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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2207134

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2207134

mardi 18 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2207134
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI SERVIA BELBENOIT

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a été saisi d’une requête en plein contentieux par les héritiers de R... L..., décédé suite à une prise en charge médicale à l’hôpital Henri Mondor entre le 28 et le 31 janvier 2018. L’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) n’a pas contesté sa responsabilité pour faute, mais a demandé l’application d’un taux de perte de chance de survie de 90 % et le rejet de certaines demandes indemnitaires. Le tribunal a condamné l’AP-HP à réparer les préjudices subis, en appliquant un taux de perte de chance, et a statué sur les demandes de la caisse primaire d’assurance maladie de Paris au titre de ses débours. La solution retenue s’appuie sur les principes de la responsabilité hospitalière pour faute médicale, en lien avec les dispositions du code de la santé publique et du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 18 juillet 2022, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Melun, en application des dispositions de l’article R. 351-3 du code de justice administrative, le dossier de la requête de Mme K... Q..., Mme D... L..., Mme A... L..., M. C... L..., M. F... L..., Mme I... L..., M. O... L..., M. H... L..., Mme N... L..., Mme G... L... et Mme B... L....


Par cette requête et des mémoires, enregistrés le 1er juin 2022, le 8 février 2024 et le 11 juin 2024, Mme K... Q..., Mme D... L..., Mme A... L..., M. C... L..., M. F... L..., Mme I... L..., M. O... L..., M. H... L..., Mme N... L..., Mme G... L... et Mme B... L..., représentés en dernier lieu par Me Belbenoît, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l’Assistance publique-hôpitaux de Paris à verser la somme de 74 400 euros aux héritiers R... L..., la somme de 1 085 547,07 euros à Mme K... Q..., la somme de 134 745,77 euros à Mme D... L..., la somme de 106 922,44 euros à Mme A... L..., la somme de 100 297,38 euros à M. C... L..., la somme de 50 000 euros à M. F... L..., la somme de 50 000 euros à Mme I... L..., la somme de 40 000 euros à M. O... L..., la somme de 55 000 euros à M. H... L..., la somme de 10 000 euros à Mme N... L..., la somme de 10 000 euros à Mme G... L... et la somme de 10 000 euros à Mme B... L... en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge dont a été l’objet R... L... entre le 28 et le 31 janvier 2018 à l’hôpital Henri Mondor ;

2°) de mettre à la charge de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris la somme de 6 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- la responsabilité de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris peut être engagée dès lors qu’elle s’est abstenue de leur communiquer l’intégralité du dossier médical R... L... ;
- sa responsabilité peut également être engagée dès lors que la prise en charge médicale dont a fait l’objet R... L... à compter du 28 janvier 2018 n’est pas conforme aux données acquises par la science ;
- le lien de causalité entre le décès R... L... et la faute médicale est direct et certain ;
- ils sont fondés à demander réparation du préjudice personnel R... L... à hauteur des sommes de 2 400 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, de 30 000 euros au titre du préjudice d’angoisse de mort imminente, de 40 000 euros au titre des souffrances endurées et de 2 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;
- Mme Q..., son épouse, est fondée à demander réparation de ses préjudices à hauteur des sommes de 5 169,79 euros au titre des frais d’obsèques, de 2 899,13 euros au titre des frais divers, de 997 478,15 euros au titre de ses pertes de revenus, de 30 000 euros au titre du préjudice d’accompagnement et de 50 000 euros au titre du préjudice d’affection ;
- Mme D... L..., sa fille, est fondée à demander réparation de ses préjudices à hauteur des sommes de 848,98 euros au titre des frais divers, de 74 745,77 euros au titre des pertes de revenus, de 20 000 euros au titre du préjudice d’accompagnement et de 40 000 euros au titre du préjudice d’affection ;
- Mme A... L..., sa fille, est fondée à demander réparation de ses préjudices à hauteur des sommes de 46 922,44 euros au titre des pertes de revenus, de 20 000 euros au titre du préjudice d’accompagnement et de 40 000 euros au titre du préjudice d’affection ;
- M. C... L..., son fils, est fondé à demander réparation de ses préjudices à hauteur des sommes de 40 297,38 euros au titre des pertes de revenus, de 20 000 euros au titre du préjudice d’accompagnement et de 40 000 euros au titre du préjudice d’affection ;
- M. F... L... et Mme I... L..., ses parents, sont fondés à demander réparation de leur préjudice d’affection à hauteur de 50 000 euros à verser à chacun ;
- M. O... L..., son frère, est fondé à demander réparation de son préjudice d’affection à hauteur de 40 000 euros ;
- M. H... L..., son frère, est fondé à demander réparation de son préjudice d’accompagnement à hauteur de 15 000 euros et de son préjudice d’affection à hauteur de 40 000 euros ;
- Mmes N..., G... et B... L..., ses nièces, sont fondées à demander réparation de leur préjudice d’affection à hauteur de 10 000 euros à verser à chacune.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 17 novembre 2023 et le 30 avril 2024, l’Assistance publique-hôpitaux de Paris, représentée par son directeur général, demande que sa responsabilité soit limitée, que les demandes tendant à l’indemnisation de certains préjudices soient rejetées, que la demande de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris soit réduite et de rejeter les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- l’engagement de sa responsabilité pour faute n’est pas contesté ;
- un taux de perte de chance de survie de 90% doit être appliqué ;
- les demandes présentées par les proches R... L... tendant à l’indemnisation de leurs pertes de revenus doivent être rejetées ;
- les demandes tendant à l’indemnisation des préjudices esthétique temporaire et d’angoisse de mort imminent R... L... doivent être rejetées ;
- les demandes présentées par les enfants R... L... au titre du préjudice d’accompagnement doivent être rejetées.

