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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1906701

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1906701

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1906701
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantTOURAUT & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 juillet 2019 et 30 juillet 2020, M. C D, représenté par Me Lacroix, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de condamner la commune de Brou-sur-Chantereine à lui verser la somme de 70 266 euros en réparation du préjudice résultant de la minoration de ses droits à pension et à pension complémentaire, entraînent une perte de chance de percevoir l'intégralité de sa rémunération à la suite de l'irrégularité de son licenciement ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise avant-dire droit pour évaluer son préjudice financier ;

3°) de condamner la commune de Brou-sur-Chantereine à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral et de l'atteinte portée à son honneur ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Brou-sur-Chantereine une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- son licenciement illégal et annulé, engage la responsabilité pour faute de la commune ;

- la privation de rémunération à compter du mois de février 2017 a eu pour conséquence la minoration de sa pension de retraite et de sa pension complémentaire, qui s'étend jusqu'en 2037, à l'origine d'un préjudice financier dont il a droit à réparation ;

- n'ayant jamais fait l'objet de reproches par sa hiérarchie depuis sa prise de fonctions, il est fondé à obtenir réparation de son préjudice moral et de l'atteinte portée à son honneur.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 3 décembre 2019 et 14 septembre 2020, la commune de Brou-sur-Chantereine, représentée par Mme B, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 5 000 euros soit mise à la charge de M. D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'arrêté portant licenciement de M. D ayant été annulé seulement pour un motif de procédure, celui-ci était fondé et les préjudices dont se prévaut M. D ne sont, dès lors, pas en lien avec l'illégalité commise ;

- les prétentions indemnitaires de M. D sont, ainsi, infondées.

Par ordonnance du 11 octobre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 11 novembre 2021 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 88-145 du 15 février 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Barruel, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lacroix, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, agent non titulaire, a été recruté le 23 décembre 2008 par la commune de Brou-sur-Chantereine, sous couvert d'un contrat à durée déterminée, en qualité d'adjoint administratif de 2ème classe, du 5 janvier au 3 avril 2009. A compter du 31 décembre 2009 et pour une durée de trois ans, par un autre contrat à durée déterminée, il a été recruté en qualité d'attaché territorial et nommé responsable du service urbanisme et voirie et, à titre accessoire, régisseur titulaire des " services techniques " à compter du 8 novembre 2010. Le contrat dont il bénéficiait a été transformé en contrat à durée indéterminée à compter du 13 mars 2012. M. D a fait l'objet d'un arrêté du maire, le 18 octobre 2016, prononçant son licenciement à compter du 26 janvier 2017. Par un jugement n° 1610360 du 21 février 2019, le tribunal administratif de Melun a annulé cet arrêté, au motif qu'il a été pris au terme d'une procédure irrégulière, entachant sa légalité externe. Par courrier du 26 avril 2019, reçu le 29 avril suivant par la commune, M. D entend engager la responsabilité de la commune et solliciter la réparation des différents préjudices qu'il estime avoir subis, du fait de l'illégalité de l'arrêté prononçant son licenciement.

Sur les conclusions principales à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

2. L'arrêté du maire de Brou-sur-Chantereine du 18 octobre 2016 prononçant le licenciement pour insuffisance professionnelle de M. D a été annulé par le tribunal administratif de Melun par un jugement n° 1610360 du 21 février 2019, au motif qu'il était entaché d'illégalités externes. Toute illégalité étant fautive, l'illégalité de cet arrêté constitue une faute engageant la responsabilité de la commune de Brou-sur-Chantereine.

En ce qui concerne les préjudices et leur lien de causalité :

3. D'une part, lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité, pour un vice de procédure, de la décision prononçant son éviction du service, il appartient au juge de plein contentieux, saisi de moyens en ce sens, de déterminer, en premier lieu, la nature de cette irrégularité procédurale puis, en second lieu, de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si, compte tenu de la nature et de la gravité de cette irrégularité procédurale, la même décision aurait pu être légalement prise, s'agissant tant du principe même de la sanction que de son quantum, dans le cadre d'une procédure régulière.

4. D'autre part, aux termes de l'article 39-2 du décret du 15 février 1988 pris pour l'application de l'article 136 de la loi du 26 janvier 1984 modifiée portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale et relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale : " L'agent contractuel peut être licencié pour un motif d'insuffisance professionnelle () ".

