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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2103673

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2103673

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2103673
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantCABINET SEBAN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 20 avril 2021, 9 février et 8 mars 2022 et 27 février 2024, Mme A B, représentée par le cabinet Athon-Perez, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Vitry-sur-Seine à lui payer une somme globale s'évaluant en dernier lieu à 77 100 euros, assortie des intérêts légaux et de leur capitalisation, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de sa maladie professionnelle déclarée en novembre 2014 ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Vitry-sur-Seine une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- la responsabilité sans faute de la commune de Vitry-sur-Seine est engagée dès lors qu'elle souffre d'une atteinte pathologique des deux épaules, imputable à l'exercice de ses fonctions et reconnue comme maladie professionnelle par l'autorité territoriale, par décision du 3 août 2016, dont il a résulté pour elle des préjudices ;

- elle est fondée à demander à ce titre, en réparation des préjudices subis, le paiement par la commune des sommes suivantes :

* au titre des souffrances endurées (avant consolidation) : 10 000 euros ;

* au titre du déficit fonctionnel temporaire et des troubles dans les conditions d'existence : 6 300 euros ;

* au titre du déficit fonctionnel permanent et des souffrances physiques et morales subies après consolidation : en dernier lieu, respectivement 40 800 euros et 20 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er décembre 2021, la commune de Vitry-sur-Seine, représentée par le cabinet Seban et Associés, agissant par Me Carrère, conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce qu'une expertise médicale soit ordonnée et à ce qu'il ne soit que partiellement fait droit aux prétentions indemnitaires de la requérante, et en tout état de à ce que soit mise à la charge de celle-ci une somme de 2 500 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les demandes indemnitaires ne sont ni fondées ni justifiées dans leur montant.

Par une ordonnance du 16 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 17 avril 2023 à midi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 ;

- le décret n° 2005-442 du 2 mai 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, rapporteure,

- les conclusions de M. Florian Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- et les observations de Me Achard, représentant Mme B, ainsi que celles de Me Hubert-Hugoud, du cabinet Seban et Associés, représentant la commune de Vitry-sur-Seine.

Considérant ce qui suit :

1. Titulaire du grade d'adjoint technique de 2ème classe, Mme A B exerce les fonctions d'agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (ATSEM) au sein de la commune de Vitry-sur-Seine. Mme B a été affectée d'une pathologie du coude déclarée le 24 septembre 2012 et reconnue maladie professionnelle par une décision du maire de Vitry-sur-Seine du 22 novembre 2012. Puis elle a présenté une atteinte pathologique aux deux épaules, déclarée en novembre 2014 et reconnue comme maladie professionnelle par une décision de la même autorité du 3 août 2016. Par un courrier du 22 décembre 2020 réceptionné par la commune le lendemain, Mme B a formé un recours indemnitaire préalable tendant à l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de sa maladie professionnelle déclarée en 2014 et reconnue en 2016, le silence gardé par l'administration sur cette demande ayant fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, la requérante demande la condamnation de la commune à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur le principe de responsabilité :

2. En vertu des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite, les fonctionnaires civils de l'Etat qui se trouvent dans l'incapacité permanente de continuer leurs fonctions en raison d'infirmités résultant de blessures ou de maladies contractées ou aggravées en service peuvent être radiés des cadres par anticipation et ont droit au versement d'une rente viagère d'invalidité cumulable avec la pension rémunérant les services. Conformément aux prescriptions figurant alors au II de l'article 119 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, désormais codifiées à l'article L. 556-15 du code général des collectivités publiques, l'article 37 du décret du 26 décembre 2003 relatif au régime de retraite des fonctionnaires affiliés à la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales, prévoit des règles comparables au profit des agents tributaires de la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales. En outre, le décret du 2 mai 2005 relatif à l'attribution de l'allocation temporaire d'invalidité aux fonctionnaires relevant de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière, prévoit que soit accordée au profit des mêmes agents une telle allocation dont le montant est fixé à la fraction du traitement brut afférent à l'indice 100 correspondant au taux d'invalidité.

3. Compte tenu des conditions posées à leur octroi et de leur mode de calcul, la rente viagère d'invalidité et l'allocation temporaire d'invalidité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Ces dispositions ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

4. Il résulte de l'instruction que Mme B a été affectée d'une pathologie aux épaules déclarée en novembre 2014, que la commission de réforme réunie le 25 avril 2016 a regardée comme imputable au service, qui a été reconnue comme telle par le maire de Vitry-sur-Seine par une décision du 3 août 2016, et dont une expertise du 18 octobre 2016 a estimé qu'elle relevait du tableau 57 des maladies professionnelles. Il s'ensuit que Mme B est fondée à rechercher la responsabilité sans faute de la commune de Vitry-sur-Seine et est en droit d'obtenir, à ce titre, réparation des préjudices personnels ou patrimoniaux d'une autre nature que ceux correspondant aux pertes de revenus et à l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par la maladie professionnelle en litige, pour autant que ces préjudices soient en lien direct et certain avec cette pathologie.

