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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2107048

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2107048

jeudi 7 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2107048
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantTOURROU PHILIPPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 26 juillet 2021, 14 avril 2022 et 10 février 2023, l'association Institut Européen d'Administration des Affaires (INSEAD), représentée par Me Tourrou, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée mis à sa charge au titre de la période du 1er septembre 2011 au 31 août 2014 pour un montant total de 7 052 117 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La requérante soutient que :

- les avis de mise en recouvrement relatifs aux impositions litigieuses lui ont été irrégulièrement notifiés par voie dématérialisée ;

- les formations en litige n'entrent pas dans le champ des dispositions du 5° bis de l'article 259 A du code général des impôts ;

- elle est en droit d'opposer sur le fondement des dispositions de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales la doctrine administrative qui énonce qu'une manifestation est un événement inhabituel présentant un caractère ponctuel, ce qui n'est pas le cas de ses formations.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 février et 8 juillet 2022, l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France conclut au rejet de la requête, en faisant valoir que les moyens développés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 282/2011 du Conseil du 15 mars 2011 ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Meyrignac ;

- les conclusions de M. Freydefont, rapporteur public ;

- et les observations de Me Tourrou, représentant l'association Institut Européen d'Administration des Affaires.

Considérant ce qui suit :

1. L'association Institut Européen d'Administration des Affaires (INSEAD), qui gère une école privée de commerce, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er septembre 2011 au 31 août 2014, à l'issue de laquelle elle a été rendue destinataire de deux propositions de rectification des 18 décembre 2015 et 16 décembre 2016. Des rappels de taxe sur la valeur ajoutée portant respectivement sur les périodes du 1er septembre 2011 au 31 août 2012 et du 1er septembre 2012 au 31 août 2014 ont été mis à sa charge par des avis de mise en recouvrement des 30 novembre 2018 et 31 octobre 2019. Les réclamations d'assiette présentées par la société le 17 décembre 2020 ont été rejetées par décision de l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France du 9 juin 2021. Par la requête susvisée, l'association demande la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée susmentionnés.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

2. Aux termes de l'article L. 256 du livre des procédures fiscales : " Un avis de mise en recouvrement est adressé par le comptable public compétent à tout redevable des sommes, droits, taxes et redevances de toute nature dont le recouvrement lui incombe lorsque le paiement n'a pas été effectué à la date d'exigibilité () ". Aux termes de l'article R. 256-3 du même livre : " L'avis de mise en recouvrement est rédigé en double exemplaire : a) Le premier, dit "original", est déposé au service compétent de la direction générale des finances publiques ou à la recette des douanes et droits indirects chargé du recouvrement ; b) Le second, dit "ampliation", est destiné à être notifié au redevable ou à son fondé de pouvoir ". Aux termes de l'article R. 256-6 du même livre : " La notification de l'avis de mise en recouvrement comporte l'envoi au redevable, soit au lieu de son domicile, de sa résidence ou de son siège, soit à l'adresse qu'il a lui-même fait connaître au service compétent de la direction générale des finances publiques ou au service des douanes et droits indirects compétent, de l'"ampliation" prévue à l'article R.* 256-3 (). Au cas où la lettre recommandée ne pourrait, pour quelque cause que ce soit, être remise au redevable destinataire ou à son fondé de pouvoir, il doit être demandé à la Poste de renvoyer au service compétent de la direction générale des finances publiques ou au service des douanes et droits indirects expéditeur, le pli non distribué annoté : a) D'une part, de la date de sa première présentation à l'adresse indiquée à la souscription ou, s'il y a lieu, à la nouvelle adresse connue de La Poste ; b) D'autre part, du motif de sa non-délivrance () ". Enfin, aux termes de l'article R. 256-7 du même livre : " L'avis de mise en recouvrement est réputé avoir été notifié : a) Dans le cas où l'"ampliation" a été effectivement remise par les services postaux au redevable ou à son fondé de pouvoir, le jour même de cette remise ; b) Lorsque la lettre recommandée n'a pu être distribuée du fait du redevable, le jour où en a été faite la première présentation ".

3. Si la requérante soutient que la notification des avis de mise en recouvrement des 30 novembre 2018 et 31 octobre 2019 n'a été effectuée que par voie dématérialisée et est donc irrégulière, il résulte de l'instruction que la notification de ces titres exécutoires a été effectuée par voie postale, ainsi qu'il résulte des avis de réception postaux mentionnant qu'ils ont été notifiés respectivement les 14 novembre 2018 et 12 novembre 2019. Dans ces conditions, l'association n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été privée d'une garantie substantielle.

Sur le bien-fondé des impositions litigieuses :

En ce qui concerne l'application de la loi fiscale :

4. D'une part, aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel () ". Aux termes de l'article 259 du même code : " Le lieu des prestations de services est situé en France : 1° Lorsque le preneur est un assujetti agissant en tant que tel et qu'il a en France : a) Le siège de son activité économique, sauf lorsqu'il dispose d'un établissement stable non situé en France auquel les services sont fournis ; b) Ou un établissement stable auquel les services sont fournis ; c) Ou, à défaut du a ou du b, son domicile ou sa résidence habituelle () ". Aux termes de l'article 259 A du même code : " Par dérogation à l'article 259, est situé en France le lieu des prestations de services suivantes : () 5° bis Les prestations de services fournies à un assujetti, ainsi que celles qui leur sont accessoires, consistant à donner accès à des manifestations culturelles, artistiques, sportives, scientifiques, éducatives, de divertissement ou similaires, telles que les foires et les expositions lorsque ces manifestations ont effectivement lieu en France () ".