Par un mémoire, enregistré le 25 mars 2024, la caisse primaire d’assurance maladie de Paris, venant aux droits de la caisse primaire d'assurance maladie de l’Essonne, représentée par M. E..., demande au tribunal :

1°) de condamner l’Assistance publique-hôpitaux de Paris à lui verser la totale somme de 6 202,24 euros au titre des débours qu’elle a exposés du fait des conséquences dommageables dont font état les requérants, assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris l’indemnité forfaitaire prévue par le neuvième alinéa de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Elle soutient qu’elle est fondée à réclamer les sommes de 2 787,24 euros au titre des frais hospitaliers et de 3 415 euros au titre du versement d’un capital décès.

Par une ordonnance du 5 novembre 2024, la clôture de l’instruction a été prononcée avec effet immédiat.

Un mémoire produit par l’Assistance publique-hôpitaux de Paris a été enregistré le 14 octobre 2025.


Vu :
- l’ordonnance n° 2207515 du 16 novembre 2022 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Melun a condamné l’Assistance publique-hôpitaux de Paris à verser, à titre de provision, à Mme K... Q..., en son nom propre et en sa qualité de responsable légale D... L..., à Mme A... L... et à M. C... L... à chacune une somme de 10 000 euros ;
- les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l’arrêté interministériel du 23 décembre 2024 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2025 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Marine Robin, conseillère,
- et les conclusions de Mme Félicie Bouchet, rapporteure publique,
- et les observations de Me Rochard, avocat des requérants, et de Mme M..., représentante de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Considérant ce qui suit :

R... L..., qui présentait une néphropathie glomérulaire, a bénéficié d’une transplantation rénale le 7 janvier 2018, à la suite de laquelle il a pu regagner son domicile le 17 janvier suivant. Des douleurs mictionnelles persistantes au niveau de l’abdomen ainsi qu’un un œdème de la jambe droite l’ont toutefois conduit à se rendre aux urgences de l’hôpital Henri Mondor dans la nuit du 27 au 28 janvier 2018 et R... L... a finalement été hospitalisé le 29 janvier, en vue notamment d’une intervention chirurgicale visant à résorber un hématome compressif s’étant développé autour de son greffon. Le 31 janvier 2018, le patient a été victime d’une embolie pulmonaire dans sa chambre d’hôpital, puis est décédé dans la journée. Les consorts L... demandent au tribunal de condamner l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) à réparer les conséquences dommageables de la prise en charge dont R... L... a été l’objet entre le 28 janvier et le 31 janvier 2018.

