Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2306519

mercredi 29 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2306519
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre DALO 14
Avocat requérantCOUSIN MIKOWSKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 juin 2023 et le 28 mars 2021, M. B C, représenté par Me Cousin E, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 5 000 euros, sauf à parfaire, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison de la carence des services de l'Etat à assurer son relogement, bien que sa demande de logement ait été reconnue comme étant prioritaire et urgente par la commission de médiation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1200 euros (hors taxe) en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- après un refus en date du 14 juin 2018 contesté par un recours gracieux, la commission de médiation l'a reconnu prioritaire par décision en date du 11 octobre 2018 ; l'injonction de procéder au relogement sous astreinte de 100 € par mois prononcée par jugement du 4 novembre 2019 de la présente juridiction est restée sans effet ;

- par des jugements en date du 11 mai 2021 et 22 mars 2023 le tribunal a condamné l'Etat à lui verser, respectivement, les sommes de 3 600 euros et 500 euros en réparation des préjudices subis en raison de la carence des services de l'Etat à assurer son relogement ;

- il est locataire à Nogent-sur-Marne d'un T2 dans le parc privé depuis

le 16 novembre 1999, moyennant un loyer de 970, 68 euros ; il perçoit aujourd'hui la somme de 911, 75 euros au titre de sa pension de retraite, 48, 97 euros au titre d'une complémentaire et une majoration pour vie autonome qui s'élève à 104 euros ;

- faute pour les services préfectoraux d'avoir assuré son relogement dans les délais impartis, ils ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ; son logement est inadapté au regard de ses conditions financières et son absence de relogement lui a causé des troubles dans ses conditions d'existence et un préjudice moral.

Par un mémoire en défense du 7 mai 2024, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- M. C ne démontre pas le caractère inadapté du logement au regard de ses ressources et de sa composition familiale ; le requérant ne démontre pas l'urgence de sa demande de relogement ;

- le requérant n'apporte aucun élément de nature à permettre d'apprécier la réalité et l'étendue du préjudice subi ; il n'établit pas un lien entre les pathologies dont il souffre et le logement qu'il occupe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation,

- le code de la sécurité sociale,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Delmas, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du droit au logement opposable, en application de l'article R.222-13 (1°) du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, et en application de l'article L.732-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience

A été entendu à l'audience publique, le rapport de M. Delmas, les parties n'y étant ni présentes ni représentées.

L'instruction a été clôturée après l'appel de l'affaire à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été reconnu prioritaire et devant être relogé en urgence, sur le fondement de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, par une décision du 11 octobre 2018 de la commission de médiation du Val-de-Marne. Par un jugement n° 1904212 du 4 novembre 2019, le Tribunal a enjoint au préfet du Val-de-Marne d'assurer le relogement de l'intéressé, avant le 1er janvier 2020, sous une astreinte de 100 euros par mois de retard. En l'absence de relogement, M. C a adressé une demande préalable d'indemnisation à la préfète du Val-de-Marne qui l'a rejetée. Par un premier jugement n° 190940 du 11 mai 2021, le tribunal a condamné l'Etat à lui verser une indemnité de 3 600 euros en réparation des préjudices subis en raison de son absence de relogement. Compte tenu de la persistance de la situation, M. C a adressé une nouvelle demande préalable d'indemnisation à la préfète, qui l'a rejetée. Par un second jugement n° 2109328 du 22 mars 2023, le Tribunal a condamné l'Etat à lui verser une indemnité de 500 euros en réparation des préjudices subis en raison de son absence de relogement. Compte tenu de la persistance de la situation, M. C a adressé une demande préalable d'indemnisation, reçue le 24 avril 2023, par la préfète du Val-de-Marne qui l'a rejetée implicitement. Par la requête susvisée, M. C demande au Tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser 5 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de son absence de relogement.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

3. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti, qui commence à courir, dans le Val-de-Marne, à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation, engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat. Si l'absence de relogement a contraint le demandeur à supporter un loyer manifestement disproportionné au regard de ses ressources, le préjudice pécuniaire égal à la différence entre le montant du loyer qu'il a payé durant cette période et celui qu'il aurait acquitté si un logement social lui avait été attribué n'a pas à être indemnisé. La disproportion peut, en revanche, si elle est établie, être prise en compte pour évaluer le préjudice résultant des troubles dans les conditions d'existence.

4. D'une part, il résulte de l'instruction, et notamment de la décision du 11 octobre 2018, que la commission de médiation du Val-de-Marne a reconnu à M. C un droit au logement opposable pour un logement de type T1 adapté au motif suivant : " attente d'un logement social depuis un délai supérieur au délai fixé par arrêté préfectoral ". Ainsi, pour pouvoir prétendre à une indemnisation, il appartient au requérant de démonter que le logement qu'il occupe est inadapté à ses capacités financières ou aux besoins de son foyer familial.

5. D'autre part, il ressort des jugements du tribunal administratif de Melun n° 190940 du 11 mai 2021 et n° 2109328 du 22 mars 2023, devenus définitifs faute d'avoir été frappés d'appel, que le loyer du logement occupé par M. C était manifestement disproportionné par rapport à ses ressources financières, ce qui générait des troubles dans ses conditions d'existence. Si la préfète du Val-de-Marne oppose que la demande de logement social indique que le logement occupé par le requérant est situé à l'" étage 0 ", que les quittances de ce logement font mention du " rez-de-chaussée ", et que la requête tendant à l'injonction au relogement faisait référence à l'étage " 2 ", cette contradiction d'étage n'est pas de nature à créer un doute sur les conditions locatives de l'intéressé. De même, si M. C indique dans sa demande de logement social qu'il a la charge de son fils A qui est en situation de handicap, il ressort de son avis d'imposition que cet enfant majeur de trente ans n'est pas à sa charge au sens de la législation fiscale. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que la situation financière de M. C se soit améliorée, ni que le requérant ait changé de lieu d'habitation ou encore que des conditions de locations plus favorables lui aient été consenties. Dans ces conditions, et à défaut de changement des conditions de fait et de droit depuis l'intervention des deux jugements précités, le ratio entre le coût du logement dans lequel s'est maintenu M. C et les ressources de l'intéressé constitue toujours un taux d'effort excessif. Par suite, M. C doit toujours être regardé comme occupant un logement qui n'est pas adapté à ses capacités financières. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir que la responsabilité de l'Etat est engagée à son égard au titre de la carence fautive à le reloger depuis le 22 mars 2023, date de lecture du dernier jugement ayant condamné l'administration.

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

6. Compte tenu des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat à attribuer un logement à M. C, de la durée de la persistance de cette carence depuis la lecture du jugement n° 2109328 du 22 mars 2023, soit quatorze mois après la naissance de l'obligation de l'Etat, et des difficultés pécuniaires du demandeur, il sera fait une juste appréciation des troubles de toute nature dans les conditions d'existence et du préjudice moral dont la réparation incombe à l'Etat en le condamnant à verser au requérant une somme de 350 euros.

Sur les frais d'instance :

7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. C est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à M. C une somme de 350 (trois cent cinquante) euros au titre des dommages et intérêts.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Cousin E, au ministre en charge du logement et au préfet du Val-de-Marne.

Le magistrat désigné,

S. DELMAS

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2306519