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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2007355

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2007355

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2007355
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7éme chambre
Avocat requérantSCP ABFM ARAKELIAN BACONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 6 novembre 2020 et 4 août 2022, Mme C A épouse D, M. G D et M. F A D, représentés par Me Arakelian, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle leur demande indemnitaire préalable a été rejetée ;

2°) de condamner l'Etat à leur verser respectivement les sommes de 30 000 euros, de 30 000 euros et de 20 000 euros, en réparation du préjudice moral qu'ils estiment avoir subi du fait du décès de M. E D ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision implicite rejetant leur demande indemnitaire préalable est entachée d'un défaut de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le décès de M. D révèle l'existence d'une faute commise par l'administration pénitentiaire, tenant au non-respect de l'obligation d'assurer à chaque personne détenue une protection effective de son intégrité physique dès lors qu'elle avait connaissance de la fragilité de l'état de santé de l'intéressé et qu'elle était astreinte à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement ; cette faute est de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- cette faute leur a causé un préjudice moral, qu'ils évaluent à 30 000 euros pour chacun des deux parents de M. D et à 20 000 euros pour le frère de ce dernier.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 juillet 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite rejetant la demande indemnitaire préalable sont irrecevables et les moyens tirés du défaut de motivation et de l'erreur manifeste d'appréciation de cette décision sont inopérants, dès lors qu'une telle décision a seulement pour effet de lier le contentieux ;

- à titre principal, l'administration pénitentiaire n'a commis aucune faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- à titre subsidiaire, le caractère direct et certain du préjudice moral allégué n'est pas établi, faute pour les requérants d'apporter la preuve de l'existence de liens effectifs réels entretenus avec M. E D ;

- à titre infiniment subsidiaire, le préjudice allégué est surévalué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi pénitentiaire n°2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Armand, rapporteur public,

- et les observations de Me Gourdet, substituant Me Arakelian, représentant Mme A épouse D, M. D et M. A D.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, écroué à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis (Essonne) depuis le 30 avril 2016, s'est suicidé dans sa cellule dans la nuit du 17 au 18 août 2018, le décès ayant été constaté le 18 août 2018 à 3h45 pour cause d'asphyxie. Par un courrier du 8 avril 2020, réceptionné le 8 juillet 2020, Mme C A épouse D et M. G D, ses parents, ainsi que M. F A D, son frère, ont présenté une demande indemnitaire préalable, qui a été implicitement rejetée. Par leur requête, Mme A épouse D, M. D et M. A D demandent au tribunal de condamner l'Etat à leur verser respectivement les sommes de 30 000 euros, de 30 000 euros et de 20 000 euros, en réparation du préjudice moral qu'ils estiment avoir subi du fait du décès de M. D.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Comme le fait valoir le garde des sceaux, ministre de la justice, la décision implicite de rejet née le 8 septembre 2020 à la suite du silence gardé par l'administration sur la demande indemnitaire préalable présentée le 8 avril 2020 et réceptionnée le 8 juillet 2020, tendant à condamner l'Etat à verser une somme en réparation des préjudices subis du fait du décès de M. D, a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande des requérants qui, en formulant les conclusions mentionnées ci-dessus, ont donné à l'ensemble de leur requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet du 8 septembre 2020 sont irrecevables et doivent ainsi être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

S'agissant du défaut de surveillance ou de vigilance :

3. La responsabilité de l'Etat en cas de préjudice matériel ou moral résultant du suicide d'un détenu peut être recherchée pour faute des services pénitentiaires en raison notamment d'un défaut de surveillance ou de vigilance. Une telle faute ne peut toutefois être retenue qu'à la condition qu'il résulte de l'instruction que l'administration n'a pas pris, compte tenu des informations dont elle disposait, en particulier sur les antécédents de l'intéressé, son comportement et son état de santé, les mesures que l'on pouvait raisonnablement attendre de sa part pour prévenir le suicide.

4. Il résulte de l'instruction que M. D avait effectué une tentative de suicide en 2016, des automutilations en 2016 et en 2018, plusieurs grèves de la faim au cours de sa détention, ainsi que l'allumage à deux reprises d'un feu dans sa cellule la nuit de son décès. Il résulte également de l'instruction que M. D avait tenu des propos suicidaires, y compris en 2018, et était signalé dépressif. En outre, s'il avait indiqué lors de son évaluation du potentiel suicidaire du 14 mai 2018, ne pas souffrir au point de se tuer, il avait également déclaré, au cours de cette même évaluation, de manière erronée, n'avoir aucun antécédent de tentative de suicide ni d'automutilation. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'administration pénitentiaire, qui avait connaissance du risque suicidaire, avait placé M. D sous un régime de surveillance adaptée prévue par la note du 31 juillet 2009 de la direction de l'administration pénitentiaire, entre le 6 et le 8 juillet 2018 puis à compter du 1er août 2018, faisant ainsi l'objet, pendant la nuit, de plusieurs rondes spécifiques à œilleton ainsi que de rondes intermédiaires dites d'écoute, les dispositions de l'article D. 270 du code de procédure pénale, alors en vigueur, interdisant à toute personne de pénétrer dans les cellules la nuit en l'absence de raisons graves ou de péril imminent. En outre, il n'est pas réellement contesté qu'au cours de la nuit du 17 au 18 août 2018, M. D avait fait l'objet d'une surveillance par œilleton toutes les heures. Dans ces conditions, l'administration pénitentiaire a pris les mesures que l'on pouvait raisonnablement attendre de sa part pour prévenir le suicide de M. D et n'a ainsi pas commis de faute tenant à un défaut de surveillance ou de vigilance.

