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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2008926

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2008926

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2008926
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP SAIDJI & MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 novembre 2020, M. B A, représenté par Me Avon Scharr, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Provins Léon Binet à lui verser la somme totale de 110 000 euros en sa qualité d'ayant droit de Marie-France Margarit en réparation du préjudice subi par cette dernière à la suite de son hospitalisation le 3 juin 2017 ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Provins Léon Binet à lui verser la somme totale de 26 500 euros en réparation des conséquences dommageables du décès de sa mère constaté le 7 juin 2017 ;

Il soutient :

- que la responsabilité du centre hospitalier de Provins Léon Binet est engagée dès lors que l'état de Marie-France Margarit lors de son hospitalisation impliquait que des mesures de surveillance soient prises en vue d'éviter une fugue de la patiente ;

- que le centre hospitalier de Provins Léon Binet doit réparer intégralement les conséquences dommageables de la fugue et du décès de Marie-France Margarit dès lors que ces événements ne seraient pas survenus si des mesures adéquates avaient été prises ;

- qu'il est en conséquence fondé à demander réparation à hauteur des sommes suivantes, au titre du préjudice subi par sa mère : 45 000 euros s'agissant des souffrances qu'elle a endurées ; 65 000 euros s'agissant de la perte de chance de survie ; et au titre de son préjudice en tant que victime indirecte : 12 000 euros s'agissant du préjudice d'accompagnement ; et

14 500 euros en réparation du préjudice d'affection.

Par un mémoire, enregistré le 21 décembre 2020, la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne, représentée par sa directrice en exercice, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Provins Léon Binet à lui rembourser la somme de 3 415 euros, assortie des intérêts au taux légal, au titre du capital décès versé aux ayants droits de Marie-France Margarit ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Provins Léon Binet l'indemnité forfaitaire prévue par le neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Provins Léon Binet la somme de 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er décembre 2022, le centre hospitalier de Provins Léon Binet, représenté par Me Tamburini-Bonnefoy, conclut à ce que la condamnation prononcée à son encontre n'excède pas les sommes de 4 725 euros en ce qui concerne le requérant et 1 195,25 euros en ce qui concerne la caisse primaire d'assurance maladie et à ce que le tribunal rejette le surplus des conclusions qui lui sont soumises.

Il soutient que :

- dès lors qu'une procédure pénale a été engagée par le requérant, il convient de s'assurer qu'il n'a pas bénéficié d'une indemnisation ;

- l'équipe soignante ne disposait pas du dossier médical de la patiente et n'avait pas connaissance de ses antécédents psychiatriques et du risque de fugue qui pouvait en découler, ce dont il convient de tenir compte pour apprécier la gravité des manquements consistant à ne pas avoir réalisé de consultation psychiatrique en urgence et à ne pas avoir pris de mesure de surveillance ;

- le taux de perte de chance de 35 % retenu par les experts est en conséquence justifié, ce d'autant que le centre hospitalier de Provins est un service ouvert, que le caractère prévisible du décès n'est pas établi, dès lors qu'il n'a pas pu être déterminé s'il était accidentel, et qu'aucun élément relatif au suivi antérieur de l'intéressé n'a été produit ;

- la perte de chance de survie ne saurait être indemnisée tout comme le préjudice d'accompagnement et le déficit fonctionnel temporaire ;

- l'évaluation des souffrances endurées et du préjudice d'affection, avant application du taux de perte de chance, ne saurait excéder respectivement 7 000 et 6 500 euros.

L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (ONIAM) a produit des observations le 16 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté interministériel du 15 décembre 2022 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2023 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Timothée Gallaud, président ;

- les conclusions de Mme Sophie Delormas, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Taverne, avocate du centre hospitalier de Provins Léon Binet.

