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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2309174

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2309174

mercredi 28 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2309174
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCRAPART LAURENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 septembre 2023, la Banque de France, représentée par

Me Thierry Dal Farra, demande au juge des référés :

1°) de désigner un expert ou un collège d'experts sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, aux fins de déterminer les causes et conséquences des infiltrations affectant le centre informatique Michèle Bergsten, situé boulevard Faraday à Serris (77700) ;

2°) d'ordonner que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert ou du collège d'experts désigné soit mise à la charge des défendeurs, dès lors que la responsabilité de la Banque de France, maître d'ouvrage, n'est pas susceptible d'être engagée compte tenu de l'origine et de la nature des désordres précités.

Elle soutient que :

- dans le cadre de ses missions, elle a fait procéder à la construction d'un plateau informatique situé boulevard Faraday à Serris ; la réception des travaux de l'ouvrage, dénommé centre informatique Michèle Bergsten, conçu et construit dans le cadre de marchés publics de services et de travaux publics, a été prononcée avec réserves le 10 septembre 2013 ;

- en décembre 2022, elle a constaté la présence d'importantes infiltrations d'eau au niveau du sous-sol du centre informatique Michèle Bergsten, compromettant durablement son utilisation, en particulier lors de forts épisodes pluvieux ; les désordres identifiés par la Banque sont susceptibles de donner lieu à un litige relevant de la responsabilité décennale des constructeurs ; en conséquence, elle a adressé à la société Allianz Iard, assureur dommage-ouvrage, une déclaration de sinistre

le 7 août 2023.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2023, la société Hewlett-Packard France, représentée par Me Pierre-Yves Margnoux, conclut à ce que le juge des référés :

1°) donne acte de ses protestations et réserves d'usage ;

2°) déboute la Banque de France de sa demande visant à faire supporter aux défendeurs le montant des honoraires et débours de l'expert ;

3°) réserve les dépens.

Elle fait valoir que :

- en ce qui concerne la maîtrise d'œuvre de conception, la Banque de France a fait appel à un groupement momentané d'entreprises (GME) composé des sociétés Egis Bâtiment Ile de France, Enia Architectes et Hewlett-Packard France (HPE), qui n'est intervenu, dans le projet de construction du centre informatique litigieux, qu'au stade de sa conception, c'est-à-dire sans responsabilité dans l'exécution des missions de réalisation du gros œuvre et du second œuvre visiblement en cause au vu du " reportage photographique des infiltrations " réalisé par la Banque de France ;

- le montant des honoraires et débours de l'expert doit être mis à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise, en application de l'article R. 621-12 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 septembre 2023, la société Egis Bâtiments Ile de France, représentée par Me François Pales, conclut à ce que le juge des référés :

1°) donne acte de ses protestations et réserves d'usage ;

2°) déboute la Banque de France de sa demande tendant à ordonner que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge des défendeurs ;

3°) mette les dépens à la charge de la Banque de France, y compris les frais de l'expertise.

Elle fait valoir que :

- elle n'entend pas s'opposer à la demande d'expertise judiciaire mais se réserve le droit de contester ultérieurement tant la recevabilité que le bien-fondé des demandes de la requérante ;

- aucun élément ne permet d'établir sa responsabilité ;

- la Banque de France est demanderesse aux opérations d'expertise et c'est à elle qu'incombe la charge de la preuve ; par conséquent, la demande visant à ordonner que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge des défendeurs doit être rejetée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 septembre 2023, la société Apave et la société Apave Infrastructures et Construction France, représentées par Me Sandrine Marié, concluent à ce que le juge des référés :

1°) mette hors de cause la société Apave ;

2°) donne acte de l'intervention volontaire de la société Apave Infrastructures et Construction France, venant aux droits de la société Apave Parisienne ;

3°) donne acte de ce qu'elle ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée, sans que cela ne vaille reconnaissance de responsabilité ;

4°) dise et juge qu'elle recherchera la responsabilité et sollicite la condamnation des sociétés Eiffage Construction Résidentiel, Eiffage Energie Systèmes Ile de France, Spie Building Solutions, Ideverde, Egis Bâtiment Ile de France, Hewlett-Packard, Enia Architectes à la garantir indemne, cette demande étant interruptive de prescription et de forclusion.