Sur l’absence de communication du dossier médical :

Aux termes de l’article L. 1111-7 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable au litige : « Toute personne a accès à l'ensemble des informations concernant sa santé détenues, à quelque titre que ce soit, par des professionnels et établissements de santé, qui sont formalisées ou ont fait l'objet d'échanges écrits entre professionnels de santé, notamment des résultats d'examen, comptes rendus de consultation, d'intervention, d'exploration ou d'hospitalisation, des protocoles et prescriptions thérapeutiques mis en œuvre, feuilles de surveillance, correspondances entre professionnels de santé, à l'exception des informations mentionnant qu'elles ont été recueillies auprès de tiers n'intervenant pas dans la prise en charge thérapeutique ou concernant un tel tiers. / (…) En cas de décès du malade, l'accès des ayants droit, du concubin ou du partenaire lié par un pacte civil de solidarité à son dossier médical s'effectue dans les conditions prévues au dernier alinéa du V de l'article L. 1110-4. / La consultation sur place des informations est gratuite (…) ». Aux termes du dernier alinéa du V de l’article L. 1110-4 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable : « Le secret médical ne fait pas obstacle à ce que les informations concernant une personne décédée soient délivrées à ses ayants droit, son concubin ou son partenaire lié par un pacte civil de solidarité, dans la mesure où elles leur sont nécessaires pour leur permettre de connaître les causes de la mort, de défendre la mémoire du défunt ou de faire valoir leurs droits, sauf volonté contraire exprimée par la personne avant son décès (…) ».

Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires préparatoires à la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé dont elles sont issues, que le législateur a entendu autoriser la communication aux ayants droit d’une personne décédée des seules informations nécessaires à la réalisation de l’objectif poursuivi par ces ayants droit, à savoir la connaissance des causes de la mort, la défense de la mémoire du défunt ou la protection de leurs droits. L’absence de communication aux ayants droit des informations nécessaires pour éclairer les causes du décès comme le retard à les communiquer dans un délai raisonnable constituent des fautes et sont présumés entraîner, par leur nature même, un préjudice moral, sauf circonstances particulières en démontrant l’absence.

Il résulte de l’instruction que Mme Q..., épouse R... L..., a sollicité de l’AP-HP l’accès à l’ensemble de son dossier médical à plusieurs reprises sans que ses demandes soient satisfaites. Toutefois, si l’intéressée se prévaut de la faute commise à ce titre par l’AP-HP, elle ne demande l’indemnisation d’aucun préjudice moral y correspondant. Au demeurant, les experts désignés par la commission de conciliation et d’indemnisation (CCI) d’Ile-de-France ont pu avoir accès à toutes les pièces utiles pour remplir leur mission, laquelle conclut à une faute de l’AP-HP s’agissant de la prise en charge médicale R... L.... Par suite, aucune indemnité de saurait être allouée du fait de l’absence de communication à Mme Q... dudit dossier médical.

Sur la prise en charge médicale R... L... :

En ce qui concerne la responsabilité de l’AP-HP :

Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / (…) ».

Il résulte de l’instruction, notamment du rapport du collège d’experts désignés par la CCI d’Ile-de-France, que R... L... est décédé d’une embolie pulmonaire causée par la formation d’un thrombus, conséquent de l’hématome compressif qui s’est développé autour de son greffon postérieurement à sa transplantation et favorisé par la modification puis l’interruption le 29 janvier 2018, en vue d’éviter un risque hémorragique, du traitement anticoagulant qu’il prenait depuis plusieurs années. Il ressort du même rapport que, d’une part, l’absence de surveillance du traitement anticoagulant et de discussion sur la mise en place d’un protocole particulier à ce titre au regard des antécédents médicaux du patient, qui avait déjà subi deux embolies pulmonaires en 2012 et 2015, et, d’autre part, le retard de diagnostic et de prise en charge de l’hématome compressif qu’il présentait autour du greffon, avec plusieurs retentissements cliniques tels que les douleurs et la présence d’un œdème sur la cuisse, pourtant visibles dès le 28 janvier 2018 sans qu’un scanner ne soit réalisé avant le 30 janvier suivant, constituent une prise en charge médicale non conforme ayant conduit à son décès. Ainsi, la responsabilité de l’AP-HP est engagée en raison de la faute médicale commise à l’occasion de la prise en charge R... L....

