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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2101862

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2101862

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2101862
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantCABINET PEYRICAL & SABATTIER ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 1er mars 2021 et le 19 juillet 2022, M. A B, représenté par Me Pouliquen-Gourmelon, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune d'Alfortville à lui payer la somme de 88 787,24 euros en réparation de son préjudice financier résultant de son maintien illégal en disponibilité, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa réclamation préalable et de l'anatocisme ;

2°) de condamner la commune d'Alfortville à lui payer la somme de 10 000 euros en réparation de son préjudice moral et de ses troubles dans les conditions d'existence ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Alfortville le versement de la somme de 2 000 euros à Me Pouliquen-Gourmelon au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la commune d'Alfortville aurait dû lui proposer un poste correspondant à son grade à la suite de sa demande de réintégration dans un délai raisonnable ou, à défaut, saisir le centre national de la fonction publique territoriale ou le centre de gestion compétent ;

- son maintien en disponibilité pendant six ans constitue une illégalité susceptible d'engager la responsabilité pour faute de la commune d'Alfortville ;

- il a subi un préjudice matériel du fait de cette illégalité dès lors qu'il n'a pas pu bénéficier de ses droits à l'avancement et à la retraite et qu'il a connu des troubles dans les conditions d'existence, qui doit être indemnisé à hauteur de la somme de 88 767,24 euros ;

- il a subi un préjudice moral indemnisable à hauteur de la somme de 10 000 euros en raison de la précarité de son statut ;

- la créance dont il se prévaut n'est pas prescrite dès lors qu'il a sollicité sa réintégration chaque année à compter de 2013.

Par un mémoire en défense, présenté par Me Sabattier et enregistré le 20 juillet 2021, la commune d'Alfortville, représentée par son maire en exercice, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge du requérant la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la créance dont se prévaut le requérant, résultant de la décision en date du 1er août 2013 de refus de le réintégrer, était prescrite dans son intégralité à la date de la réception de sa demande indemnitaire préalable ;

- le requérant ne pouvait être regardé comme ayant été en position de disponibilité à compter du 14 novembre 2009 et n'avait donc pas droit à sa réintégration, dès lors que l'arrêté du 14 novembre 2006 l'a placé illégalement en disponibilité pour une durée de sept ans au lieu de trois ans, en méconnaissance des dispositions de l'article 21 du décret du 13 janvier 1986, sans que l'intéressé ait sollicité le renouvellement de cette disponibilité à l'issue d'une période de trois ans consécutive à cet arrêté ;

- à supposer que son placement en disponibilité se soit prolongé jusqu'au 31 août 2013, la demande de réintégration du requérant était tardive en vertu des dispositions de l'article 26 du décret du 13 janvier 1986, si bien qu'elle n'a pas commis de faute en refusant d'y faire droit ;

- aucun poste vacant correspondant au grade du requérant ne s'est présenté durant la période contestée, les postes que le requérant cite dans sa requête correspondant à un grade plus élevé ou requérant des compétences qu'il n'a pas développées.

Par une décision du 3 février 2020, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 86-16 du 13 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Issard,

- les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- les observations de Me Sabattier, représentant la commune d'Alfortville,

- M. B n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, titulaire du grade d'adjoint administratif de 2ème classe, a été recruté par la commune d'Alfortville le 18 novembre 1991. Ayant été placé en disponibilité à compter du 1er septembre 2003, il a demandé à la commune sa réintégration par un courrier en date du 11 juin 2013 auquel la commune a répondu par un courrier du 12 août 2013 lui indiquant qu'il resterait en disponibilité dans l'attente de la vacance d'un poste correspondant à son grade. Par un courrier en date du 23 octobre 2020, il a présenté une demande indemnitaire préalable à la commune qui l'a implicitement rejetée. Par la présente requête, il demande la condamnation de la commune d'Alfortville à l'indemniser des préjudices subis en raison de son maintien illégal en disponibilité.

Sur la prescription :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. () ". Et aux termes de l'article 2 de cette loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. /()/ Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. () ".

3. Lorsqu'un litige oppose un agent public à son administration sur le montant des rémunérations auxquelles il a droit et que le fait générateur de la créance se trouve ainsi dans les services accomplis par l'intéressé, la prescription est acquise au début de la quatrième année suivant chacune de celles au titre desquelles ses services auraient dû être rémunérés. Il en va toutefois différemment lorsque la créance d'un agent public porte sur la réparation d'une mesure illégalement prise à son encontre et qui a eu pour effet de le priver de fonctions. En pareille hypothèse, le fait générateur de la créance doit être rattaché, non à l'exercice au cours duquel la décision a été prise, mais à celui au cours duquel elle a été valablement notifiée.

