prise en charge par les équipes médicales de l'hôpital Henri Mondor ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ;

2°) donner un avis sur l'évolution prévisible de l'état de santé de Francis D si l'intervention chirurgicale du 26 septembre 2014 n'avait pas été pratiquée ; dire si des alternatives thérapeutiques existaient et, le cas échéant, comparer les avantages et inconvénients de ces alternatives avec ceux résultant de l'intervention qui a été pratiquée ;

3°) donner un avis sur l'ampleur (à évaluer en pourcentage) de la chance perdue par la victime de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader, liée aux seuls manquements relevés par le collège d'experts désigné par la CCI d'Ile-de-France ;

4°) Recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l'examen des questions précédemment définies.

Article 2 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils prêteront serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. Les experts déposeront leur rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifieront copie aux parties dans le délai fixé par la présidente du tribunal dans sa décision les désignant.

Article 3 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A veuve D, à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne.

Copie pour information en sera adressée à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 10 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Sonia Norval-Grivet, première conseillère,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2023.

La rapporteure,

S. G

Le président,

T. GallaudLa greffière,

L. Potin

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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