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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2204594

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2204594

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2204594
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre
Avocat requérantRUIZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi du 3 mai 2022, enregistrée le 6 mai suivant, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal la requête présentée par M. A B, enregistrée le 24 février 2022.

Par cette requête, M. B, représenté par Me Ruiz, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat (ministre de la justice) à lui payer une somme globale de 35 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de sa détention arbitraire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat (ministre de la justice) une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute du ministère de la justice est engagée en raison d'un dysfonctionnement dans le traitement de son courrier adressé au greffe de l'établissement pénitentiaire de Meaux-Chauconin en vue de faire appel d'une décision du juge des libertés et de la détention, du 6 novembre 2020, portant rejet de sa demande de mise en liberté, à l'origine de sa détention arbitraire entre le 7 décembre 2020 et le 8 avril 2021 ;

- son maintien arbitraire en détention lui a causé un préjudice moral, ainsi qu'un préjudice matériel à raison de son licenciement durant sa détention, devant être respectivement réparés par le paiement des sommes de 20 000 euros et 15 000 euros.

La requête a été communiquée par le tribunal administratif de Melun le 9 mai 2022 au garde des sceaux, ministre de la justice, qui n'a pas produit de mémoire en défense avant clôture de l'instruction, en dépit de la mise en demeure qui lui a été faite, le 25 octobre 2022, de produire un mémoire dans le délai de quarante jours, en application de l'article R. 612-3 du code de justice administrative, ainsi qu'un rappel de conclusions adressé par le tribunal le 23 février 2023.

Par une ordonnance du 18 avril 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 6 mai 2024 à midi.

Le garde des sceaux, ministre de la justice, a produit un mémoire en défense enregistré le 31 mai 2024, qui n'a pas été communiqué.

Par lettres du 30 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que sont portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître les conclusions indemnitaires de M. B, dès lors qu'il n'appartient pas au juge administratif de se prononcer sur les conséquences dommageables d'une détention arbitraire et de fait fautifs dont l'examen se rattache à une mesure de détention provisoire, et ainsi, à la fonction juridictionnelle du service public de la justice.

Le 3 juin 2023, M. A B a présenté des observations sur ce moyen relevé d'office, qui ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, rapporteure,

- les conclusions de M. Florian Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- et les observations de Me Ruiz, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêt du 8 avril 2021, la chambre criminelle de la Cour de cassation a cassé et annulé l'arrêt rendu le 7 janvier 2021 par lequel la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a confirmé l'ordonnance du juge des libertés et de la détention du 10 décembre 2020 rejetant la demande de mise en liberté formée par M. B, placé en détention provisoire dans le cadre d'une information judiciaire, sous mandat de dépôt au sein de l'établissement pénitentiaire de Meaux-Chauconin le 28 juin 2020, puis, constaté que l'intéressé était détenu sans titre et ordonné sa remise en liberté sauf à ce qu'il soit détenu pour autre cause. Par un courrier du 6 mai 2021 dont le directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris a accusé réception, M. B a formé une demande préalable tendant à l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis à raison d'une faute commise par l'établissement pénitentiaire de Meaux-Chauconin à l'origine de sa détention arbitraire consistant en la non-transmission de l'appel qu'il entendait former contre une première ordonnance rendue le 6 novembre 2020 par laquelle le juge des libertés et de la détention avait rejeté sa demande de mise en liberté. Par la présente requête, M. B demande la condamnation de l'Etat à réparer les préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. Aux termes de l'article 186 du code de procédure pénale : " Le droit d'appel appartient à la personne mise en examen contre les ordonnances et décisions prévues par les articles 80-1-1,87,139,140,137-3,142-6,142-6-1,142-7,145-1,145-2,148,179, troisième alinéa, 181,181-1 et 696-70. / (). / L'appel des parties ainsi que la requête prévue par le cinquième alinéa de l'article 99 doivent être formés dans les conditions et selon les modalités prévues par les articles 502 et 503, dans les dix jours qui suivent la notification ou la signification de la décision. () ". Aux termes de l'article 503 de ce code : " Lorsque l'appelant est détenu, l'appel peut être fait au moyen d'une déclaration auprès du chef de l'établissement pénitentiaire. / Cette déclaration est constatée, datée et signée par le chef de l'établissement pénitentiaire. Elle est également signée par l'appelant ; si celui-ci ne peut signer, il en est fait mention par le chef de l'établissement. / Ce document est adressé sans délai, en original ou en copie, au greffe de la juridiction qui a rendu la décision attaquée ; il est transcrit sur le registre prévu par le troisième alinéa de l'article 502 annexé à l'acte dressé par le greffier. " Aux termes du quatrième alinéa de l'article 194 du même code : " En matière de détention provisoire, la chambre de l'instruction doit se prononcer dans les plus brefs délais et au plus tard dans les dix jours de l'appel lorsqu'il s'agit d'une ordonnance de placement en détention et dans les quinze jours dans les autres cas, faute de quoi la personne concernée est mise d'office en liberté, sauf si des vérifications concernant sa demande ont été ordonnées ou si des circonstances imprévisibles et insurmontables mettent obstacle au jugement de l'affaire dans le délai prévu au présent article. ".