4. Au cas particulier, la commune d'Alfortville fait valoir que la demande indemnitaire préalable formée par M. B le 23 octobre 2020 était atteinte par la prescription quadriennale en vertu des dispositions précitées de la loi du 31 décembre 1968, dès lors que la décision refusant de le réintégrer, qui lui a été valablement notifiée et qui constitue le fait générateur de la créance de l'intéressé, date du 12 août 2013. Il résulte de l'instruction que, par ce courrier, dont au demeurant la date de notification n'est pas certaine, la commune n'a pas fait droit à la première demande de réintégration présentée par M. B le 11 juin 2013, au motif qu'aucun poste vacant ne correspondait à son grade. Le requérant a toutefois réitéré sa demande par des courriers réceptionnés le 16 novembre 2015, le 30 septembre 2016, le 11 septembre 2018 et le 21 octobre 2019, qui ont valablement interrompu le délai de prescription quadriennale dans les conditions fixées à l'article 2 de la loi susmentionnée. Il s'ensuit que la créance dont se prévaut M. B n'était pas prescrite lorsqu'il l'a présentée à la commune d'Alfortville le 23 octobre 2020.

Sur la responsabilité :

5. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 72 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans sa rédaction applicable au litige : " La disponibilité est prononcée, soit à la demande de l'intéressé, soit d'office à l'expiration des congés prévus aux 2°, 3° et 4° de l'article 57. Le fonctionnaire mis en disponibilité qui refuse successivement trois postes qui lui sont proposés dans le ressort territorial de son cadre d'emploi, emploi ou corps en vue de la réintégration peut être licencié après avis de la commission administrative paritaire ". Aux termes de l'article 26 du décret du 13 janvier 1986 relatif aux positions de détachement, hors cadres, de disponibilité et de congé parental des fonctionnaires territoriaux et à l'intégration, dans sa rédaction applicable au litige : " Sauf dans le cas où la période de mise en disponibilité n'excède pas trois mois, le fonctionnaire mis en disponibilité sur sa demande fait connaître à son administration d'origine sa décision de solliciter le renouvellement de la disponibilité ou de réintégrer son cadre d'emplois d'origine trois mois au moins avant l'expiration de la disponibilité. () / Le fonctionnaire qui a formulé avant l'expiration de la période de mise en disponibilité une demande de réintégration est maintenu en disponibilité jusqu'à ce qu'un poste lui soit proposé dans les conditions prévues à l'article 97 de la loi du 26 janvier 1984 précitée () ".

6. Il résulte de ces dispositions que le fonctionnaire mis en disponibilité pour convenances personnelles a le droit, sous réserve de la vacance d'un emploi correspondant à son grade, d'obtenir sa réintégration à l'issue d'une période de disponibilité. D'une part, si ces textes n'imposent pas à l'autorité dont relève le fonctionnaire de délai pour procéder à cette réintégration, celle-ci doit intervenir, en fonction des vacances d'emplois qui se produisent, dans un délai raisonnable. D'autre part, lorsque la collectivité dont relève l'agent constate qu'elle n'est pas en mesure de lui proposer un emploi correspondant à son grade à la date à laquelle la réintégration est demandée, elle doit saisir, sauf réintégration possible à bref délai, le centre national de la fonction publique territoriale ou le centre de gestion local afin qu'il lui propose tout emploi vacant correspondant à son grade.