S'agissant du personnel de santé de l'unité de consultations et de soins ambulatoires :

5. Lorsqu'un dommage trouve sa cause dans plusieurs fautes qui, commises par des personnes différentes ayant agi de façon indépendante, portaient chacune en elle normalement ce dommage au moment où elles se sont produites, la victime peut rechercher la réparation de son préjudice en demandant la condamnation de l'une de ces personnes ou de celles-ci conjointement, sans préjudice des actions récursoires que les coauteurs du dommage pourraient former entre eux. Ainsi lorsque les ayants droit d'un détenu recherchent la responsabilité de l'Etat du fait des services pénitentiaires en cas de dommage résultant du suicide de ce détenu, ils peuvent utilement invoquer à l'appui de cette action en responsabilité, indépendamment du cas où une faute serait exclusivement imputable à l'établissement public de santé où a été soigné le détenu, une faute du personnel de santé de l'unité de consultations et de soins ambulatoires de l'établissement public de santé auquel est rattaché l'établissement pénitentiaire s'il s'avère que cette faute a contribué à la faute du service public pénitentiaire. Il en va ainsi alors même que l'unité de consultations et de soins ambulatoires où le personnel médical et paramédical exerce son art est placée sous l'autorité du centre hospitalier. Dans un tel cas, il est loisible à l'Etat, s'il l'estime fondé, d'exercer une action en garantie contre l'établissement public de santé dont le personnel a concouru à la faute du service public pénitentiaire.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que le personnel de santé de l'unité de consultations et de soins ambulatoires de l'établissement public de santé auquel est rattachée la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, aurait commis une faute qui serait exclusivement imputable à l'établissement public de santé où était suivi M. D, ou qui aurait contribué à une faute du service public pénitentiaire.

S'agissant de l'intervention lors de l'incendie :

7. Il résulte de l'instruction que, dans la nuit du 17 août au 18 août 2018, vers 2h42, le surveillant en poste au rond-point zéro, qui avait été appelé par l'interphone par M. D pour lui signaler avoir mis feu à son matelas, avait alerté la première surveillante, effectué un rappel au microphone afin de réveiller les agents de piquet et demandé au surveillant rondier de se rendre devant sa cellule, située au quatrième étage du bâtiment. Le surveillant rondier n'ayant pas pu vérifier visuellement l'intérieur de la cellule, l'œilleton de celle-ci étant obstrué, et un dégagement de fumée par le haut de la porte ayant été constaté, il était entré en communication orale avec M. D, qui lui avait d'abord répondu avec une voix paraissant apeurée, selon ce surveillant, avant de cesser de lui répondre. Avec le soutien d'un autre surveillant, la première surveillante, qui s'était rendue sur place avant de s'équiper d'un appareil respiratoire isolant, avait ouvert la porte de la cellule, utilisé l'extincteur sur le feu qui se trouvait à l'entrée de la cellule, constaté l'existence d'autres foyers, ordonné à M. D de sortir de sa cellule à trois reprises sans succès, avant de refermer la porte, d'ordonner à des agents de descendre au troisième étage pour s'équiper d'un appareil respiratoire isolant, et d'attendre leur intervention. Les trois agents ainsi équipés avaient ensuite ouvert la porte de la cellule, demandé à M. D de sortir de sa cellule à plusieurs reprises sans succès, éteint le feu et extrait M. D, avant d'effectuer un massage cardiaque puis d'utiliser le défibrillateur jusqu'à l'arrivée du service d'incendie et de secours et du service d'aide médicale d'urgence, arrivés respectivement à 3h04 et 3h16, sans parvenir à réanimer M. D, dont le décès a été constaté à 3h45.

8. Il résulte de l'instruction, notamment des mentions du compte-rendu d'incident rédigé le 20 août 2018 par la directrice de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis et adressé au directeur interrégional des services pénitentiaires d'Ile-de-France, et n'est d'ailleurs pas contesté, que le protocole de lutte contre les incendies n'a pas été respecté par la première surveillante, dès lors que, s'il est recommandé de ne pas ouvrir la cellule lors de dégagement de fumées sans être équipé d'un appareil respiratoire isolant, une fois la cellule ouverte, la personne détenue présente en cellule doit être évacuée par tous moyens. Dans les circonstances de l'espèce, un tel manquement au protocole de lutte contre les incendies traduit une désorganisation du service pénitentiaire, et constitue ainsi une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne le préjudice :

9. Il résulte de l'instruction que la faute commise par l'administration pénitentiaire a fait perdre une chance de survie à M. D, et a causé un préjudice moral à ses parents ainsi qu'à son frère. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme A épouse D, sa mère, qui lui a rendu visite en détention à seulement deux reprises, par M. D, son père, et par M. A D, son frère, qui ne contestent pas ne jamais lui avoir rendu visite, en l'évaluant respectivement à la somme de 5 000 euros, de 4 000 euros et de 3 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A épouse D, M. D et M. A D sont seulement fondés à demander la condamnation de l'Etat à leur verser la somme globale de 12 000 euros en réparation du préjudice moral qu'ils ont subi du fait du décès de M. D.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 500 euros, à verser à chacun des trois requérants, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser la somme de 5 000 euros à Mme C A épouse D, de 4 000 euros à M. G D et de 3 000 euros à M. F A D, en réparation du préjudice moral qu'ils ont subi du fait du décès de M. E D.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 500 euros à chacun des trois requérants au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A épouse D, à M. G D, à M. F A D, et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Ouardes, président,

- M. de Miguel, premier conseiller,

- Mme Mathé, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

La rapporteure,

signé

C. BLe président,

signé

P. OuardesLa greffière,

signé

A. Gateau

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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