En ce qui concerne le lien de causalité :

Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d’un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d’obtenir une amélioration de son état de santé ou d’échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l’établissement et qui doit être intégralement réparé n’est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d’éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

Il résulte de l’instruction, notamment du rapport de l’expertise diligentée par la CCI, que l’hypothèse la plus probable de la cause du décès R... L... est la formation d’un thrombus ayant causé une embolie pulmonaire et entrainé trois arrêts cardio-respiratoires et que le retard de prise en charge, qui peut, au vu des éléments versés aux débats, être estimé à deux jours, de l’hématome compressif dont il souffrait, conjugué à la suspension de son traitement anticoagulant entre les 29 et 31 janvier, en vue de limiter le risque hémorragique pendant la chirurgie envisagée, sans protocole particulier tel que la mise en place d’un filtre cave, ont fait perdre à R... L... une chance d’éviter son décès qui a été évaluée à 90% par les experts. Dans ces circonstances, et en l’absence de tout élément versé à l’instruction contredisant cette estimation, il sera fait une juste appréciation de cette perte de chance en fixant son taux à 90%.

En ce qui concerne le préjudice :

Il résulte des dispositions de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, que le législateur a entendu que la priorité accordée à la victime sur la caisse pour obtenir le versement à son profit des indemnités mises à la charge du tiers responsable, dans la limite de la part du dommage qui n’a pas été réparée par des prestations, s’applique, notamment, lorsque le tiers n’est déclaré responsable que d’une partie des conséquences dommageables de l’accident. Dans ce cas, l’indemnité mise à la charge du tiers, qui correspond à une partie des conséquences dommageables de l’accident, doit être allouée à la victime tant que le total des prestations dont elle a bénéficié et de la somme qui lui est accordée par le juge ne répare pas l’intégralité du préjudice qu’elle a subi. Quand cette réparation est effectuée, le solde de l’indemnité doit, le cas échéant, être alloué à la caisse. Toutefois, le respect de cette règle s’apprécie poste de préjudice par poste de préjudice, puisqu’en vertu du troisième alinéa, le recours des caisses s’exerce dans ce cadre.

S’agissant du préjudice subi par la victime directe :

Quant au préjudice patrimonial subi par R... L...:

Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise, qu’une prise en charge adaptée de l’hématome dont était affecté R... L..., en complication de la transplantation rénale subie le 7 janvier 2018, aurait en tout état de cause conduit à une hospitalisation de deux jours notamment pour la réalisation d’un scanner puis d’une intervention chirurgicale.

Il résulte de ce qui précède que les dépenses de santé correspondant aux frais hospitaliers exposés par la CPAM de Paris à l’occasion de l’hospitalisation R... L... les 30 et 31 janvier 2018, jours de son scanner et de son opération programmée, sont en lien avec les complications de la transplantation rénale sus-évoquée, lesquelles ne résultent pas d’une faute médicale. En revanche, les frais exposés pour les 28 et 29 janvier sont effectivement en lien avec la faute commise, consistant notamment en un retard de prise en charge.

Les requérants ne font pas valoir qu’une somme serait restée à leur charge au titre des dépenses de santé actuelles. Il s’ensuit que la CPAM de Paris est, compte tenu du taux de perte de chance évoqué ci-dessus, fondée à demander le remboursement d’une somme égale à 90% de 1 858,16 euros, soit 1 672,34 euros.

Quant au préjudice personnel subi par R... L...:

En premier lieu, il résulte de ce qui vient d’être dit aux points 10 et 11 que le déficit fonctionnel temporaire subi par R... L... les 30 et 31 janvier 2018 est en lien avec les complications de la transplantation rénale qu’il a subi le 7 janvier 2018, de sorte que le patient a subi un déficit fonctionnel temporaire total en lien avec la faute médicale commise les 28 et 29 janvier 2018. Il sera fait une juste évaluation des troubles de toute nature dans les conditions d’existence qui en ont résulté pour R... L... en fixant à 35 euros devant les réparer.

En deuxième lieu, si les héritiers R... L... soutiennent qu’il a subi un préjudice d’angoisse de mort imminente, il ne résulte pas de l’instruction, notamment des messages échangés avec son épouse et ses frères, que la victime était consciente de la survenance imminente de son décès. Il n’y a pas lieu, dans ces circonstances, d’allouer d’indemnité en réparation de ce chef de préjudice.

En troisième lieu, il résulte de l’instruction que les souffrances endurées par R... L... du fait des douleurs abdominales et mictionnelles ainsi que de l’œdème de la jambe qu’il a subis, auquel il a perdu une chance d’échapper du fait du retard de sa prise en charge, peuvent être évaluées à 4 sur une échelle de 0 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l’évaluant à la somme de 8 000 euros, soit 7 200 euros après application du taux de perte de chance.

