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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2104810

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2104810

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2104810
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTSOUDEROS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 18 mai 2021, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine.

Par une requête et des mémoires enregistrés les 23 mars 2021, le 11 janvier 2024 et

le 1er février 2024, la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine, représentée par son directeur, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Assistance publique-hôpitaux de Paris à lui verser la somme

de 373 783,06 euros au titre des débours qu'elle a exposés pour la prise en charge de M. B A, à compter du 2 juin 2015, avec intérêt au taux légal à compter du jugement à intervenir ;

2°) de mettre à la charge de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris l'indemnité forfaitaire prévue par le neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine soutient que :

- la responsabilité de l'Assistance-publique-hôpitaux de Paris est engagée à la suite de la faute dont M. A a été victime à l'occasion de son hospitalisation à compter du 2 juin 2015 à l'hôpital Bicêtre ;

- elle est, par suite, fondée à demander le remboursement des débours qu'elle a déjà exposés pour la prise en charge de M. A à la suite de cette faute ;

- sa créance s'élève à la somme totale de 373 783,06 euros représentant les prestations servies ou à verser et strictement imputables à la faute de l'AP-HP, au titre de frais hospitaliers, médicaux et pharmaceutiques, de frais d'appareillage, de frais de transport, d'indemnités journalières et de dépenses de santé futures pour un besoin viager.

M. A a présenté des observations le 23 mars 2021, le 12 janvier 2024 et les 2 et 17 février 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 janvier 2024, l'AP-HP, représentée par Me Tsouderos conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- si la tardiveté de la mise en œuvre du traitement de la rétention vésicale a contribué à la survenance du dommage, c'est par l'effet d'une perte de chance relevée par l'expertise ;

- rien ne permet d'affirmer que la mise en œuvre plus précoce d'un sondage aurait permis d'éviter les complications survenues ;

- l'ancienneté et la fragilité du montage chirurgical anti-reflux ont contribué au dommage ;

- la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine n'est fondée qu'à poursuivre le remboursement d'une fraction de prestations correspondant à la chance perdue du fait de la faute retenue par l'expert ;

- les frais d'hospitalisation initiale des 1er et 2 juin 2015 ne trouvent pas leur origine dans le retard fautif qui lui est imputé ;

- en l'absence d'accord, la caisse n'est pas fondée à poursuivre le remboursement des frais futurs sous forme d'une indemnité capitalisée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2023 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dominique Binet, premier conseiller,

- les conclusions de M. Cyril Dayon, rapporteur public,

- et les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a bénéficié d'une transplantation rénale le 20 janvier 1996 à l'hôpital Bicêtre. Le 5 août 2014, il a été hospitalisé au service de néphrologie de l'hôpital Bicêtre pour le bilan annuel de sa greffe rénale. Au regard des résultats de l'échographie qui avait été réalisée

le 23 juin 2014, qui mettaient en évidence des cavités hypotoniques dans un contexte de vessie pleine, une échographie de contrôle a été prescrite et réalisée le 29 septembre 2014 et a montré une importante dilatation du rein greffé avec un résidu post-mictionnel de 600 centimètres cubes. Le 1er juin 2015, une scanographie des voies urinaires a permis de montrer que M. A souffrait d'une urétéro-hydronéphrose du rein transplanté et un problème de drainage vésical. M. A a alors été immédiatement hospitalisé les 2 et 3 juin 2015 au service de néphrologie de l'hôpital Bicêtre, où il a reçu la pose d'une sonde vésicale. Par la suite, M. A a été hospitalisé à 15 reprises entre le 20 juin 2015 et le 15 avril 2016, dans différents hôpitaux de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), pour traiter 11 pyélonéphrites et une épididymite. Une cystographie a été réalisée le 2 février 2016 et a mis en évidence la présence d'un reflux vésico-rénal. Le 15 avril 2016, à l'occasion d'une nouvelle pyélonéphrite droite, le patient a bénéficié d'une injection de macroplastique en traitement de ce reflux. Dans les suites de cette intervention, les infections urinaires et les pyélonéphrites ont cessé, hormis un épisode de pyélonéphrite en mars 2018 dont le traitement a nécessité une hospitalisation. M. A a saisi la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France, laquelle a diligenté une expertise. A l'issue de cette procédure amiable, aucune offre d'indemnisation n'a été faite en dépit de l'avis de la CCI dans le sens de la responsabilité de l'AP-HP. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) des Hauts-de-Seine demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 373 783,06 euros au titre des débours qu'elle a exposés à la suite de l'infection dont a été victime M. A.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité et le lien de causalité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. "

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise diligentée par la CCI, qu'une négligence dans la prise en charge de la part du service de néphrologie de l'hôpital Bicêtre a été responsable de l'absence de soins de la vessie rétentionniste de M. A entre le 23 juin 2014 et le 15 avril 2016, soit presque deux ans pendant lesquels seize hospitalisations ont été nécessaires en raison de la survenue de onze pyélonéphrites et d'une épididymite droite. Dans ces conditions, le retard de prise en charge de la rétention vésicale chronique constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP.

4. L'AP-HP soutient, sans assortir cette allégation d'éléments médicaux, que si l'hyperpression développée par l'urine dans une vessie pleine a pu, comme l'indique l'expert, " forcer " le montage chirurgical anti-reflux et provoquer le reflux vésico-rénal, l'ancienneté et la fragilité subséquente dudit montage a contribué au dommage. Toutefois, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que les recommandations concernant le suivi ambulatoire de l'adulte transplanté rénale au-delà de trois mois après transplantation, qui ont été publiées en 2007 par la Haute Autorité de la Santé, n'ont pas été correctement mises en œuvre pour le suivi de M. A en l'absence de réalisation d'échographie annuelle et que l'âge du greffon n'est pas la cause des complications survenues, qui sont en relation directe certaines et exclusive avec le défaut de prise en charge de la rétention vésical chronique. Par suite, l'AP-HP n'est pas fondée à soutenir que la faute commise n'est qu'à l'origine d'une perte de chance pour M. A d'échapper au dommage. Il suit de là que la caisse primaire d'assurance maladie

des Hauts-de-Seine est fondée à demander réparation de l'intégralité des conséquences dommageables de cette faute.