Elles font valoir que l'acte d'engagement ayant été conclu entre la société Apave Parisienne et la Banque de France, il y a donc lieu de mettre hors de cause la société Apave et de donner acte à la société Apave Parisienne, aux droits de laquelle vient la société Apave Infrastructures et Construction France, de son intervention volontaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2023, la société Enia Architectes, représentée par Me Sandra Barbosa, conclut à ce que le juge des référés :

1°) donne acte de ses protestations et réserves d'usage ;

2°) déboute la Banque de France de sa demande tendant à ordonner que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge des défendeurs ;

3°) mette les dépens, y compris les frais de l'expertise, à la charge de la Banque de France.

Elle fait valoir que :

- après s'être rendu sur les lieux, l'expert pour compte commun de l'assurance dommages-ouvrage n'a pas constaté de désordres de la nature de ceux dont sont responsables les constructeurs au sens de l'article 1792-1, les fabricants et importateurs ou le contrôleur technique sur le fondement de l'article 1792 du code civil ;

- l'existence même d'un dommage n'a pas été constatée ; l'article 1792 du code civil ne dispense pas celui qui l'invoque de rapporter la preuve de ses allégations et l'application dudit article aux faits de l'espèce ; c'est donc de façon prématurée que la Banque de France aborde dans sa requête la notion d'imputabilité " des constructeurs " ;

- à supposer que les dommages existent, seul le tribunal saisi au fond statuera sur la qualification juridique des dommages, leurs éventuelles imputabilités et le cas échéant, sur les aspects financiers ; en conséquence, la demande de la Banque de France, indûment qualifiée d'allocation provisionnelle, tendant à ce que les frais d'expertise ou les provisions à valoir sur la rémunération de l'expert soient mis à la charge des défendeurs, doit être rejetée ;

- la Banque de France ne justifie pas de difficultés financières justifiant sa demande d'allocation provisionnelle ; la charge de la preuve appartenant au requérant, les frais d'investigations doivent être à sa charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 novembre 2023, la société Eiffage Energie Systèmes Ile de France, représentée par Me Laurent Crapart, conclut à ce que le juge des référés :

1°) donne acte de ses protestations et réserves quant à la mise en cause de sa responsabilité ;

2°) rejette les conclusions de la Banque de France tendant à ce que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge des défendeurs.

Elle fait valoir que la demande tendant à ce que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge des défendeurs se heurte au principe posé par l'article R. 621-12 du code de justice administrative en vertu duquel l'allocation provisionnelle est, en principe, mise à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise de plus, l'affirmation de la Banque de France selon laquelle sa responsabilité ne saurait être engagée ne repose sur aucun commencement de preuve.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 novembre 2023, la société Spie Building Solutions, venant aux droits de la société Spie Ile de France Nord Ouest, représentée par

Me Emmanuelle Bock, conclut à ce que le juge des référés :

1°) donne acte de ses protestations et réserves d'usage ;

2°) déboute la Banque de France de sa demande de mise à la charge des défendeurs d'une allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires de l'expert ;

3°) ordonne que l'allocation provisionnelle à valoir sur le montant des honoraires et débours de l'expert soit mise à la charge de la Banque de France ;

4°) mette les dépens, y compris les frais d'expertise, à la charge de la Banque de France.

Vu les pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C, première vice-présidente, comme juge des référés.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ".

2. En application de ces dispositions, et à condition, d'une part que la demande ne soit pas insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence de la juridiction administrative, et, d'autre part, qu'elle apparaisse utile, le juge des référés peut désigner un expert chargé de procéder à l'expertise demandée.

3. La Banque de France sollicite du juge des référés la désignation d'un expert, en application des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, en vue de constater les désordres, consistant en des infiltrations d'eau, affectant le centre informatique Michèle Bergsten, situé boulevard Faraday à Serris, apparus postérieurement à la réception des travaux.

4. La demande d'expertise présentée par la Banque de France n'est manifestement pas insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence de la juridiction administrative et ne préjuge en rien des responsabilités encourues ou de l'éventuelle expiration du délai de la garantie décennale.

5. Dans la mesure où il importe de pouvoir constater et décrire la réalité, la nature, l'étendue et les causes et conséquences des désordres matériels ci-dessus, la demande d'expertise présente, en l'état de l'instruction et en l'absence d'accord amiable entre les protagonistes, un caractère utile, du fait notamment que l'origine des désordres reste à déterminer.