En quatrième lieu, il résulte de l’instruction que R... L... a subi un préjudice esthétique temporaire résultant de l’aggravation d’un œdème sur la cuisse droite s’étendant sur ses parties génitales, de son hospitalisation prolongée et de ses difficultés pour se déplacer, qui peuvent être rattachés à la faute commise. Il sera fait une juste appréciation du préjudice qui en a résulté en l’évaluant à la somme de 300 euros, soit 270 euros après application du taux de perte de chance.

Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que les héritiers R... L... sont fondés à demander la condamnation de l’AP-HP à lui verser la somme totale de 7 505 euros.

S’agissant du préjudice subi par les victimes indirectes :

Quant au préjudice économique subi par Mme K... Q..., Mme A... L..., M. C... L... et Mme D... L... :

Le préjudice économique subi, du fait du décès d’un patient, par les ayants droit appartenant au foyer de celui-ci, est constitué par la perte des revenus de la victime qui étaient consacrés à l’entretien de chacun d’eux, en tenant compte du montant, évalué à la date du décès, de leurs propres revenus éventuels, à moins que l’exercice de l’activité professionnelle dont ils proviennent ne soit la conséquence de cet événement, et, enfin, des prestations à caractère indemnitaire susceptibles d’avoir été perçues par les membres survivants du foyer en compensation du préjudice économique qu’ils subissent.

Il résulte de l’instruction, notamment de l’avis d’imposition de 2018, que le revenu du couple perçu au cours de l’année 2017 était de 197 580 euros. Il convient de déduire de ces revenus du foyer, qui comptait trois enfants, mineurs et jeunes majeures, à charge, une part de consommation personnelle R... L... de 20 %, d’un montant de 39 516 euros. Ainsi, le revenu disponible pour la conjointe survivante et ses trois enfants s’élevait à la somme de 158 064 euros. Compte tenu des revenus perçus par Mme Q... en 2017 d’un montant de 104 961 euros, la perte annuelle du foyer s’élève à la somme totale de 53 103 euros.

En premier lieu, pour la période courant entre le décès R... L... et jusqu’au présent jugement, compte tenu de la part de consommation des revenus du foyer exposé pour chaque enfant qui peut être évaluée à 20%, de l’année à compter de laquelle chaque enfant a quitté le foyer fiscal de leur mère et du montant des prestations perçues par Mme Q... à caractère indemnitaire venant en compensation de son préjudice économique, la perte de revenus subie par l’intéressée s’élève à la somme totale de 115 088,76 euros, après application du taux de perte de chance. Il résulte de l’instruction que pour cette même période, les trois enfants R... L... ont perçu des prestations venant intégralement compenser leur préjudice économique, de sorte qu’il ne subsiste aucun préjudice à ce titre.

En second lieu, pour la période courant à compter du présent jugement, et, d’une part pour la période courant jusqu’à l’âge à partir duquel R... L... aurait été admis à faire valoir ses droits à la retraite, compte tenu de la part de consommation des revenus du foyer exposé pour le dernier enfant resté à charge jusqu’en 2030 qui peut être évaluée à 20% et du montant des prestations perçues par Mme Q... venant en compensation de son préjudice économique, la perte de revenus subie par l’intéressée s’élève à la somme totale de 168 063,96 euros. Il résulte de l’instruction que pour cette même période, la dernière enfant R... L..., Mme D... L..., perçoit des prestations venant intégralement compenser de son préjudice économique de sorte qu’il ne subsiste aucun préjudice à ce titre.

D’autre part, pour la période courant à partir de l’âge à compter duquel R... L... aurait été admis à faire valoir ses droits à la retraite, qui correspond également à la date à compter de laquelle Mme Q... pourrait être admise à faire valoir les mêmes droits, soit à compter de l’année 2032, compte tenu du montant de la pension retraite que pouvait espérer son époux et qu’est susceptible de percevoir l’intéressée, dont il convient de déduire une part de consommation personnelle R... L... de 40%, et eu égard au montant des prestations venant en compensation de son préjudice économique qu’elle continuera de percevoir, Mme Q... ne subira aucune perte financière.