7. Il résulte de l'instruction que M. B a sollicité sa réintégration à cinq reprises à compter du 11 juin 2013 et que la première proposition de poste vacant que lui a adressée la commune n'est intervenue que le 15 décembre 2019 alors que, selon la liste de postes vacants correspondant aux grades d'adjoint administratif et d'adjoint administratif principal établie par le centre interdépartemental de gestion de la Petite couronne que le requérant produit à l'instance, dix-neuf postes étaient vacants au sein de la commune entre 2013 et 2019. Si la commune d'Alfortville se prévaut de ce que tous les postes vacants en 2013 étaient destinés à être pourvus par des adjoint principaux et que le requérant n'était pas titulaire de ce grade, elle ne démontre pas que M. B n'aurait pas disposé des compétences nécessaires pour occuper les fonctions des huit autres postes mentionnés par cette liste. La commune produit, par ailleurs, des fiches de poste correspondant à des emplois vacants n'étant pas listés par le document précité du centre interdépartemental de gestion, ce qui laisse supposer que d'autres opportunités de proposer un emploi vacant à M. B se sont présentées durant cette période. En outre, les circonstances que M. B aurait formé sa demande de réintégration deux mois et demi avant le terme de sa disponibilité au lieu des trois mois prévus par l'article 26 du décret du 13 janvier 1986, ou encore que l'arrêté le plaçant en disponibilité pour sept ans aurait été illégal puisque la durée maximale prévue par le décret du 13 janvier 1986 pour placer un agent en disponibilité pour convenances personnelles était de trois ans, sont sans incidence sur l'obligation qui s'imposait à la commune de proposer un poste vacant à l'intéressé dans un délai raisonnable. Enfin, la commune ne démontre pas avoir saisi le centre national de la fonction publique ou le centre interdépartemental de gestion lorsqu'elle a constaté l'absence de poste vacant correspondant au grade du requérant suite à ses multiples demandes de réintégration. En revanche, compte tenu de ce que M. B a rejeté l'offre de poste d'agent au pré-accueil des affaires générales qui lui a été proposé par la commune par un courrier du 15 décembre 2019, il doit être considéré comme ne souhaitant plus réintégrer les effectifs de la commune à cette date.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la commune d'Alfortville a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en maintenant M. B en position de disponibilité du 1er septembre 2014, date à laquelle la commune d'Alfortville aurait dû procéder à sa réintégration suite à l'écoulement d'un délai raisonnable à compter de la première demande de réintégration de l'intéressé, au 15 décembre 2019, date à laquelle M. B a rejeté l'offre de poste formulée par la commune, démontrant ainsi qu'il avait renoncé à être réintégré dans ses effectifs, et que M. B est fondé à demander la condamnation de la commune à réparer les préjudices qu'il a subis à ce titre durant cette période.

Sur les préjudices :

9. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un fonctionnaire qui a été irrégulièrement maintenu hors de toute position régulière a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de son maintien illégal hors de toute position. Pour déterminer l'étendue des préjudices, il est tenu compte, en outre, des démarches qu'il appartient à l'intéressé d'entreprendre auprès de son administration pour faire cesser cette illégalité. Dans ce cadre, sont indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité.

En ce qui concerne le préjudice subi du fait de la perte de revenu :

10. Il résulte de l'instruction, et notamment des bulletins de salaire et des relevés de prestations sociales produits par l'intéressé, que M. B a perçu durant la période en litige, la somme totale de 56 100,99 euros. La commune d'Alfortville produit, par ailleurs, un document reconstituant la carrière que M. B aurait dû suivre s'il avait été réintégré au 1er septembre 2014, indiquant qu'il aurait dû percevoir une rémunération nette totale de 77 838,11 euros. Il en résulte qu'il sera fait une juste appréciation du préjudice financier de M. B au cours de la période en litige en fixant l'indemnisation de celui-ci à la somme de 21 737,12 euros.

En ce qui concerne le préjudice subi du fait des troubles dans les conditions d'existence et le préjudice moral :

11. Il résulte de l'instruction que la faute commise par la commune d'Alfortville du fait du maintien illégal de M. B en disponibilité durant six années a entraîné pour l'intéressé des difficultés financières à l'origine de troubles dans les conditions d'existence dont il se prévaut, ainsi qu'un préjudice moral lié aux répercussions de cette situation sur sa vie personnelle. Il sera fait une juste indemnisation de ce préjudice en l'indemnisant à hauteur de 1 000 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

12. M. B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 21 737,12 euros due au titre de la réparation de son préjudice financier à compter du 27 octobre 2020, date de réception de sa demande par la commune d'Alfortville.

13. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 1er mars 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 27 octobre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés à l'instance :

14. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que l'avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de la commune d'Alfortville le versement à Me Pouliquen-Gourmelon de la somme de 1 500 euros. En revanche, M. B n'étant pas la partie perdante, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la commune d'Alfortville sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La commune d'Alfortville est condamnée à payer à M. B une somme de 21 737,12 euros avec intérêts au taux légal à compter du 27 octobre 2020 au titre de la réparation de son préjudice financier. Les intérêts échus à la date du 27 octobre 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La commune d'Alfortville est condamnée à payer à M. B une somme de 1 000 euros au titre de la réparation de son préjudice moral.

Article 3 : Sous réserve que Me Pouliquen-Gourmelon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la commune d'Alfortville versera à Me Pouliquen-Gourmelon, avocate de M. B, une somme de 1 500 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune d'Alfortville au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Pouliquen-Gourmelon et à la commune d'Alfortville.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Issard, conseillère,

Mme Bourrel Jalon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

La rapporteure,

C. ISSARD

La présidente,

I. BILLANDON La greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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