5. Le licenciement pour inaptitude professionnelle d'un agent public ne peut être fondé que sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé, s'agissant d'un agent contractuel, et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ces fonctions. Une évaluation portant sur la manière dont l'agent a exercé de nouvelles fonctions correspondant à son grade durant une période suffisante et révélant son inaptitude à un exercice normal de ces fonctions peut, alors, être de nature à justifier légalement son licenciement.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article 39-4 du même décret : " En cas de transformation du besoin ou de l'emploi qui a justifié le recrutement de l'agent contractuel sur un emploi permanent (), l'autorité peut proposer la modification d'un élément substantiel du contrat de travail tel que notamment la quotité de temps de travail de l'agent, ou un changement de son lieu de travail. Elle peut proposer dans les mêmes conditions une modification des fonctions de l'agent, sous réserve que celle-ci soit compatible avec la qualification professionnelle de l'agent. Lorsqu'une telle modification est envisagée, la proposition est adressée à l'agent par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou par lettre remise en main propre contre décharge. / Cette lettre informe l'agent qu'il dispose d'un mois à compter de sa réception pour faire connaître, le cas échéant, son acceptation et l'informe des conséquences de son silence. / A défaut de réponse dans le délai d'un mois, l'agent est réputé avoir refusé la modification proposée ".

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment de l'arrêté litigieux et du jugement du tribunal administratif de Melun du 21 février 2019, que l'arrêté prononçant le licenciement de M. D, pour insuffisance professionnelle, a été annulé au motif que le requérant n'avait pas disposé de suffisamment de temps, entre sa convocation à l'entretien préalable et la notification de l'arrêté de licenciement, pour préparer utilement sa défense et qu'il n'avait pu consulter l'intégralité de son dossier individuel, notamment en l'absence de sa fiche de notation au titre de l'année 2014.

8. Il est constant qu'à la suite d'une réorganisation des services techniques de la commune, les fonctions qu'exerçait M. D depuis 2009 en tant que responsable du service " urbanisme et voirie ", en qualité d'attaché territorial, ont été amenées à évoluer, aboutissant à l'élaboration d'une nouvelle fiche de son poste, intitulé " responsable des travaux : entreprise/régie ". Cette nouvelle fiche de poste a été transmise le 5 mai 2014 au requérant. En vertu des dispositions précitées de l'article 39-4 du décret du 15 février 1988 susvisé, en l'absence de réponse de sa part, M. D est réputé avoir refusé la proposition de modification de ses fonctions, contrairement aux termes du courrier du maire du même jour qui lui a été adressé. Toutefois, il résulte de l'instruction que celui-ci a exercé les nouvelles missions prévues dans cette nouvelle fiche de poste et a également suivi les formations correspondantes. D'une part, la commune de Brou-sur-Chantereine n'a pas entendu tiré les conséquences de ce refus tacite en mettant fin au contrat de l'intéressé, lui permettant ainsi d'exercer les fonctions correspondantes. D'autre part, M. D, comme il a été indiqué, a exercé les nouvelles fonctions, de sorte qu'il doit être, ce faisant, regardé comme les ayant acceptées et a, en outre, signé les fiches de postes suivantes, modifiées les 2 décembre 2014 et 27 janvier 2016, en concertation la commune. Par suite, M. D, titulaire d'une licence en droit et dont le curriculum vitae fait état d'expériences professionnelles en tant que responsable d'équipe, ne peut sérieusement soutenir ne jamais avoir accepté ses nouvelles missions, ni que l'évolution de son poste a été réalisée sans prendre en compte ses qualifications professionnelles.

9. Malgré les formations suivies à compter du mois de juin 2014, M. D a rapidement rencontré des difficultés dans ses nouvelles fonctions, tenant notamment à l'absence de réalisation des tâches demandées sans explication, ni sollicitation d'aide de sa part, à l'absence de réponse aux interrogations de ses responsables hiérarchiques, de planification de ses tâches ainsi que de celles de son équipe, dont le stock de matériel nécessaire aux travaux n'était ni suivi ni anticipé, ou tenant encore au défaut de toute sécurisation de matériel de chantier à l'égard des riverains. Ces difficultés ont donné lieu à plusieurs réunions avec ses responsables hiérarchiques, notamment le 12 juin 2014, les 19 février et 13 mai 2015 ainsi que les 6 et 13 avril 2016, afin d'y remédier et de rappeler à l'ordre M. D, lequel ne peut donc sérieusement soutenir qu'il ne disposait pas d'un droit de réponse lorsque ses difficultés étaient évoquées. En dépit de ces réunions, les difficultés de M. D ont persisté et ont été constatées tant par son responsable, le directeur des services techniques, que la directrice générale des services, difficultés auxquelles se sont ajoutées une attitude désinvolte et négligente, qui ne traduisait aucune volonté d'amélioration de la part de M. D. L'ensemble de ces faits sont décrits dans les rapports relatifs à sa manière de servir, élaborés par son responsable hiérarchique les 3 juin 2014, 17 février 2016 et 22 septembre 2016, lesquels mettent en exergue l'impact négatif du comportement du requérant sur l'organisation générale du service et sur l'image des services communaux auprès des interlocuteurs extérieurs, ayant justifié la décision du maire du 20 mai 2016 de lui retirer la responsabilité du centre technique municipal, à compter du recrutement d'un nouveau responsable. Si M. D fait valoir les notations positives dont il bénéficiait jusqu'en 2013, il ne fournit aucun élément permettant d'infirmer l'ensemble des faits établis par la commune, lesquels caractérisent, non pas une carence ponctuelle, mais une inaptitude de M. D à exercer normalement, et sur une période suffisante, les fonctions qui lui ont été dévolues de 2014 à 2016. Dans ces conditions, et malgré les arguments avancés par M. D, le maire de Brou-sur-Chantereine aurait pu légalement, en l'absence des illégalités externes dont était entaché l'arrêté du 18 octobre 2016, prononcer son licenciement pour insuffisance professionnelle.