5. D'autre part, le titre V de la directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée, relatif au lieu des opérations imposables, comprend un chapitre 3 intitulé " Lieu des prestations de services " dont la section 2, intitulée " Règles générales ", comporte les articles 44 et 45 de la directive. L'article 44 dispose que : " Le lieu des prestations de services fournies à un assujetti agissant en tant que tel est l'endroit où l'assujetti a établi le siège de son activité économique. Néanmoins, si ces services sont fournis à un établissement stable de l'assujetti situé en un lieu autre que l'endroit où il a établi le siège de son activité économique, le lieu des prestations de ces services est l'endroit où cet établissement stable est situé. À défaut d'un tel siège ou d'un tel établissement stable, le lieu des prestations de services est l'endroit où l'assujetti qui bénéficie de tels services a son domicile ou sa résidence habituelle ". La section 3 du chapitre 3 de la directive, intitulée " Dispositions particulières ", comprend les articles 46 à 59 bis de cette directive. Son article 53 prévoit que : " Le lieu des prestations de services consistant à donner accès à des manifestations culturelles, artistiques, sportives, scientifiques, éducatives, de divertissement ou similaires, telles que les foires et les expositions, ainsi que des prestations de services accessoires à cet accès, fournies à un assujetti, est l'endroit où ces manifestations ont effectivement lieu ". Aux termes de l'article 32 du règlement d'exécution (UE) n° 282/2011 du Conseil du 15 mars 2011 portant mesures d'exécution de la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006 relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée : " 1. Les services ayant pour objet l'accès à des manifestions culturelles, artistiques, sportives, scientifiques, éducatives, de divertissement ou similaires visés à l'article 53 de la directive 2006/112/CE comprennent les prestations de services dont les caractéristiques essentielles consistent à octroyer un droit d'accès à une manifestation en échange d'un billet ou d'une rémunération, y compris une rémunération sous forme d'un abonnement ou d'une cotisation périodique / 2. Le paragraphe 1 s'applique notamment : () c) au droit d'accès à des manifestations éducatives et scientifiques telles que des conférences et des séminaires. / () ".

6. Par arrêt C-647/17 du 13 mars 2019 (Skatteverket contre Srf konsulterna AB), la Cour de justice de l'Union européenne, après avoir notamment rappelé, d'une part, que " les articles 44 et 45 de la directive TVA contiennent une règle générale pour déterminer le lieu de rattachement fiscal des prestations de services, tandis que les articles 46 à 59 bis de cette directive prévoient une série de rattachements spécifiques ", qu'" il n'existe pas de prééminence des articles 44 et 45 de la directive TVA sur les articles 46 à 59 bis de celle-ci. Il y a lieu, dans chaque situation, de se demander si celle-ci correspond à l'un des cas mentionnés aux articles 46 à 59 bis de cette directive. C'est à défaut que ladite situation relève des articles 44 et 45 de celle-ci ", d'où " il s'ensuit que l'article 53 de la directive TVA ne doit pas être considéré comme une exception à un règle générale devant recevoir une interprétation stricte ", et, d'autre part, que " la logique qui sous-tend les dispositions de la directive TVA concernant le lieu des prestations de services veut que l'imposition s'effectue dans la mesure du possible à l'endroit où les biens et les services sont consommés ", a dit pour droit que " l'article 53 de la directive 2006/112/CE du Conseil, du 28 novembre 2006, relative au système commun de taxe sur la valeur ajoutée, telle que modifiée par la directive 2008/8/CE du Conseil, du 12 février 2008, doit être interprété en ce sens que les termes "services consistant à donner accès à des manifestations" visés à cette disposition comprennent un service, tel que celui en cause au principal, consistant en une formation en comptabilité et en gestion, d'une durée de cinq jours, dispensée à de seuls assujettis et qui suppose une inscription et un paiement préalables ".

7. En l'espèce, et eu égard à ce qui précède, c'est à bon droit que l'administration a estimé que les formations en litige, correspondant aux stages de perfectionnement OEP (Open Enrolment Program) et aux stages CCC (Conseil dans la Conduite du Changement), dispensés par l'association INSEAD au profit de salariés d'entreprises étrangères au sein de son établissement situé à Fontainebleau devaient être regardées, pour celles de ces formations n'excédant pas une durée de sept jours consécutifs, comme des " manifestations éducatives " au sens des dispositions précitées du 5° bis de l'article 259 A du code général des impôts, transposant en droit interne l'article 53 de la directive 2006/112/CE, et que les prestations correspondantes, consistant à donner accès à de telles manifestations, devaient être imposées en France à la taxe sur la valeur ajoutée en application des mêmes dispositions et ce, alors même, comme le fait valoir l'association requérante, que les programmes de formations précités correspondent à son activité habituelle, que les participants à ces programmes, qui sont en nombre limité pour chaque session, font l'objet d'une présélection et bénéficient d'un service personnalisé incluant notamment des conseils et recommandations individuels adaptés à leur profil ainsi que, le plus souvent, des séances de coaching, de même que, dans certains cas, d'un suivi post-formation.

