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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2100496

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2100496

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2100496
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantJUFFROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 janvier 2021 et 31 décembre 2021, Mme A B, représentée par la SELARL D4 Avocats Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune d'Orly au paiement de la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices matériel et moral qu'elle estime avoir subis dans le cadre de ses fonctions ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Orly la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- elle a fait l'objet d'agissements constitutifs de harcèlement moral et de discrimination de la part de sa hiérarchie, de nature à engager la responsabilité pour faute de la commune d'Orly, qui se sont traduits par une réduction de ses missions et une impossibilité d'échanger avec les équipes à l'annonce de sa grossesse en 2019 ainsi qu'une modification de son poste en 2020 constituant une mise à l'écart et une rétrogradation l'ayant contrainte à démissionner ;

- sa démission doit être requalifiée en licenciement illégal compte tenu de la modification substantielle de son contrat de travail opérée par la commune d'Orly ;

- cette modification substantielle est illégale dès lors qu'elle est intervenue, non dans l'intérêt du service, mais dans le but de l'évincer, avant le terme de son contrat et sans qu'elle ait préalablement reçu de proposition de modification ;

- elle a subi des préjudices matériel et moral devant être réparés à hauteur de la somme de 30 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 28 octobre 2021 et 23 mars 2022, présentés par Me Juffroy, la commune d'Orly, représentée par sa maire en exercice, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme B la somme de 1 500 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 14 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 15 décembre 2023 à midi.

Par un courrier du 12 septembre 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires présentées par Mme B à raison de la modification substantielle des clauses de son contrat de travail ayant entraîné sa démission, pour défaut de liaison du contentieux en l'absence de demande préalable indemnitaire s'agissant de ce fait générateur.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourrel Jalon, rapporteure,

- les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- et les observations de Me Juffroy, représentant la commune d'Orly.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été recrutée par la commune d'Orly à compter du 11 septembre 2017 en tant que chargée de mission commerce - manager de centre-ville, par un acte d'engagement d'une durée d'un an. Le 11 septembre 2018, son engagement a été renouvelé pour une durée de trois ans, pour occuper les fonctions de responsable développement économique en charge des commerces - manager de centre-ville. Par un courrier du 22 septembre 2020, reçu le 23 septembre 2020, elle a adressé à la maire d'Orly une demande indemnitaire tendant à ce que la commune l'indemnise des préjudices qu'elle estime avoir subis dans l'exercice de ses fonctions, qui a été implicitement rejetée. Par la présente requête, Mme B demande la condamnation de la commune d'Orly à lui payer la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis dans le cadre de ses fonctions.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne la responsabilité de la commune au titre de la modification substantielle du contrat de travail :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. / (). ".

3. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur, quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question. Par suite, la victime est recevable à demander au juge administratif, dans les deux mois suivant la notification de la décision ayant rejeté sa réclamation, la condamnation de l'administration à l'indemniser de tout dommage ayant résulté de ce fait générateur, y compris en invoquant des chefs de préjudice qui n'étaient pas mentionnés dans sa réclamation.

4. En l'espèce, Mme B invoque, à l'appui de sa requête, la faute qu'aurait commise la commune d'Orly en modifiant substantiellement les clauses de son contrat de travail à l'origine de sa démission, cette dernière devant donc être requalifiée en licenciement. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'intéressée n'a pas invoqué cette faute dans sa demande préalable tendant au paiement d'une indemnité. Par suite, en l'absence de liaison du contentieux, les conclusions de la requérante tendant à l'engagement de la responsabilité de la commune au titre de ce fait générateur sont irrecevables, ainsi que les parties en ont été informées par courrier du 12 septembre 2024.

En ce qui concerne la responsabilité de la commune au titre du harcèlement moral :

5. Mme B recherche tout d'abord la responsabilité de la commune d'Orly sur le fondement de la faute à raison d'agissements de harcèlement moral qu'elle estime avoir subis entre 2019 et 2020, ayant eu pour effet une dégradation de ses conditions de travail et une altération de sa santé l'ayant conduite à démissionner.

6. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, alors applicable, désormais codifiées à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / () ".

7. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Par ailleurs, pour être qualifiés de harcèlement moral, les agissements en cause doivent excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

9. En premier lieu, Mme B soutient qu'une réduction de ses missions et de ses responsabilités a été décidée par sa hiérarchie lors de la réunion du 11 septembre 2019 suite à l'annonce de sa grossesse. Il résulte de l'instruction, et en particulier du compte-rendu de cette réunion, dont il ne ressort pas une volonté de réduire le périmètre des missions de Mme B, que celle-ci s'est vu confier, à l'occasion de cette réunion, un certain nombre de dossiers et que d'autres étaient pris en charge par ses collègues et sa supérieure hiérarchique. En l'absence de tout élément sur les dossiers dont la requérante avait la charge antérieurement et alors que la commune soutient que cette réunion avait pour objet la répartition des dossiers avant le départ en congé maternité de Mme B, les circonstances relatées ne font pas présumer l'existence de faits de harcèlement moral.

