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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2103084

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2103084

mardi 18 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2103084
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8ème chambre
Avocat requérantICARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 10 avril et 8 mai 2021, 22 septembre 2022, 6 avril et 18 mai 2023, M. C D, représenté par Me Icard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 385 000 euros en réparation des préjudices patrimoniaux et extra-patrimoniaux, temporaires et permanents, résultant de son accident reconnu imputable au service du 30 janvier 2018 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- son accident du 30 septembre 2018 résulte d'une faute dans l'organisation du service, dès lors qu'il était affecté en même temps sur deux étages ce jour-là, alors que les employeurs doivent garantir la santé et la sécurité des agents et prendre les mesures nécessaires pour prévenir les risques professionnels ;

- il n'a reçu aucun dédommagement depuis la décision de consolidation de son état de santé du 9 avril 2020 ;

- il a droit à être indemnisé des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux temporaires et permanents résultant de son accident reconnu imputable au service à hauteur de 385 000 euros ;

- il établit la réalité des préjudices qu'il a subis ;

- il a droit à être indemnisé pour les dépenses d'aménagement de son logement et pour l'aide pour la vie quotidienne qu'il perçoit ;

- une expertise avant dire-droit pourrait être ordonnée, le cas échéant, pour évaluer les préjudices qu'il a subis.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'accident du 30 septembre 2018, qui a été reconnu imputable au service, est de nature à engager la responsabilité sans faute de l'Etat ;

- M. D a bénéficié de la prise en charge de son congé de maladie selon les dispositions de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 jusqu'à la consolidation de son état de santé le 9 avril 2020 ;

- il n'est pas fondé à demander l'indemnisation des pertes de revenus et de l'incidence professionnelle résultant de cet accident ;

- il n'établit pas le refus de l'administration de prendre en charge des dépenses de santé directement en lien avec son accident de service ;

- il n'établit, ni avoir subi des préjudices extra-patrimoniaux temporaires ou permanents, ni le lien de causalité entre de tels préjudices et son accident de service, ni leur montant ;

- ses demandes indemnitaires doivent être ramenées à de plus justes proportions.

La procédure a été communiquée au département de l'Essonne, à la maison départementale des personnes handicapées de l'Essonne et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Essonne qui n'ont pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 9 mai 2023, la clôture de l'instruction, initialement fixée au 17 janvier 2023, a été reportée au 9 juin 2023.

Par une décision du 11 octobre 2021, M. Christine a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier,

- les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique,

- et les observations de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, alors surveillant au centre pénitentiaire de Fresnes, a été violemment bousculé par un détenu, le 30 septembre 2018. Par une décision du 31 janvier 2019, le chef d'établissement par intérim du centre pénitentiaire de Fresnes a reconnu que cet accident était imputable au service. La date de consolidation de l'état de santé de M. D a été fixée au 9 avril 2020. M. D demande au tribunal la condamnation de l'Etat à l'indemniser des préjudices qu'il a subis en raison de cet accident de service.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. La circonstance que le fonctionnaire victime d'un accident de service ou d'une maladie professionnelle ne remplit pas les conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 824-1 du code général de la fonction publique, qui reprennent celles de l'article 65 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, alors en vigueur, subordonnent l'obtention de l'allocation temporaire d'invalidité, fait obstacle à ce qu'il prétende, au titre de l'obligation de la collectivité qui l'emploie de le garantir contre les risques qu'il peut courir dans l'exercice de ses fonctions, à une indemnité réparant des pertes de revenus ou une incidence professionnelle. En revanche, elle ne saurait le priver de la possibilité d'obtenir de cette collectivité la réparation de préjudices d'une autre nature, dès lors qu'ils sont directement liés à l'accident ou à la maladie. Elle ne saurait davantage faire obstacle à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute de l'Etat :

3. Aux termes de l'article L. 822-1 du code général de la fonction publique : " Le fonctionnaire en activité a droit à des congés de maladie lorsque la maladie qu'il présente est dûment constatée et le met dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. ". Selon l'article L. 822-2 du même code : " La durée totale des congés de maladie peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs. ". L'article L. 822-3 de ce code énonce que : " Au cours de la période définie à l'article L. 822-2, le fonctionnaire en congé de maladie perçoit : / 1° Pendant trois mois, l'intégralité de son traitement ; / 2° Pendant les neuf autres mois, la moitié de son traitement. / Il conserve, en outre, ses droits à la totalité du supplément familial de traitement et de l'indemnité de résidence. ". Aux termes de l'article L. 822-4 du même code : " Lorsque la maladie mettant le fonctionnaire dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions résulte de blessures ou de maladie contractées ou aggravées soit en accomplissant un acte de dévouement dans un intérêt public, soit en exposant ses jours pour sauver la vie d'une ou plusieurs personnes, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à sa mise en retraite. / L'intéressé a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par sa maladie ou l'accident. ". Ces dispositions reprennent, en substance, celles de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat.

