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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2005088

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2005088

mardi 26 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2005088
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème chambre
Avocat requérantSEPA DUPAIGNE PAPI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 août 2020, M. C et Mme D A G B, agissant tant en leur nom personnel qu'en leur qualité de représentants légaux de leur fille F, et représentés par Me Dupaigne, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une somme de 28 320 euros, assortie des intérêts moratoires au taux légal, en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'Etat a commis une carence fautive de nature à engager sa responsabilité dans la mesure où il lui incombe de garantir aux enfants atteints d'un handicap une prise en charge éducative équivalente, en tenant compte de leurs besoins propres, à celle dispensée aux enfants scolarisés en milieu ordinaire ; la jeune F faisait l'objet d'une décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) par laquelle était renouvelée son orientation en unité localisée pour l'inclusion scolaire (ULIS), où à défaut l'intervention à raison de quinze heures par semaine d'un auxiliaire de vie scolaire (AVS) ; cette décision n'a pas été suivie d'effet immédiat puisque l'enfant n'a ni été affectée en classe ULIS, ni bénéficié d'un auxiliaire de vie scolaire entre le 2 septembre 2019 et le 5 janvier 2020, date à compter de laquelle la jeune F a été affectée en classe ULIS ;

- l'Etat ne peut s'exonérer de sa responsabilité du seul fait de l'insuffisance des structures d'accueil existantes ;

- ils ont subi, en leur nom personnel, un préjudice financier important en raison du défaut de scolarisation de F durant la période litigieuse, en ayant fait appel, d'une part, à des professionnels libéraux et à des supports éducatifs, et en ayant engagé, d'autre part, deux recours juridictionnels afin d'enjoindre à l'Etat de scolariser l'enfant dans une classe ULIS ;

- ils ont subi, tant en leur nom personnel qu'en leur qualité de représentant légal de F, un préjudice moral important, en raison de leurs inquiétudes, du déficit de l'enfant dans ses apprentissages fondamentaux, du retentissement psychologique de cette carence sur le développement de l'enfant et de la privation des activités ludiques et récréatives en milieu scolaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2022, la rectrice de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- le principe de l'engagement de la responsabilité de l'Etat, à raison de sa carence en matière de scolarisation des enfants handicapés, n'est pas contesté ;

- les requérants, dans leur demande de dérogation à la carte scolaire du 6 avril 2019, n'avaient demandé aucun établissement particulier alors même que le formulaire qu'ils ont rempli les y invitaient ; dès lors, les services académiques départementaux n'ont pas pu prendre en compte la demande d'affectation de F au collège Les Pyramides d'Evry ;

- la jeune F disposait, à la date du 7 juin 2019, d'une affectation au sein du collège Le Village d'Evry-Courcouronnes et si elle n'a été scolarisée dans cet établissement qu'à compter du 4 décembre 2019, c'est en raison du refus des parents de l'y inscrire ;

- les parents ont attendu le 7 octobre 2019, soit un mois après la rentrée scolaire, pour saisir le juge des référés du tribunal et, malgré l'ordonnance rejetant leur requête, ils n'ont pas entrepris les démarches nécessaires pour inscrire leur fille au sein du collège Le Village ;

- si le tribunal retient la responsabilité de l'Etat, la somme de 2 520 euros, correspondant au soutien scolaire de F sur la période du 16 septembre 2019 au 15 juillet 2020 ne peut être intégralement mise à la charge de l'Etat, dès lors que l'enfant a été scolarisée dans une classe ULIS à compter du 6 janvier 2020, conformément à la décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées ;

- l'Etat n'étant pas la partie perdante dans l'instance de référé qui l'opposait à M. et Mme A G B, ces derniers ne peuvent prétendre au remboursement de leurs frais de procédure ;