En ce qui concerne l'interprétation administrative de la loi fiscale :

8. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales : " Il ne sera procédé à aucun rehaussement d'impositions antérieures si la cause du rehaussement poursuivi par l'administration est un différend sur l'interprétation par le redevable de bonne foi du texte fiscal et s'il est démontré que l'interprétation sur laquelle est fondée la première décision a été, à l'époque, formellement admise par l'administration ".

9. La requérante invoque les dispositions du §320 du BOI-TVA-CHAMP-20-50-30 du 12 septembre 2012 qui reprend les termes du rescrit 2012-27 du 10 avril 2012 selon lequel : " Jusqu'au 31 décembre 2010, conformément aux dispositions de l'ancien article 259 A 5° a du code général des impôts (CGI), les prestations de services ayant pour objet des activités éducatives ou similaires étaient taxées, indépendamment de la qualité du preneur, au lieu où elles étaient matériellement exécutées. La circonstance que celles-ci étaient fournies de manière habituelle ou à l'occasion d'événements ponctuels demeurait alors sans incidence sur la détermination de leur lieu d'imposition. Depuis le 1er janvier 2011, suite à l'entrée en vigueur des nouvelles règles de territorialité prévues par la directive 2008/8/CE du 12 février 2008, le lieu des prestations de formation professionnelle fournies à des assujettis se situe en principe au lieu d'établissement du preneur, en application des dispositions prévues à l'article 259 1°du CGI. Par dérogation, celles de ces prestations dont la rémunération peut être analysée comme la contrepartie d'un droit d'accès à une manifestation éducative, telles que des conférences ou séminaires, demeurent situées à l'endroit où elles ont effectivement lieu. Dès lors, il y a lieu de rechercher si le prix acquitté par le preneur constitue ou non un droit d'accès à une manifestation visé à l'article 259 A 5° bis pour déterminer le lieu d'imposition de la prestation. A cet égard, doit être considéré comme constituant une manifestation, un événement inhabituel présentant un caractère ponctuel. Cela étant, ces notions étant susceptibles d'interprétation divergentes, une question aux fins d'en préciser la portée sera prochainement soumise au comité de la TVA pour qu'une interprétation harmonisée entre Etats membres puisse être dégagée. Dans l'attente des résultats de cette consultation, et à titre de règle pratique, il sera admis que les prestations de formation réalisées au profit de plusieurs assujettis (conformément au § 320, les séminaires ou conférences dans le cadre desquels sont dispensées des prestations de formation au profit d'un seul assujetti ne constituent pas des manifestations au sens de l'article 259 A 5° bis du CGI), qui se déroulent sur une durée n'excédant pas sept jours ouvrés (à l'exclusion du samedi et du dimanche) consécutifs constituent des manifestations au sens de l'article 259 A 5° bis du CGI. En conséquence, les rémunérations des prestations de formation délivrées dans ces conditions constituent des droits d'accès imposables à l'endroit où la formation est effectivement dispensée ".

10. Toutefois, d'une part, la requérante n'est pas fondée à invoquer les dispositions de cette doctrine pour la période antérieure à son entrée en vigueur, à savoir le 12 septembre 2012.

11. D'autre part, pour la période postérieure à cette date, la doctrine précitée qui s'interprète strictement, mentionne que si une manifestation constitue un événement inhabituel présentant un caractère ponctuel, ces notions sont susceptibles d'interprétation divergentes et que dans l'attente d'une harmonisation, il sera admis que les prestations de formation réalisées au profit de plusieurs assujettis qui se déroulent sur une durée n'excédant pas sept jours ouvrés consécutifs constituent des manifestations au sens de l'article 259 A 5° bis du code général des impôts. La circonstance qu'à l'égard de l'association, les formations en cause ne constituent pas un événement inhabituel, au contraire des bénéficiaires de ces prestations à qui elles sont facturées, ce qui correspond aux divergences d'interprétation précitées, n'a pas pour effet de remettre en cause la règle concrète et pratique qui en a été tirée en conclusion par le service dans le rescrit. Dans ces conditions, l'association INSEAD n'est pas fondée à soutenir que cette doctrine constitue une interprétation formellement admise par l'administration au sens de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, de nature à remettre en cause les rappels de taxe sur la valeur ajoutée émis à son encontre.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par l'association INSEAD doivent être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter également celles tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de l'association INSEAD est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à l'association Institut Européen d'Administration des Affaires et au directeur de contrôle fiscal Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 15 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Le Broussois, président,

M. Meyrignac, premier conseiller,

Mme Jean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2024.

Le rapporteur,

Signé : P. Meyrignac Le président,

Signé : N. Le Broussois

La greffière,

Signé : S. Chafki

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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