6. Dans ces conditions, il y a lieu de faire droit à cette demande sur le fondement des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, tous droits et moyens des parties demeurant expressément réservés, et de fixer la mission de l'expert comme il est dit à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur l'intervention volontaire de la société Apave Infrastructures et Construction France :

7. La société Apave Infrastructures et Construction France et la société Apave font valoir que l'acte d'engagement a été conclu entre la Banque de France et la société Apave Parisienne (et non la société Apave). Dès lors, il y a lieu d'admettre l'intervention volontaire de la société Apave Infrastructures et Construction France, venant aux droits de la société Apave Parisienne, et de mettre, à ce titre, hors de cause la société Apave.

Sur le surplus des conclusions des parties :

8. En application des article R. 621-12 et R. 621-13 du code de justice administrative, la charge des frais et honoraires de l'expertise et celle d'éventuelles allocations provisionnelles qui seraient demandées par l'expert seront fixées ultérieurement par ordonnance de la présidente du tribunal ou du magistrat désigné par elle. Les dépens de l'expertise sont donc réservés. Par suite, les conclusions des parties tendant à statuer sur la mise à la charge d'une allocation provisionnelle ou des dépens ne peuvent qu'être rejetées.

9. Il n'appartient pas au juge des référés de donner acte de protestations et réserves. Par suite, les conclusions des parties tendant à ce qu'il leur soit donné acte de leurs protestations et réserves ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A B est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission de :

1° convoquer les parties ;

2° se rendre sur les lieux, entendre les parties et tout sachant et prendre connaissance de tous éléments nécessaires sinon utiles à sa compréhension des faits de la cause ;

3° se faire communiquer tous documents et pièces nécessaires sinon utiles à l'accomplissement de sa mission d'expertise ;

4° constater et décrire précisément les désordres cités dans la requête et affectant le centre informatique Michèle Bergsten, situé boulevard Faraday à Serris (77700) en indiquant si possible la date de leur première apparition ; dire s'ils sont évolutifs ou généralisés et réunir les éléments d'information permettant de dire s'ils sont de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou de le rendre impropre à sa destination ;

5° déterminer l'origine et les causes ainsi que l'étendue et les conséquences des désordres constatés ;

6° décrire précisément les travaux propres à remédier aux désordres, avec les conséquences techniques et financières en résultant ;

7° indiquer les travaux éventuels à réaliser d'urgence, dans l'hypothèse où les désordres relevés seraient de nature à constituer un risque pour la sécurité des personnes et des équipements présents ;

8° fournir tous éléments techniques et de fait permettant à la juridiction du fond ultérieurement saisie de se prononcer sur les responsabilités et imputabilités respectives des parties, sur les dommages matériels et sur les préjudices subis ;

9° formuler toutes observations utiles ;

10° déposer son rapport au greffe du tribunal administratif de Melun au terme de la mission d'expertise.

Article 2 : L'expertise se déroulera contradictoirement en présence, outre de l'expert désigné, de la Banque de France, des sociétés Eiffage Construction Résidentiel, Eiffage Energie Systèmes Ile de France, Spie Building Solutions, Ideverde, Egis Bâtiment Ile de France, Hewlett-Packard France, Enia Architectes, Apave Infrastructures et Construction France.

Article 3 : Après avoir prêté serment, l'expert accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative, à l'exception du troisième alinéa de l'article R. 621-9.

Article 4 : La première réunion d'expertise interviendra au plus vite à la diligence de l'expert.

Article 5 : L'expert déposera au greffe son rapport exclusivement sous forme électronique dans un délai de cinq mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Des copies sont notifiées par l'expert aux parties intéressées ; avec l'accord de celles-ci, la notification est faite par voie électronique par un procédé garantissant, dans des conditions prévues par l'article 748-6 du code de procédure civile, la fiabilité de l'identification des parties à la communication électronique, l'intégrité des documents adressés, la sécurité et la confidentialité des échanges, la conservation des transmissions opérées et permettant d'établir de manière certaine la date d'envoi ainsi que celle de la mise à disposition ou celle de la réception par le destinataire.

Article 6 : L'intervention volontaire de la société Apave Infrastructures et Construction France est admise, et la société Apave est mise hors de cause.

Article 7: Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à la Banque de France, aux sociétés Eiffage Construction Résidentiel, Eiffage Energie Systèmes Ile de France, Spie Building Solutions, Ideverde, Egis Bâtiment Ile de France, Hewlett-Packard France, Enia Architectes, Apave, Apave Infrastructures et Construction France et à M. A B, expert.

Fait à Melun, le 28 février 2024.

La juge des référés

Signé : S. C

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

le greffier,

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