Considérant ce qui suit :

1. Marie-France Margarit a été conduite par les services de secours au centre hospitalier de Provins Léon Binet le 3 juin 2017 à la suite d'un malaise sans perte de connaissance, la patiente se plaignant d'oppression thoracique et d'une fatigue importante ; hospitalisée dans cet établissement, elle en est sortie la nuit même ; son corps a été retrouvé sans vie dans une rivière située à proximité, le 7 juin suivant. Après avoir saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France d'une procédure de règlement amiable, laquelle a désigné un collège d'expert qui a rendu un rapport au vu duquel elle a estimé, par un avis du 2 juillet 2020, que la responsabilité du centre hospitalier de Provins de Léon Binet était engagée, M. A, agissant tant en sa qualité d'héritier de Marie-France Margarit qu'en son nom propre, demande au tribunal de condamner cet établissement à lui verser diverses sommes en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge médicale dont sa mère a été l'objet lors de son hospitalisation et du décès de celle-ci.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. Pour apprécier l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, il convient de tenir compte notamment, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte susceptible de le mettre en danger, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

4. S'il n'est pas établi que l'équipe soignante qui a pris en charge

Marie-France Margarit au centre hospitalier de Provins Léon Binet le 3 juin 2017 avait une connaissance précise de la pathologie psychiatrique dont elle était atteinte, pour laquelle elle avait été suivie antérieurement dans d'autres établissements, il résulte de l'instruction que des antécédents de syndromes dépressifs ont été relevés lors de l'admission de la patiente et qu'un " état d'incurie " et l'hygiène de celle-ci a amené le praticien qui l'a examinée à prévoir une consultation psychiatrique au cours de son hospitalisation. Le collège d'experts désigné par la CCI d'Ile-de-France a estimé que l'état confusionnel de la patiente impliquait une évaluation par un spécialiste et que le psychiatre de garde aurait dû en conséquence être appelé sans attendre le lendemain. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que, après que la patiente a été admise en service de soins somatiques vers 20 heures, elle a été retrouvée dans la nuit, vers

2 heures 52, avec ses vêtements personnels, dans le couloir, après avoir enlevé sans précaution sa perfusion et fait de nombreuses taches de sang dans sa chambre. Il n'apparaît pas que, devant le souhait ainsi manifesté par la patiente de quitter l'établissement alors que son état de santé nécessitait qu'elle soit hospitalisée et que son comportement manifestait la persistance d'un état confusionnel, une surveillance renforcée ait été mise en place ni qu'un appel ait été fait au médecin de garde pour procéder à une réévaluation clinique, mesures dont il résulte de l'instruction, notamment du rapport des experts désignés par la CCI, qu'elles étaient justifiées par l'état de la patiente. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que les conditions dans lesquelles sa mère a été ainsi prise en charge révèlent une faute dans l'organisation du service, constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Provins Léon Binet. Ce dernier ne saurait en l'espèce se prévaloir du régime d'hospitalisation libre sous lequel était placée la patiente, lequel ne faisait pas obstacle à ce qu'une mesure de surveillance renforcée soit prise ou que soit posée la question de démarches en vue de demander une hospitalisation sous contrainte après une réévaluation clinique de l'intéressée.

Sur le lien de causalité :

5. Si le centre hospitalier de Provins Léon Binet soutient qu'il n'est tenu d'indemniser qu'une fraction du préjudice résultant des fautes relevées au point 4, il résulte de l'instruction que l'état psychiatrique de Marie-France Margarit lorsqu'elle a quitté l'établissement dans la nuit du 3 au 4 juin 2017 était tel qu'elle pouvait se mettre en danger. Dans ces conditions, son décès n'aurait pas eu lieu dans les circonstances de temps et de lieu dans lequel il est survenu si une surveillance renforcée, appropriée à son état de santé, avait été assurée. Par suite, la responsabilité du centre hospitalier se trouve engagée à raison de la totalité des conséquences dommageables de la noyade, consécutive à l'état confusionnel dans lequel

Marie-France Margarit s'est trouvée lors de sa fugue, et du décès qui en a résulté, sans qu'ait d'incidence le fait qu'il n'a pas pu être déterminé si elle s'est volontairement donnée la mort ou bien si la noyade est accidentelle.