En ce qui concerne le préjudice indemnisable :

5. Aux termes des trois premiers alinéas de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel ".

S'agissant des débours exposés avant la consolidation de l'état de santé de la victime :

6. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expertise diligentée par la CCI, que l'état de santé de M. A doit être regardé comme ayant été consolidé le 19 septembre 2017 et que, avant cette dernière date, la caisse a exposé, au titre des dépenses de santé actuelles à compter du 1er juin 2015, des frais médicaux et d'hospitalisation, justifiées par un relevé des débours établi le 10 janvier 2024 et par une attestation d'imputabilité établie le 17 octobre 2019. Contrairement à ce que soutient l'AP-HP, l'hospitalisation des 1er et 2 juin 2015 trouve son origine dans la faute relevée ci-dessus, dès lors qu'elle a été motivée par des investigations complémentaires aux fins d'examiner les causes des symptômes présentés par le patient. Les frais d'hospitalisation dont la caisse peut obtenir le remboursement peuvent ainsi être fixés à 94 595,40 euros. De même, la caisse est fondée à demander le remboursement de frais médicaux pour un montant de 7 371,61 euros, de frais pharmaceutiques pour un montant de 1 817,92 euros, de frais d'appareillage pour un montant de 19 583,37 euros et, enfin, de frais de transport pour un montant de 124,44 euros.

7. Il résulte en outre de l'instruction que M. A a subi des pertes de gains professionnels avant la consolidation de son état de santé, qui ont été pris en charge par le versement d'indemnités journalières entre le 5 juin 2015 et le 31 août 2017. La CPAM est fondée à demander à ce titre le remboursement de la somme de 35 083,08 euros au titres des indemnités journalières versées à M. A.

S'agissant des débours exposés postérieurement à la consolidation :

8. La CPAM des Hauts-de-Seine est fondée à demander le remboursement des frais médicaux et pharmaceutiques exposés postérieurement à la consolidation de l'état de santé

de M. A et qui trouvent leur cause dans la faute commise par l'AP-HP. Il résulte de l'instruction que ces frais peuvent être évalués à une somme de 41 145,24 euros pour la période allant du 30 octobre 2017 et le 18 décembre 2023 conformément aux justifications produites par la caisse. Pour la période courant jusqu'à la date du présent jugement, il y a lieu d'ajouter une somme de 1 978,10 euros, tenant compte du montant annuel représentatif de ces dépenses. Dans ces conditions, la caisse est fondée à demander, au titre des dépenses de santé futures, jusqu'à la date du présent jugement, une somme de 43 123,34 euros.

9. S'agissant de la période courant à compter du présent jugement, si la CPAM demande que le montant des dépenses de santé qu'elle sera amené à exposer à titre viager soit capitalisé, il résulte des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale qui limitent le recours subrogatoire des caisses de sécurité sociale à l'encontre du responsable d'un accident corporel au préjudice qu'elle a pris en charge, que le remboursement des prestations qu'une caisse sera amenée à verser à l'avenir, de manière certaine, prend normalement la forme du versement d'une rente et ne peut être mis à la charge du responsable sous la forme du versement immédiat d'un capital représentatif qu'avec son accord. Dans la mesure où l'AP-HP s'oppose à une telle capitalisation, il y a lieu d'allouer à la caisse toutes les sommes qu'elle exposera à compter 4 mai 2024 au titre de l'appareillage que doit recevoir M. A, dans la limite d'un montant annuel de 5 822,64 euros et sous réserve de la justification de l'engagement effectif de ces frais futurs. Cette rente sera revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale

10. Il résulte de ce qui précède que la CPAM des Hauts-de-Seine est fondée à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme totale de 201 699,16 euros et à lui verser une rente annuelle dans les conditions prévues au point 9.

Sur les intérêts :

11. Même en l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts du jour de son prononcé jusqu'à son exécution, au taux légal puis, en application des dispositions de l'article L. 313-3 du code monétaire et financier, au taux majoré s'il n'est pas exécuté dans les deux mois de sa notification. Par suite, les conclusions de la CPAM des Hauts-de-Seine tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées portent intérêts à compter de la date du jugement sont dépourvues de tout objet et doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. D'une part, aux termes du neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté interministériel susvisé du 18 décembre 2023 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 118 € et 1 191 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2024 ".

13. La CPAM des Hauts-de-Seine a droit, en application des dispositions qui viennent d'être citées, à une indemnité de 1 191 euros dès lors que le tiers de la somme dont elle obtient le remboursement en vertu du présent jugement est supérieur au montant maximal fixé par ces dispositions.

14. D'autre part, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris la somme que la CPAM des Hauts-de-Seine demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le présent jugement est déclaré commun à M. B A.

Article 2 : L'Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à verser à la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine la somme de 201 699,16 euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 1er mai 2024.

Article 3 : L'Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine une rente annuelle dans les conditions fixées par le point 9 du présent jugement.

Article 4 : l'Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine la somme de 1 191 euros au titre du neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la caisse primaire d'assurance maladie

des Hauts-de-Seine, à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris et à M. B A.

Délibéré après l'audience du 29 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

M. Dominique Binet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

Le rapporteur,

D. Binet

Le président,

T. Gallaud

La greffière,

L. Potin

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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