Sur les préjudices invoqués et les conclusions à fin d'expertise :

En ce qui concerne le droit à réparation :

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que la pathologie en litige est caractérisée par un syndrome douloureux affectant Mme B aux deux épaules, diagnostiqué comme " périarthrite scapulo humérale bilatérale " aux termes d'un rapport d'expertise du 13 mars 2017. Cette pathologie est décrite par deux rhumatologues consultés par l'intéressée les 20 mars 2014 et 8 juin 2015 puis par un médecin expert le 18 août 2015 comme une tendinopathie avec enraidissement des épaules plus particulièrement associée à des douleurs lors des manœuvres contre résistance ou mouvement de rotation des épaules. Il résulte également de l'instruction que ce syndrome a donné lieu à des arrêts de travail à compter du 12 novembre 2014, pris en charge au titre de la législation sur les maladies professionnelles par une décision de l'autorité territoriale du 3 août 2016, ainsi qu'à un traitement par infiltrations, antalgiques et anti-inflammatoires. Contrairement à ce qu'invoque la commune de Vitry-sur-Seine en défense, les éléments précités établissent l'existence des préjudices tenant aux souffrances endurées et au déficit fonctionnel temporaire, invoqués par la requérante pour ce qui concerne la période avant consolidation, subis en lien direct et certain avec la pathologie en litige.

6. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que deux expertises médicales, réalisées les 18 octobre 2016 et 24 février 2017, cette seconde ayant donné lieu à un rapport du 13 mars 2017, ont conclu qu'il résulte de la maladie en litige une incapacité permanente partielle (IPP) appréciée à un taux global de 14 %, se déclinant en 8 % pour ce qui concerne l'épaule droite et 6 % pour l'épaule gauche. La requérante fait, en outre, valoir que cette incapacité s'est par la suite aggravée, une expertise diligentée le 11 octobre 2021 ayant conclu à un taux global de 24 %. Par ailleurs, alors que la date du 18 octobre 2016, à laquelle Mme B soutient que son état de santé a été consolidé, est retenue par une expertise médicale diligentée le même jour et est admise par la commune en défense, le rapport d'expertise du 13 mars 2017 a constaté, postérieurement à une telle date de consolidation, des douleurs persistantes associées à l'enraidissement des épaules et aux manœuvres contre résistance, ce tant à l'examen clinique qu'au regard du dossier médical de la requérante, notamment constitué d'une imagerie par résonnance magnétique (IRM) du 6 décembre 2016 révélant la présence d'une tendinopathie du sus-épineux. Ainsi, la commune n'est pas fondée à soutenir qu'aucun déficit fonctionnel permanent ne résulterait des pièces versées aux débats. En outre, aucune disposition légale ou réglementaire ni aucun principe ne fait obstacle à ce que Mme B obtienne réparation, ce même en l'absence de faute de la commune conformément à ce qui a été rappelé au point 3, de ce chef de préjudice, dès lors que celui-ci n'a pas pour objet de réparer les pertes de revenus ni l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par la maladie professionnelle.

7. En dernier lieu, en revanche, si Mme B invoque, en sus des déficits fonctionnel et temporaire qu'elle a subis, ses troubles dans les conditions d'existence résultant de sa maladie, les postes de préjudice précités ont convocation à réparer ceux-ci, respectivement avant et post consolidation, en sorte qu'ils ne peuvent faire l'objet surabondamment d'une indemnisation distincte. De même, les souffrances subies après consolidation étant incluses dans le poste de préjudice du déficit fonctionnel permanent, il ne peut être indemnisé séparément au titre d'un préjudice distinct. Ainsi, aucune indemnité distincte ne peut être allouée à ces égards.

En ce qui concerne les préjudices et la demande d'expertise :

8. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. La mission confiée à l'expert peut viser à concilier les parties. ". Il incombe, en principe, au juge de statuer au vu des pièces du dossier, le cas échéant après avoir demandé aux parties les éléments complémentaires qu'il juge nécessaires à son appréciation. Il ne lui revient d'ordonner une expertise que lorsqu'il n'est pas en mesure de se prononcer au vu des pièces et éléments qu'il a recueillis et que l'expertise présente ainsi un caractère utile.

9. L'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier l'étendue exacte des souffrances endurées, du déficit fonctionnel temporaire et du déficit fonctionnel permanent subis par Mme B en lien direct et certain avec la pathologie déclarée en novembre 2014 et reconnue comme maladie professionnelle le 3 août 2016. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la demande indemnitaire de la requérante à ces égards, de désigner un expert avec la mission telle que ci-dessous définie dans l'article 3 du présent jugement.

10. Tous droits, conclusions et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions de Mme B à fin d'indemnisation, procédé à une expertise médicale.

Article 2 : L'expert sera désigné par la présidente du tribunal ou par le magistrat désigné en application de l'article R. 621-1-1 du code de justice administrative. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il pourra, avec l'autorisation de la présidente du tribunal ou du magistrat désigné, se faire assister par tout sapiteur de son choix.

Article 3 : Il aura pour mission de :

1°) se faire communiquer, même par des tiers, tous documents et pièces utiles, et notamment l'entier dossier médical de Mme B afférent à la pathologie en litige ;

2°) décrire l'état de santé de Mme B en indiquant les soins, traitements et interventions dont celle-ci a fait l'objet à raison de la pathologie déclarée en novembre 2014 et reconnue le 3 août 2016, ainsi que les soins, traitements et interventions éventuellement prévisibles en conséquence de celles-ci ;

3°) donner son avis sur la date à laquelle l'état de santé de Mme B résultant de la même pathologie déclarée en novembre 2014 peut être regardée comme consolidée ;

4°) décrire précisément, par référence au barème indicatif de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), la nature et l'étendue des souffrances endurées, du déficit fonctionnel temporaire et du déficit fonctionnel permanent résultant pour Mme B de la même pathologie déclarée en novembre 2014, en donnant son avis quant aux taux correspondant à l'étendue de ces préjudices ;

5 °) recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles à l'examen des questions précédemment définies.

Article 4 : Tous droits, conclusions et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Vitry-sur-Seine.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Leconte, première conseillère,

Mme Massengo, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 4 avril 2024.

La rapporteure,

S. LECONTELa présidente,

I. BILLANDON

La greffière,

L. LE GRALL

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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