Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 juillet 2023 et 15 décembre 2023, Mme B... D..., agissant tant en son nom personnel qu’en celui de représentante légale de son fils C... A..., représentée par Me Pitcher, demande au tribunal :
1°) de condamner le rectorat de l’académie de Créteil à verser à son fils C... A... la somme de 260 euros en réparation des préjudices subis par ce dernier en raison d’absences répétées de professeurs non remplacés ;
2°) de condamner le rectorat de l’académie de Créteil à lui verser la somme de 500 euros en réparation des préjudices subis en raison d’absences répétées de professeurs non remplacés ;
3°) d’enjoindre au rectorat de l’académie de Créteil de communiquer tout élément permettant d’éclairer le tribunal quant aux absences de professeurs non remplacés dans la classe concernée au titre de l’année scolaire 2022/2023 ;
4°) de mettre à la charge de l’académie de Créteil la somme de 700 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le rectorat de l’académie de Créteil a failli partiellement à sa mission de service public de l’enseignement en méconnaissance de l’article L. 131-1-1 du code de l’éducation dès lors que C... A... a subi vingt-six heures d’absence de professeur ;
- son fils C... A... justifie de l’existence d’un préjudice en raison de l’absence de professeurs non-remplacés dès lors qu’il a accumulé un retard dans ses apprentissages par rapport aux autres élèves disposant d’enseignements soutenus, handicapant pour la suite de son parcours scolaire ; l’adjonction d’un professeur particulier en soutien est devenue une nécessité ;
- elle a subi un préjudice moral dès lors qu’elle a été contrainte de s’assurer de la présence d’un professeur, de réorganiser son emploi du temps professionnel, d’assurer l’enseignement de son enfant à la place de l’État afin de limiter l’accumulation de lacunes.
Par un mémoire en défense enregistré le 29 novembre 2023, la rectrice de l’académie de Créteil conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- la professeure de physique-chimie de C... A... a été absente à compter du 18 novembre 2022 et a été remplacée à partir du 15 mai 2023, soit une durée de vingt-six heures d’absences, en raison d’un placement en congé pour invalidité temporaire imputable au service à la suite d’une menace de mort reçue de la part d’une mère d’élève ;
- d’une part, cette professeure n’a pu être remplacée qu’à compter du 15 mai 2023 dès lors que le rectorat a dû faire face à l’épuisement du vivier de remplaçants dans cette matière, d’autre part, lors de l’absence de cette professeure, il a été proposé aux familles l’étalement scolaire des séances sur la plateforme numérique « Lumni », ainsi que des cours dispensés via « l’espace numérique de travail » ;
- Mme D... n’apporte aucune précision ni preuve du préjudice qu’aurait subi son fils et se borne à de simples allégations ;
- Mme D... n’établit aucun des dommages ou préjudices qu’elle allègue avoir subis ; elle s’appuie sur des allégations d’un préjudice subi par son fils.
Vu l’ensemble des pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’éducation ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Mullié, présidente ;
- et les conclusions de Mme Senichault de Izaguirre, rapporteure publique.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. C... A... a été scolarisé en classe de troisième au sein de l’établissement d’enseignement public « Stéphane Mallarmé » situé sur la commune de Fontenay-Trésigny au titre de l’année scolaire 2022-2023. Par un courrier du 22 mai 2023, Mme D..., représentante légale de C... A..., a, par le biais de son conseil, demandé l’indemnisation des préjudices subis auprès du rectorat de l’académie de Créteil du fait d’absences répétées et du non-remplacement des professeurs de son fils. En l’absence de réponse à sa demande, Mme D..., agissant tant en son nom personnel qu’en celui de son fils, demande au tribunal de condamner le rectorat de l’académie de Créteil à les indemniser de leurs préjudices.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité de l’État :
2. Aux termes de l’article L. 122-1-1 du code de l’éducation : « La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribue l’ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. Le socle doit permettre la poursuite d’études, la construction d’un avenir personnel et professionnel et préparer à l’exercice de la citoyenneté. (…) ». L’article L. 211-1 du même code précise : « L’éducation est un service public national, dont l’organisation et le fonctionnement sont assurés par l’État, sous réserve des compétences attribuées par le présent code aux collectivités territoriales pour les associer au développement de ce service public ». Il résulte de l’article D. 332-4 du code de l’éducation que les enseignements obligatoires dispensés au collège comprennent les enseignements communs pour lesquels les programmes et le volume horaire sont fixés par arrêté du ministre chargé de l’éducation. L’annexe 2 de l’arrêté du 19 mai 2015 relatif à l’organisation des enseignements dans les classes de collège, dans sa version applicable au 1er septembre 2021, fixe les enseignements obligatoires et leur volume horaire.