Il résulte de ce qui précède que le préjudice économique de Mme Q... s’élève à la somme totale de 283 152,72 euros, et que Mme D... L..., Mme A... L... et M. C... L... ne sont pas fondés à demander l’indemnisation de ce chef de préjudice.

Quant au préjudice d’affection subi par Mme K... Q..., Mme A... L..., M. C... L... et Mme D... L... :

D’une part, il sera fait une juste appréciation du préjudice d’affection subi par Mme K... Q..., du fait du décès de son époux, en l’évaluant à la somme de 25 000 euros, soit 22 500 euros après application du taux de perte de chance.

D’autre part, il sera fait une juste appréciation du préjudice d’affection subi par les enfants R... L..., qui résidaient au sein du foyer familial au moment de la survenue du décès de leur père, en l’évaluant à la somme de 20 000 euros, soit 18 000 euros après application du taux de perte de chance, pour Mme A... L... et pour M. C... L..., et de 25 000 euros, soit 22 500 euros après application du taux de perte de chance, pour Mme D... L..., compte tenu de son jeune âge au moment de la survenue du décès..

Quant au préjudice d’accompagnement subi par Mme K... Q..., Mme A... L..., M. C... L... et Mme D... L... :

D’une part, il sera fait une juste appréciation du préjudice d’accompagnement subi par Mme K... Q..., du fait de l’hospitalisation de son époux prolongée de deux jours du fait de la faute, en l’évaluant à la somme de 200 euros, soit 180 euros après application du taux de perte de chance.

En second lieu, si Mme D... L..., Mme A... L... et M. C... L... demandent l’indemnisation d’un préjudice d’accompagnement, ils n’établissent pas la réalité du dommage dont ils demandent réparation.

Quant aux autres préjudices subis par Mme K... Q... :

En premier lieu, d’une part Mme K... Q... justifie avoir exposé des frais d’obsèques du fait du décès de son époux à hauteur de 4 387,34 euros. D’autre part, la CPAM de Paris justifie, par une attestation du médecin conseil de l’assurance maladie, d’un montant de 3 415 euros versé au titre du capital versé en raison du décès R... L... en lien avec la faute commise par l’AP-HP.

Il résulte de ce qui précède que le montant total du préjudice indemnisable par l’AP-HP au titre des frais d’obsèques, après application du taux de perte de chance de 90 %, s’établit à 3 948,61 euros. Il s’ensuit que Mme K... Q... doit se voir allouer, après déduction du capital décès perçu, une somme de 533,61 euros. En application du principe de priorité évoqué au point 9, la caisse primaire d'assurance maladie de Paris n’est fondée à obtenir le remboursement que du reliquat, à savoir 2 881,39 euros.

En deuxième lieu, si Mme K... Q... fait valoir qu’elle a exposé des frais pendant de l’hospitalisation de son époux, elle n’établit pas, par les pièces qu’elle produit, la réalité de ceux-ci et leur lien avec la faute retenue. En revanche, il résulte de l’instruction que Mme K... Q... a exposé des dépenses pour des séances de psychothérapie, à hauteur de 475 euros, au titre desquels il y a lieu de lui allouer une somme de 427,5 euros après application du taux de perte de chance de 90%.

En troisième lieu, il résulte de l’instruction que Mme Q... a exposé des frais pour l’assistance par un médecin-conseil pour les opérations d’expertise devant la CCI d’Île-de-France, à hauteur de 1 000 euros. Il y a lieu de lui allouer la totalité de cette somme.

Quant aux autres préjudices subis par Mme D... L... :

Il résulte de l’instruction que Mme D... L... a exposé des dépenses pour des séances de psychothérapie, à hauteur de 720 euros. Il y a lieu de lui allouer à ce titre une somme de 648 euros, après application du taux de perte de chance de 90%.

Quant au préjudice subi par M. O... L... :

Il sera fait une juste appréciation du préjudice d’affection subi par M. O... L..., du fait du décès de son frère, en l’évaluant à la somme de 6 300 euros, après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice subi par M. H... L... :

En premier lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice d’affection subi par M. H... L..., du fait du décès de son frère, en l’évaluant à la somme de 6 300 euros, après application du taux de perte de chance.

En deuxième lieu, si M. H... L... fait valoir qu’il était présent aux côtés de son frère le jour de son décès, il ne résulte pas de l’instruction qu’il a effectivement accompagné R... L... dans un processus de fin de vie , eu égard à la survenue brutale et inattendue de son décès. Il n’est ainsi pas fondé à demander réparation au titre de ce poste de préjudice.