- la somme de 28 320 euros demandée par les requérants en réparation de l'ensemble de leurs préjudices est disproportionnée au regard des éléments exposés ci-dessus et ne pourra excéder 5 000 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de Mme Cerf, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme A G B sont les parents de la jeune F, née le 31 juillet 2008, qui en raison de troubles d'apprentissage résultant d'une agénésie totale du corps calleux, a été scolarisée jusqu'en septembre 2019 en unité localisée pour l'inclusion scolaire (ULIS). Par une décision du 28 février 2019, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) de l'Essonne a décidé le renouvellement de son orientation en classe ULIS pour les quatre années de collège, ou à défaut, l'accompagnement de F par un auxiliaire de vie scolaire (AVS) à raison de quinze heures par semaine. Estimant que cette décision n'avait pas été suivie d'effet entre le 2 septembre 2019 et le 6 janvier 2020, M. et Mme A G B, agissant tant en leur nom personnel qu'en leur qualité de représentants légaux de leur fille F, demandent au tribunal la condamnation de l'Etat à les indemniser des préjudices personnels et patrimoniaux qu'ils ont subis du fait du défaut de prise en charge de leur fille durant cette période.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 111-1 du code de l'éducation : " L'éducation est la première priorité nationale. Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser. Il veille à la scolarisation inclusive de tous les enfants, sans aucune distinction. Il veille également à la mixité sociale des publics scolarisés au sein des établissements d'enseignement (). Le droit à l'éducation est garanti à chacun () ". Aux termes de l'article L. 112-1 du même code : " Pour satisfaire aux obligations qui lui incombent en application des articles L. 111-1 et L. 111-2, le service public de l'éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant. Dans ses domaines de compétence, l'Etat met en place les moyens financiers et humains nécessaires à la scolarisation en milieu ordinaire des enfants, adolescents ou adultes en situation de handicap () ".

3. Aux termes de l'article L. 131-1 du même code : " L'instruction est obligatoire pour les enfants des deux sexes, français et étrangers, entre six et seize ans () " et aux termes de l'article L. 351-1 : " Les enfants et adolescents présentant un handicap ou un trouble de santé invalidant sont scolarisés dans les écoles maternelles et élémentaires et les établissements visés aux articles L. 213-2 (), si nécessaire au sein de dispositifs adaptés, lorsque ce mode de scolarisation répond aux besoins des élèves (). Les parents sont étroitement associés à la décision d'orientation et peuvent se faire aider par une personne de leur choix. La décision est prise par la commission mentionnée à l'article L. 146-9 du code de l'action sociale et des familles, en accord avec les parents ou le représentant légal (). Dans tous les cas et lorsque leurs besoins le justifient, les élèves bénéficient des aides et accompagnements complémentaires nécessaires () ". Enfin, aux termes de l'article L. 351-2 du même code : " La commission mentionnée à l'article L. 146-9 du code de l'action sociale et des familles désigne les établissements ou les services ou à titre exceptionnel l'établissement ou le service correspondant aux besoins de l'enfant ou de l'adolescent en mesure de l'accueillir. / La décision de la commission s'impose aux établissements scolaires ordinaires et aux établissements ou services mentionnés au 2° et au 12° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles dans la limite de la spécialité au titre de laquelle ils ont été autorisés ou agréés () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le droit à l'éducation étant garanti à chacun quelles que soient les différences de situation et que l'obligation scolaire s'appliquant à tous, les difficultés particulières que rencontrent les enfants handicapés ne sauraient avoir pour effet ni de les priver de ce droit ni de faire obstacle au respect de cette obligation. Il incombe à l'Etat, au titre de sa mission d'organisation générale du service public de l'éducation, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que ce droit et cette obligation aient, pour les enfants handicapés, un caractère effectif. L'éventuelle carence de l'Etat en la matière est constitutive d'une faute de nature à engager sa responsabilité, sans que l'administration ne puisse utilement se prévaloir de l'insuffisance des structures d'accueil existantes ou du fait que des allocations compensatoires sont allouées aux parents d'enfants handicapés, celles-ci n'ayant pas un tel objet.