Sur le préjudice et les droits des parties :

6. Si le centre hospitalier de Provins Léon Binet fait valoir qu'une enquête pénale a été diligentée après la découverte du cadavre de la victime, il ne résulte pas de l'instruction qu'une action publique ait été déclenchée et ait permis une constitution de partie civile aboutissant à une indemnisation des conséquences dommageables du décès de Marie-France Margarit, point sur lequel le centre hospitalier n'apporte aucun élément. Au demeurant, il ne ressort pas des éléments relatifs à l'enquête produit par le requérant à la demande du tribunal que M. A aurait déclaré qu'il entendait se constituer partie civile.

En ce qui concerne le préjudice subi par Marie-France Margarit :

7. Il résulte de l'instruction que la victime a éprouvé avant son décès des souffrances évaluées par les experts à 4 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation du préjudice subi à ce titre en allouant à ses héritiers la somme de 7 000 euros.

8. En revanche, si M. A demande réparation au titre d'un préjudice résultant d'une " perte de chance de survivre " subi par la victime, il ne fait état d'aucun dommage ayant pu donner naissance à un droit entré dans le patrimoine de celle-ci avant son décès. Par suite, la demande présentée au titre d'un tel chef de préjudice doit être rejetée.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Provins Léon Binet à verser la somme de 7 000 euros aux héritiers de Marie-France Margarit.

En ce qui concerne le préjudice subi par M. A :

10. M. A est fondé à demander réparation au titre du préjudice d'affection résultant du décès de sa mère, dont il sera fait, dans les circonstances de l'espèce, une juste réparation en lui allouant la somme de 6 000 euros.

11. En revanche, si M. A demande réparation au titre d'un préjudice d'accompagnement, il n'apporte aucune précision à l'appui de cette demande, notamment sur les conditions dans lesquelles ses conditions d'existence auraient été affectées entre la fugue de sa mère et le décès de cette dernière. Le requérant n'apporte notamment aucun élément de nature à établir qu'il aurait été prévenu de la fugue de sa mère. Dans ces conditions, la réalité même du préjudice dont il demande réparation à ce titre n'est pas établie.

12. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander la condamnation du centre hospitalier de Provins Léon Binet à la somme de 6 000 euros.

En ce qui concerne les débours exposés par la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne :

13. La caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne justifie avoir versé

la somme de 3 415 euros correspondant au capital versé aux ayants droits de

Marie-France Margarit en raison du décès de cette dernière. Par suite, la caisse et fondée à demander la condamnation du centre hospitalier de Provins Léon Binet à lui verser ladite somme. La caisse a droit, comme elle le demande aux intérêts au taux légal à compter du

21 décembre 2020, date d'enregistrement de son mémoire.

Sur les frais liés au litige :

14. En premier lieu, la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne a droit, en application du neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, à une indemnité de 1 138,33 euros, correspondant au tiers de la somme dont elle obtient le remboursement en vertu du présent jugement.

15. En second lieu, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Provins Léon Binet la somme que demande la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Provins Léon Binet est condamné à payer aux héritiers de Marie-France Margarit une somme de 7 000 euros.

Article 2 : Le centre hospitalier de Provins Léon Binet est condamné à payer à M. A une somme de 6 000 euros.

Article 3 : Le centre hospitalier de Provins Léon Binet est condamné à payer à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne la somme de 3 415 euros avec intérêts au taux légal à compter du 21 décembre 2020.

Article 4 : Le centre hospitalier de Provins Léon Binet versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne la somme de 1 138,33 euros au titre du neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au centre hospitalier de Provins Léon Binet et à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine-et-Marne.

Copie pour information en sera transmise à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 8 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Aurore Perrin, première conseillère,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

Le président-rapporteur,

T. GallaudL'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

A. Perrin

La greffière,

O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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