Quant au préjudice subi par M. F... L... et Mme I... L... :

Il sera fait une juste appréciation du préjudice d’affection subi par M. F... L... et Mme I... L..., du fait du décès de leur fils, en allouant à chacun la somme de 9 000 euros, après application du taux de perte de chance.

Quant au préjudice subi par Mmes N..., G... et B... L... :

Si Mmes N..., G... et B... L... demandent l’indemnisation d’un préjudice d’affection, elles n’apportent aucun élément permettant d’établir une intensité des liens qu’elles entretenaient avec leur oncle telle qu’elle impliquerait une réparation. Dans ces conditions, aucune indemnité ne saurait leur être allouée à ce titre.

Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que Mme K... Q..., Mme D... L..., Mme A... L..., M. C... L..., M. O... L..., M. H... L..., Mme I... L... et M. F... L... sont fondés à demander la condamnation de l’AP-HP à leur verser la somme totale respectivement de 307 793,83 euros, 23 148 euros, 18 000 euros, 18 000 euros, 6 300 euros, 6 300 euros, 9 000 euros et 9 000 euros. Les demandes présentées par Mmes N..., G... et B... L... sont rejetées. La CPAM de Paris est, quant à elle, fondée à demander la condamnation de l’AP-HP à lui verser la somme totale de 4 553,73 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation :

La CPAM de Paris a droit aux intérêts au taux légal à compter du 25 mars 2024, date de réception de son mémoire, pour la somme mise à la charge de l’AP-HP.

Sur les frais liés au litige :

En premier lieu, le neuvième alinéa de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale dispose que : « En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée ». Aux termes de l’article 1er de l’arrêté interministériel susvisé du 23 décembre 2024 : « Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 120 € et 1 212 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2025. ».

La CPAM de Paris a droit à une indemnité de 1 212 euros dès lors que le tiers de la somme dont elle obtient le remboursement en vertu du présent jugement est supérieur au montant maximal fixé par les dispositions qui viennent d’être citées.

En second lieu, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge de l’AP-HP une somme de 3 000 euros au titre des frais exposés par Mme K... Q... et autres et non compris dans les dépens.


D E C I D E :

Article 1er : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 7 505 euros aux héritiers R... L..., sous déduction des provisions qui leur ont été effectivement versées en exécution de l’ordonnance du 16 novembre 2022.

Article 2 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 307 793, 83euros à Mme K... Q..., sous déduction des provisions qui leur ont été effectivement versées en exécution de l’ordonnance du 16 novembre 2022.

Article 3 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 23 148 euros à Mme D... L..., sous déduction des provisions qui leur ont été effectivement versées en exécution de l’ordonnance du 16 novembre 2022.

Article 4 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 18 000 euros à Mme A... L..., sous déduction des provisions qui leur ont été effectivement versées en exécution de l’ordonnance du 16 novembre 2022.

Article 5 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 18 000 euros à M. C... L..., sous déduction des provisions qui leur ont été effectivement versées en exécution de l’ordonnance du 16 novembre 2022.

Article 6 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 6 300 euros à M. O... L....

Article 7 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 6 300 euros à M. H... L....

Article 8 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 9 000 euros à M. F... L....

Article 9 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer une somme de 9 000 euros à Mme I... L....

Article 10 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris est condamnée à payer à la caisse primaire d’assurance maladie de Paris la somme de 4 553,73 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 25 mars 2024.

Article 11 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d’assurance maladie de Paris la somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire prévue à l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 12 : L’Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à Mme K... Q... et autres, pris ensemble, une somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 13 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 14 : Le présent jugement sera notifié à Mme K... Q..., à Mme D... L..., à Mme A... L..., à M. C... L..., à M. F... L..., à Mme I... L..., à M. O... L..., à M. H... L..., à Mme N... L..., à Mme G... L..., à Mme B... L..., à l’Assistance publique-hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris.


Délibéré après l'audience du 17 octobre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Rémy Combes, président,
Mme Marine Robin, conseillère,
M. Tom Collen-Renaux, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 novembre 2025.


La rapporteure,





M. Robin





Le président,





R. CombesLa greffière,





N. Louisin


La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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