5. Il résulte de l'instruction que par une décision du 7 juin 2019, la jeune F a été affectée au sein du collège Le Village d'Evry-Courcouronnes pour l'année scolaire 2019/2020. Cet établissement étant dépourvu de toute classe ULIS adaptée aux besoins de F, les époux A G B ont réitéré par courrier du 20 juin 2019 leur demande de dérogation à la carte scolaire pour pouvoir inscrire leur fille au collège des Pyramides, situé dans la même commune, au sein duquel était déjà scolarisé leur fils aîné et disposant d'une classe ULIS. Par une décision du 15 juillet 2019, la directrice des services départementaux de l'Education nationale de l'Essonne a refusé de faire droit à cette demande au motif que leur demande était tardive et que les capacités d'accueil de l'établissement demandé étaient atteintes. Il résulte par ailleurs de l'instruction, notamment du courrier en date du 28 octobre 2019 adressé par les époux A G B à la directrice de l'académie de Versailles et de l'examen de situation réalisé le 27 novembre 2019 par la maison départementale des personnes handicapées de l'Essonne, qu'à la rentrée scolaire 2019, la jeune F n'a pu bénéficier d'un accompagnement par un auxiliaire de vie scolaire et qu'ainsi, l'enfant n'a pu être scolarisée entre 2 septembre 2019 et le 4 décembre 2019, date à laquelle les parents de F ont accepté qu'elle soit scolarisée à temps partiel en classe de sixième ordinaire au sein du collège Le Village malgré l'absence d'auxiliaire de vie scolaire. Ce n'est enfin que le 6 janvier 2020 que F a intégré une classe ULIS au sein du collège Jean Lurçat de Ris-Orangis.

6. Nonobstant la circonstance que les requérants n'avaient pas indiqué précisément l'établissement dans lequel ils souhaitaient inscrire leur fille lors de leur première demande de dérogation à la carte scolaire en date du 6 avril 2019, il résulte de ce qui précède que M. et Mme A G B sont fondés à engager la responsabilité pour faute de l'Etat pour la période du 2 septembre 2019 au 5 janvier 2019 en l'absence d'affectation de la jeune F en classe ULIS ou, à défaut, de recrutement d'un auxiliaire de vie scolaire pendant la période litigieuse conformément aux prescriptions de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées.

Sur l'évaluation des préjudices :

7. D'une part, il résulte de l'instruction que la carence de l'Etat a contraint M. et Mme A G B à faire appel à des professionnels libéraux et à des supports éducatifs pour venir au soutien de leur fille. Ils produisent en ce sens une note de règlement du 19 septembre 2019 d'un montant de 2 520 euros. Cette note comprend la dispense de 80 heures de soutien, facturées 31,50 euros l'unité. Il résulte également de l'instruction, et notamment du document " Geva-Sco " du 27 novembre 2019, que la jeune F disposait d'un soutien scolaire d'une heure par semaine, chaque samedi matin, soit un total de 16 heures pour la période du 19 septembre 2019 au 5 janvier 2020. Par suite, il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 504 euros.

8. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'insuffisante prise en charge éducative de la jeune F au cours de la période litigieuse a causé à l'enfant un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence dont il sera fait une juste appréciation en les évaluant à la somme de 3 000 euros. M. et Mme A G B peuvent prétendre, au titre de la même période, au versement d'une indemnité de 2 000 euros en réparation de leur propre préjudice moral et des troubles qu'ils ont subis dans leurs conditions d'existence.

9. En revanche, si les frais de justice exposés devant le juge administratif en conséquence directe d'une faute de l'administration sont susceptibles d'être pris en compte dans le préjudice résultant de la faute imputable à celle-ci, cette possibilité n'est pas ouverte lorsque les intéressés avaient la qualité de parties à l'instance. Il s'ensuit que la demande de remboursement des frais de justice exposés par M. et Mme A G B dans le cadre de l'instance en référé qu'ils ont introduite devant le juge administratif afin d'obtenir l'affectation de leur fille au sein de la classe ULIS du collège des Pyramides à Evry, qui a au demeurant été rejetée par le tribunal et le Conseil d'Etat, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les intérêts au taux légal :

10. Les requérants ont droit comme ils le demandent aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité totale de 5 504 euros octroyée par le présent jugement à compter du 2 janvier 2020, date de réception de leur demande indemnitaire par le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports.

Sur les conclusions tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. et Mme A G B une somme de 5 504 euros (cinq mille cinq cent quatre euros). Cette somme sera augmentée des intérêts moratoires au taux légal à compter du 2 janvier 2020.

Article 2 : L'Etat versera à M. et Mme A G B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C et Mme D A G B, et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Versailles.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Delage, président,

- Mme Florent, première conseillère ;

- M. Thivolle, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

J. ELe président,

Signé

Ph. Delage

La greffière,

Signé

F. Sabot

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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