10. En deuxième lieu, Mme B soutient qu'elle s'est trouvée dans l'impossibilité d'échanger avec les équipes à la suite de la réunion du 11 septembre 2019 citée au point 9. Toutefois, en se bornant à rapporter les propos d'un collègue et à produire une attestation d'une autre collègue évoquant des réunions auxquelles elle n'aurait pas été conviée ou ayant eu lieu pendant ses congés, elle ne fait pas présumer l'existence de faits de harcèlement moral à son encontre.

11. En dernier lieu, Mme B soutient que la modification envisagée de son poste de responsable développement économique en charge des commerces - manager de centre-ville en un poste de chargée de mission en charge des commerces, qui lui a été annoncée le 9 avril 2020 par téléphone, constitue une mise à l'écart et une rétrogradation dès lors que l'encadrement de la chargée de mission en charge des entreprises et le lien direct avec les élus ne relèvent plus des prérogatives de ce nouveau poste. Tout d'abord, contrairement à ce que soutient Mme B, il résulte de l'instruction et notamment de la nouvelle fiche de poste qu'elle produit, que le poste de chargée de mission en charge des commerces implique toujours un lien direct avec les élus. Ensuite, il résulte de l'instruction que le retrait de la mission d'encadrement dont Mme B était chargée est directement lié à la réorganisation des services de la commune d'Orly, engagée depuis 2017, dans le contexte d'un transfert de compétences vers l'établissement public territorial Grand Orly Seine-Bièvres et d'une externalisation de la gestion des marchés urbains. Cette évolution du poste a d'ailleurs fait l'objet d'un avis favorable à l'unanimité du comité technique lors de sa séance du 10 juin 2020. Dans ces conditions, la modification envisagée du poste de Mme B était justifiée par l'intérêt du service et n'excédait pas les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. En outre, la circonstance que Mme B a été informée de cette modification à l'occasion d'un appel téléphonique résulte du confinement décrété au mois de mars 2020 au cours de la pandémie de Covid-19. De même, si l'intéressée soutient que la directrice des ressources humaines ne lui a pas proposé de rendez-vous pour évoquer la transformation de son poste avant le début du mois d'octobre 2020, il résulte des échanges de courriels produits que cela était lié à ses propres congés et à ceux de la directrice des ressources humaines, qui lui a finalement proposé un rendez-vous avec un autre agent de la direction des ressources humaines au mois de septembre. Enfin, si la requérante invoque le fait que la nouvelle fiche de poste, datée du 21 février 2020, ne lui a été transmise que le 16 juillet suivant à la suite d'une demande expresse de sa part, date à laquelle la modification du poste n'était d'ailleurs pas encore effective, cette seule circonstance n'est pas par elle-même susceptible de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral.

12. L'ensemble de ces faits, s'ils démontrent l'existence d'un contexte professionnel difficile et d'incompréhensions ressenties par Mme B à l'égard de l'évolution de son poste, ne peuvent être qualifiés d'agissements de harcèlement moral, qu'ils soient considérés isolément ou dans leur ensemble. Mme B n'est en conséquence pas fondée à demander l'indemnisation des préjudices résultant du harcèlement moral qu'elle estime avoir subi et en raison duquel elle expose avoir démissionné.

En ce qui concerne la responsabilité de la commune au titre du traitement discriminatoire :

13. Aux termes de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, applicable à la date de la décision attaquée, désormais codifié à l'article L. 131-1 du code général de la fonction publique : " () Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de () leur situation de famille ou de grossesse () ". Le juge, lors de la contestation d'une décision dont il est soutenu qu'elle serait empreinte de discrimination, doit attendre du requérant qui s'estime lésé par une telle mesure qu'il soumette au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte au principe de l'égalité de traitement des personnes. Il incombe alors au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

14. Mme B recherche la responsabilité de la commune d'Orly en raison de la discrimination dont elle estime avoir fait l'objet du fait de sa grossesse. Cependant, pour les mêmes raisons que celles mentionnées aux points précédents, les faits relatés par Mme B ne font pas présumer l'existence d'un traitement discriminatoire à son encontre. Par suite, la responsabilité de la commune d'Orly ne saurait être engagée sur ce fondement.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la responsabilité pour faute de la commune d'Orly ne peut être engagée. Mme B n'est dès lors pas fondée à demander la condamnation de cette dernière à lui payer la somme de 30 000 euros en réparation des préjudices matériel et moral qu'elle aurait subis.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge la commune d'Orly, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de Mme B la somme de 250 euros au titre des frais exposés par la commune d'Orly et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Mme B versera à la commune d'Orly la somme de 250 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune d'Orly.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Issard, conseillère,

Mme Bourrel Jalon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 10 octobre 2024.

La rapporteure,

A. BOURREL JALONLa présidente,

I. BILLANDON

La greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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