3. Si la responsabilité civile qui peut incomber aux personnes publiques, ou à leurs agents agissant dans l'exercice de leurs fonctions, pour les dommages causés par l'activité de services publics administratifs relève, conformément au principe de séparation des autorités administratives et judiciaires, de la compétence de la juridiction administrative, l'indépendance de l'autorité judiciaire implique que les juridictions de l'ordre judiciaire soient seules compétentes pour connaître de litiges touchant à leur fonctionnement. En particulier, les actes intervenus au cours d'une procédure judiciaire ne peuvent être appréciés, soit en eux-mêmes, soit dans leurs conséquences, que par l'autorité judiciaire. Ainsi, il n'appartient qu'au juge judiciaire de connaître des actes relatifs à la conduite d'une procédure judiciaire ou qui en sont inséparables.

4. Il résulte de l'instruction que, par ordonnance du 6 novembre 2020, le juge des libertés et de la détention a rejeté la demande de mise en liberté de M. B, alors placé en détention provisoire, sous mandat de dépôt au sein de l'établissement pénitentiaire de Meaux-Chauconin. Si le courrier que le greffe pénitentiaire de cet établissement a réceptionné le 16 novembre 2020, par lequel l'intéressé a manifesté son intention d'interjeter appel de cette ordonnance, ne pouvait, à lui seul, constituer la déclaration d'appel prévue à l'article 503 du code de procédure pénale, la Cour de cassation a estimé, dans son arrêt cité au point 1, qu'elle en avait produit les mêmes effets et que la chambre de l'instruction ne s'était pas, dans ces conditions, prononcée dans le délai prescrit par l'alinéa 4 de l'article 194 du même code, ce qui justifiait la mise en liberté d'office de M. B.

5. Par la présente requête, M. B recherche la responsabilité pour faute de l'Etat (ministère de la justice) tirée de l'absence de transcription et de transmission à l'autorité judiciaire par le greffe pénitentiaire de l'établissement de Meaux-Chauconin de l'appel mentionné au point 1, au motif que cette faute est à l'origine de sa détention arbitraire. Toutefois, au cas particulier la faute invoquée n'est pas détachable de la procédure judiciaire relative au placement en détention provisoire de M. B et relève ainsi de la compétence de la juridiction judiciaire. Il s'ensuit que les conclusions indemnitaires de la requête doivent être rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Sur les frais liés au litige :

6. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions indemnitaires de la requête de M. B sont rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Leconte, première conseillère,

Mme Issard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 4 juillet 2024.

La rapporteure,

S. LECONTELa présidente,

I. BILLANDON

La greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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