10. En second lieu, aux termes de l'article 39-3 du décret du 15 février 1988 susvisé : " I.- Sans préjudice des dispositions relatives au licenciement pour faute disciplinaire, pour insuffisance professionnelle ou pour inaptitude physique, le licenciement d'un agent contractuel recruté sur un emploi permanent conformément à l'article 3-3 de la loi du 26 janvier 1984 susvisée peut être notamment justifié par l'un des motifs suivants : / () 2° La transformation du besoin ou de l'emploi qui a justifié le recrutement, lorsque l'adaptation de l'agent au nouveau besoin n'est pas possible () ". Aux termes de l'article 39-5 du même décret, dans sa version applicable à la date de l'arrêté litigieux : " I.- Le licenciement pour l'un des motifs prévus à l'article 39-3, à l'exclusion de celui prévu au 5°, ne peut être prononcé que lorsque le reclassement de l'agent n'est pas possible dans un autre emploi que la loi du 26 janvier 1984 susvisée autorise à pourvoir par un agent contractuel et dans le respect des dispositions légales régissant le recrutement des agents contractuels () ".

11. Si le licenciement pour insuffisance professionnelle d'un agent ne peut être fondé que sur des éléments manifestant son inaptitude à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé ou correspondant à son grade et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ses missions, aucun texte législatif ou réglementaire ni aucun principe n'impose, avant de licencier pour insuffisance professionnelle un fonctionnaire qui ne parvient pas à exercer des fonctions correspondant à son grade ou aux fonctions pour lesquelles il a été engagé, de chercher à le reclasser dans d'autres emplois que ceux correspondant à son grade.

12. M. D doit être regardé comme invoquant le moyen tiré du détournement de procédure dont serait entaché l'arrêté litigieux, en ce que le maire de Brou-sur-Chantereine l'aurait licencié pour insuffisance professionnelle afin d'éviter de procéder à son reclassement, pourtant exigé par les dispositions précitées du décret du 15 février 1988 susvisé lorsque le besoin ou l'emploi qui a justifié le recrutement est transformé et que l'adaptation de l'agent n'est pas possible. Toutefois, et d'une part, M. D, tel que jugé précédemment, disposait du grade et des qualifications professionnelles nécessaires pour assurer les fonctions nouvellement définies en 2014, de sorte que son adaptation sur le poste était, en principe, possible. D'autre part, eu égard à ce qui a été indiqué, son insuffisance professionnelle est établie par les différentes pièces du dossier et était de nature à justifier son licenciement, ce qui exemptait la commune de toute obligation de reclassement à son égard. Par conséquent, le détournement de procédure invoqué par M. D n'est pas établi.

13. Il résulte de tout ce qui précède que le maire de Brou-sur-Chantereine aurait pu légalement, en l'absence des illégalités externes entachant l'arrêté du 18 octobre 2016, prononcer le licenciement de M. D pour insuffisance professionnelle.

14. Par conséquent, le préjudice invoqué par M. D, tenant à la privation de rémunération ayant abouti à une minoration de sa pension, le préjudice moral et l'atteinte portée à son honneur, ne présentent aucun lien de causalité avec la faute commise par la commune de Brou-sur-Chantereine, résultant du vice ayant entaché d'illégalité l'arrêté du maire du 18 octobre 2016. Dès lors, l'ensemble des conclusions indemnitaires présentées par M. D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions subsidiaires à fin d'expertise :

15. Tel que jugé au point précédent, le préjudice financier invoqué par M. D ne présentant aucun lien de causalité avec l'illégalité de l'arrêté prononçant son licenciement, il n'y a, dès lors, aucune utilité à ordonner une expertise afin d'évaluer un tel préjudice, de sorte que ses conclusions doivent être rejetées.

Sur les dépens :

16. M. D n'établissant pas avoir exposé de dépens, ses conclusions ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Brou-sur-Chantereine, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. D demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de M. D la somme réclamée par la commune de Brou-sur-Chantereine au même titre.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Brou-sur-Chantereine sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et à la commune de Brou-sur-Chantereine.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lopa Dufrénot, présidente,

Mme Leconte, conseillère,

Mme Delon, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 13 juillet 2022.

La rapporteure,

E. A

La présidente,

M. ELa greffière,

C. TRÉMOUREUX

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. TRÉMOUREUX

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