3. La mission d’intérêt général d’enseignement qui lui est confiée impose au ministre de l’éducation nationale l’obligation légale d’assurer l’enseignement de toutes les matières obligatoires inscrites aux programmes d’enseignement tels qu’ils sont définis par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur selon les horaires réglementaires prescrits et le manquement à cette obligation légale qui a pour effet de priver, en l’absence de toute justification tirée des nécessités de l’organisation du service, un élève de l’enseignement considéré pendant une période appréciable, est constitutif d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’État.
4. Il résulte de l’instruction que les absences de sa professeure de physique-chimie ont présenté un caractère continue du 18 novembre 2022 au 15 mai 2023 et, au vu de l’emploi du temps de C... A..., doivent être évaluées à vingt-six heures d’enseignement de physique-chimie. Il a ainsi été privé d’enseignements obligatoires en raison de l’absence de cette professeure sur une période appréciable. Il s’ensuit que la requérante est fondée à soutenir que la carence de l’État à assurer vingt-six heures d’enseignement obligatoires constitue en l’espèce une faute de nature à engager sa responsabilité.
En ce qui concerne les préjudices allégués :
5. En premier lieu, il résulte de l’instruction que la carence fautive de l’État dans l’organisation du service public de l’enseignement a entrainé pour l’élève C... A... un retard dans l’acquisition du socle commun de connaissances et de compétences, lui causant ainsi un préjudice en lien direct et certain avec la faute commise par l’État. Dans ces conditions, il en sera fait une juste appréciation en l’évaluant à la somme de 260 euros.
6. En second lieu, il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l’encontre de l’administration d’apporter tous éléments de nature à établir devant le juge la réalité du préjudice subi.
7. Mme D... doit être regardée comme soutenant que la carence fautive de l’État dans l’organisation du service public de l’enseignement lui a causé des troubles dans ses conditions d’existence. Toutefois, en se bornant à soutenir qu’elle a été contrainte au quotidien de s’assurer de la présence des professeurs, de réorganiser son emploi du temps professionnel et d’assurer à la place de l’État l’enseignement de son enfant afin de limiter les lacunes accumulées par ce dernier, sans produire de pièces au soutien de ses allégations, elle n’établit pas la réalité d’un tel préjudice.
8. Il résulte de ce qui précède qu’il y a seulement lieu de condamner l’État à verser à Mme D... une somme de 260 euros en réparation du préjudice cité au point 5 du présent jugement résultant de la carence de l’État à assurer la continuité du service public de l’enseignement de l’élève C... A... au titre de l’année scolaire 2022-2023.
Sur les frais du litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme D... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L’État est condamné à verser à Mme D... une somme de 260 euros en réparation du préjudice scolaire subi par son fils.
Article 2 : L’État versera à Mme D... la somme de 700 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... D... et au ministre de l’éducation nationale.
Copie en sera adressée au recteur de l’académie de Créteil.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2025.
La magistrate désignée,
N. MULLIE
La greffière,
V. GUILLEMARD
La République mande et ordonne au ministre de l’éducation nationale en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière