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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2006245

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2006245

mardi 26 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2006245
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème chambre
Avocat requérantKLEIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 septembre 2020 et 6 mai 2022, la SARL CIES, représentée par Me Klein, demande au tribunal de prononcer la décharge, en droits, intérêts et majorations, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2013 et 2014 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la même période.

Elle soutient qu'ayant présenté sa comptabilité et l'ayant appuyée de pièces justificatives, il appartenait dès lors à l'administration de démontrer que ses charges locatives étaient dépourvues d'intérêt pour la société, ce qui n'est pas établi en l'espèce ; l'argumentation de l'administration fondée sur la méconnaissance des dispositions de l'article L. 1262-2-1 du code du travail relatif aux détachements de salariés étrangers est inopérante dès lors que ces dispositions n'existaient pas à la date des exercices contrôlés ; l'administration commet une erreur de droit en exigeant la démonstration " d'un lien " entre les salariés et les dépenses de logement ; le contrat relatif au chantier de l'hôpital à Lamarche a été signé en 2013 et non en 2015 ; en rejetant la déduction des charges locatives en se basant sur l'argument de l'irrespect des conditions de forme de l'article 54 bis du CGI (avantages en nature), l'administration commet une erreur de droit car il ne peut en effet s'agir ici d' " avantages en nature " dès lors que les ouvriers sont détachés et ne sont pas salariés de la société CIES et qu'il ne s'agissait pas d'une prestation à l'usage personnel du salarié mais d'une dépense de nature professionnelle ; l'administration à ce sujet ne respecte pas sa propre doctrine exposée dans la réponse parlementaire Wasmer (AN 21-9-1957 p. 4291 n° 6551) ; enfin, la valeur économique de ces logements est très faible compte tenu des contraintes imposées aux ouvriers qui y logent.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 31 mars 2021 et 2 juin 2022, l'administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 2 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts ;

- le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Cerf, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL CIES, entreprise du bâtiment exerçant une activité d'installation des systèmes thermiques, climatiques et des réseaux d'eau, a fait l'objet, à la suite de l'envoi d'un avis de vérification de comptabilité en date du 25 avril 2016, d'une vérification de comptabilité sur ses exercices clos en 2013 et 2014. Par deux propositions de rectification des 20 décembre 2016 et 10 avril 2017, l'administration fiscale a informé la société qu'elle prévoyait notamment de remettre en cause le caractère déductible d'un certain nombre de dépenses de loyers comptabilisées par la société et d'opérer des rehaussements sur la période contrôlée en matière d'impôt sur les sociétés et de taxe sur les véhicules de société ainsi qu'à des rappels de TVA. La société a présenté des observations sur la proposition de rectification du 20 décembre 2016 mais pas sur celle du 10 avril 2017 portant sur l'année 2014. L'administration ayant partiellement maintenu ses rectifications dans sa réponse aux observations du contribuable, la société CIES a demandé la saisine de la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires qui, dans sa séance du 9 octobre 2018, a invité la contribuable et l'administration à se rapprocher afin d'examiner les nouvelles pièces produites par la société lors de la séance en commission. Après examen de ces pièces, l'administration a accepté d'abandonner certaines rectifications au titre de l'année 2013. Les sommes totales de 64 468 € au titre de l'année 2013 et 81 748 € au titre de l'année 2014 ont été mises en recouvrement les 15 décembre 2017, 14 juin 2019 et 27 juin 2019. L'administration n'ayant que très partiellement fait droit à sa réclamation préalable, la société CIES demande, par la présente requête, la décharge des impositions supplémentaires ainsi mises à sa charge.

S'agissant de l'impôt sur les sociétés :

2. Aux termes du 1 de l'article 39 du code général des impôts : " Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant () notamment : / 1° Les frais généraux de toute nature () " Si, en vertu des règles gouvernant l'attribution de la charge de la preuve devant le juge administratif, applicables sauf loi contraire, il incombe, en principe, à chaque partie d'établir les faits qu'elle invoque au soutien de ses prétentions, les éléments de preuve qu'une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu'à celle-ci. Il appartient, dès lors, au contribuable, pour l'application des dispositions du 1 de l'article 39 du code général des impôts, de justifier tant du montant des charges qu'il entend déduire du bénéfice net défini à l'article 38 du code général des impôts que de la correction de leur inscription en comptabilité, c'est-à-dire du principe même de leur déductibilité.

3. Le contribuable apporte cette justification par la production de tous éléments suffisamment précis portant sur la nature de la charge en cause, ainsi que sur l'existence et la valeur de la contrepartie qu'il en a retirée. Dans l'hypothèse où le contribuable s'acquitte de cette obligation, il incombe ensuite au service, s'il s'y croit fondé, d'apporter la preuve de ce que la charge en cause n'est pas déductible par nature, qu'elle est dépourvue de contrepartie, qu'elle a une contrepartie dépourvue d'intérêt pour le contribuable ou que la rémunération de cette contrepartie est excessive.

4. En vertu de ces principes, lorsqu'une entreprise a déduit en charges une dépense réellement supportée, conformément à une facture régulière relative à un achat de prestations ou de biens dont la déductibilité par nature n'est pas contestée par l'administration, celle-ci peut demander à l'entreprise qu'elle lui fournisse tous éléments d'information en sa possession susceptibles de justifier la réalité et la valeur des prestations ou biens ainsi acquis. La seule circonstance que l'entreprise n'aurait pas suffisamment répondu à ces demandes d'explication ne saurait suffire à fonder en droit la réintégration de la dépense litigieuse, l'administration devant alors fournir devant le juge tous éléments de nature à étayer sa contestation du caractère déductible de la dépense. Le juge de l'impôt doit apprécier la valeur des explications qui lui sont respectivement fournies par le contribuable et par l'administration.

5. En l'espèce, l'administration fiscale a remis en cause la déductibilité de charges locatives relatives aux locations Parc des Roches, Prestige Gestion, Lamarche, Bohain, SCI ANR, dont la société CIES justifie s'être acquittée par la production de factures, au motif que l'entreprise n'avait pu justifier que ces frais avaient été exposés dans l'intérêt de l'entreprise pour loger le personnel intervenant sur ses chantiers.

6. La société CIES soutient toutefois recourir massivement à des travailleurs détachés par la société roumaine TIBRA pour mener à bien les missions de sous-traitance qui lui sont confiées dans les marchés de construction et prendre en charge les frais de logement de ces salariés ou de son propre personnel à proximité de ses chantiers. Afin de justifier de la réalité de ses besoins en logement de personnel, la société a produit au service vérificateur des attestations de la société roumaine TIBRA indiquant les noms des salariés détachés auprès de la société CIES, les contrats de sous-traitance la liant aux titulaires des marchés du BTP, la liste de ses employés sur les chantiers, les contrats de bail des locaux loués et les copies de plus d'une vingtaine de formulaires européens A1 de détachement.

7. Or en premier lieu, l'administration fiscale ne saurait reprocher à la société la circonstance que les formulaires A1 produits sont rédigés en langue roumaine, ce formulaire étant délivré par les autorités du pays dont le salarié détaché dépend selon un modèle européen existant également en français et ayant pour unique but d'établir que le salarié n'est pas tenu de cotiser à la sécurité sociale du pays dans lequel il est travailleur détaché. En deuxième lieu, si les attestations de la société TIBRA sont postérieures à la vérification, l'administration n'établit ni même n'allègue qu'elles seraient contredites par les autres documents produits par la société CIES. En troisième lieu, l'administration ne saurait utilement opposer à la société requérante l'absence de déclaration de détachement prévue par l'article L. 1262-2-1 du code du travail dès lors qu'ainsi que le souligne la contribuable, ces dispositions n'étaient pas en vigueur à la date des exercices contrôlés.

8. S'agissant plus précisément du chantier de l'hôpital situé à Lamarche (Vosges), pour refuser la déductibilité des charges de loyers comptabilisées par la société CIES correspondant au logement de quatre de ses salariés, l'administration a relevé que le contrat de location avait été signé en 2015, soit postérieurement au chantier dévolu à la société dont le premier contrat de sous-traitance date du 4 décembre 2012. Contrairement toutefois à ce que soutient l'administration, le contrat de bail des locaux loués a bien été signé en 2013, soit concomitamment au chantier dévolu à la société CIES. Par ailleurs, la durée du bail entre le 15 février 2013 et le 15 février 2014 n'est pas incohérente avec la date des trois contrats de sous-traitance produits au dossier pour ce chantier. Dans ces conditions, c'est à tort que l'administration fiscale a refusé d'admettre la déductibilité des frais de location afférents à la maison d'habitation située 3 rue du Château Lambert à Lamarche.

9. S'agissant des chantiers de l'hôtel Renaissance à Rueil-Malmaison et de l'hôpital de Trappes, si l'administration fait valoir que la société CIES n'a pas produit de contrat de mise à disposition du personnel pour justifier du détachement des salariés de la société roumaine TIBRA international, ce détachement est suffisamment établi par les formulaires A1 versés au dossier. Par ailleurs, si l'attestation de la société TIBRA établie postérieurement à la vérification de la société CIES ne permet pas à elle seule de justifier de l'affectation précise de ses salariés ainsi que de l'adresse à laquelle ils étaient logés par la société CIES, cette circonstance est insuffisante pour remettre en cause le caractère déductible des charges locatives en cause alors que l'administration ne conteste pas que la société CIES s'était vu confier un chantier à proximité des locaux loués, ne remet pas en cause la validité des baux en litige et ne fait état d'aucune circonstance qui aurait pu justifier que la société prenne en charge un nombre aussi important de dépenses locatives dans un intérêt autre que celui de l'entreprise.

10. De même, s'agissant de la location de dix mobil-homes, la société indique que ceux-ci ont permis de loger ses salariés pour la réalisation de divers chantiers dans le sud de l'Essonne qu'elle détaille. Dès lors que l'administration ne remet pas en cause la réalité de ces chantiers et ne fait état d'aucun élément permettant de douter que ces frais ont été engagés dans l'intérêt de l'entreprise, c'est à tort que l'administration a procédé à la réintégration de la dépense litigieuse.

11. S'agissant en revanche des locaux sis 47 avenue Jean Jaurès à Bois d'Arcy, la société a soutenu lors de la procédure précontentieuse qu'il s'agissait de l'habitation de M. et Mme A dont une partie des locaux est utilisée en tant que siège social de la SARL CIES. L'administration fait valoir toutefois sans être contestée que le siège social de la société a été transféré au 6 rue de Chateaubriand à Bois d'Arcy par décision du 20 novembre 2013. En l'absence d'explications supplémentaires apportées par la société dans le cadre de la présente instance, qui produit par ailleurs au débat plusieurs baux concernant cette adresse, c'est à bon droit que l'administration a refusé d'admettre la déductibilité des frais de location correspondant à ce bien.

S'agissant de la TVA :

12. Selon les dispositions du 2° du 2 du IV de l'article 206 de l'annexe II au code général des impôts : " 2. Le coefficient d'admission est nul dans les cas suivants : () 2° Lorsque le bien ou le service est relatif à la fourniture à titre gratuit du logement des dirigeants ou du personnel de l'entreprise, à l'exception de celui du personnel de gardiennage, de sécurité ou de surveillance sur les chantiers ou dans les locaux de l'entreprise ; () ". Au cas particulier, la requérante n'a jamais allégué que les dépenses de logements exposées étaient destinées à héberger à titre gratuit du personnel de gardiennage de sécurité ou de surveillance. Par conséquent, la TVA ayant grevé les dépenses de location de logements est exclue du droit à déduction conformément au 2° du 2 du IV de l'article 206 de l'annexe II au code général des impôts.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la société CIES est uniquement fondée à demander la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie correspondant à la réintégration dans les résultats imposables des frais de location des logements détaillés par la société, à l'exception du logement situé 47 avenue Jean Jaurès à Bois d'Arcy.

D E C I D E :

Article 1er : La base des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés fixée à la société CIES au titre des années 2013 et 2014 est réduite à concurrence de la somme correspondant à la réintégration dans ses résultats imposables des frais de location des logements détaillés par la société, à l'exception du logement situé 47 avenue Jean Jaurès à Bois d'Arcy.

Article 2 : La société CIES est déchargée, en droits, intérêts et majorations, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2013 et 2014 correspondant à la réduction de la base d'imposition définie à l'article 1er.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SARL CIES et à l'administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Delage, président,

- Mme Florent, première conseillère ;

- M. Thivolle, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

J. BLe président,

Signé

Ph. Delage

La greffière,

Signé

F. Sabot

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2206245

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