4. En premier lieu, il résulte des principes rappelés au point 2, que la demande de M. D tendant à la réparation des pertes de revenus et de l'incidence professionnelle résultant de son accident de service, dont la réalité n'est, au demeurant, pas établie, ne peut qu'être rejetée, dès lors que l'accident de service du 30 septembre 2018 a été pris en charge dans le cadre des dispositions de l'article L. 822-4 du code général de la fonction publique cité au point précédent et qu'ainsi, M. D a notamment conservé l'intégralité de son traitement jusqu'à la consolidation de son état de santé.

5. En deuxième lieu, en application des dispositions citées au point 3, M. D, dont l'accident du 30 septembre 2018 a été reconnu imputable au service par une décision du 31 janvier 2019 du chef d'établissement par intérim du centre pénitentiaire de Fresnes, avait droit au remboursement des honoraires médicaux et des frais résultant directement de cet accident. Il ne résulte pas de l'instruction que les frais exposés par M. D en lien avec son accident de service n'ont pas été pris en charge alors que le garde des sceaux, ministre de la justice soutient, sans que cela ne soit contesté, que les honoraires médicaux et frais résultant directement de l'accident de service de M. D ont été pris en charge conformément aux dispositions du dernier alinéa de l'article L. 822-4 du code général de la fonction publique cité au point 3.

6. En troisième lieu, il résulte de l'instruction et en particulier du rapport du 26 octobre 2018 de l'unité médico-judiciaire du centre hospitalier intercommunal de Créteil, qu'à la suite de son accident du 30 septembre 2018, M. D a subi une incapacité temporaire totale de 30 jours. Il sera fait une juste appréciation de son déficit fonctionnel temporaire en l'évaluant à la somme de 600 euros.

7. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction et en particulier de l'expertise médicale du Dr A du 11 mars 2020 et du certificat de consolidation du 9 avril 2020 du Dr B, qu'en raison de son accident de service, le taux d'incapacité permanente partielle de M. D s'établit à 15%. La qualité de travailleur handicapé lui a d'ailleurs été attribuée. M. D était âgé de 43 ans au moment de son accident de service. Eu égard à son taux d'incapacité permanente partielle de 15 %, il sera fait une juste appréciation de son déficit fonctionnel permanent en l'évaluant à la somme de 27 600 euros.

8. En cinquième lieu, d'une part, ainsi qu'il a été dit, M. D a subi une incapacité temporaire totale de 30 jours. Il résulte également de l'instruction et en particulier du rapport d'expertise du Dr A du 11 mars 2020 qu'il ne peut pas porter des charges lourdes et a des difficultés à marcher au-delà d'un périmètre de 200 mètres. En outre, le bilan de l'ergothérapeute du 6 juin 2019 relève qu'il subit une gêne dans certains gestes de la vie quotidienne. Le certificat médical du 1er juin 2022, postérieur à la date de consolidation de l'état de santé de M. D, fait état de séquelles physiques stables, sans autre précision. Il résulte enfin de l'instruction que M. D a été affecté sur un poste aménagé, sans port de charges lourdes, à la suite de son accident de service.

9. D'autre part, le rapport du Dr A précise que l'accident du 30 septembre 2018 a eu des répercussions psychologiques sur M. D pouvant correspondre à celles d'un choc post-traumatique. Il relève que M. D appréhende de reprendre son travail et le contact avec les détenus. Le certificat médical du 1er juin 2022, postérieur à la date de consolidation de l'état de santé de M. D, confirme qu'il a des séquelles psychiques résultant de son accident de service, sans autre précision. De plus, l'attestation de suivi du psychologue du 17 mars 2020 énonce qu'il a bénéficié, avant consolidation, de quatre consultations avec un psychologue, sans que le travail psychothérapeutique ne soit achevé. M. D n'établit toutefois pas avoir bénéficié d'un suivi psychologique après consolidation de son état de santé. En outre, il ne résulte pas de l'instruction qu'il existerait un lien direct entre le préjudice psychologique invoqué en raison de ses conditions de travail et son accident de service du 30 septembre 2018. La réalité des souffrances psychiques permanentes résultant de l'accident de service du 30 septembre 2018 n'est, par suite, pas établie.

10. Il résulte de ce qui est dit aux points 8 et 9 qu'il sera fait une juste appréciation des souffrances temporaires et permanentes endurées par M. D en lien direct avec son accident de service du 30 septembre 2018, y compris son préjudice psychologique avant consolidation, en les évaluant à la somme de 6 000 euros.

11. En sixième lieu, M. D n'établit pas la réalité des préjudices esthétique, d'agrément et sexuel, temporaires ou permanents, résultant de son accident de service du 30 septembre 2018. Ses demandes indemnitaires au titre de ces chefs de préjudice doivent, en conséquence, être rejetées.

12. En dernier lieu, d'une part, il résulte de l'instruction que, le 25 février 2021, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées de l'Essonne a accordé à M. D une aide humaine dans le cadre de la prestation de compensation du handicap pour un montant mensuel de 226,20 euros pour la période du 1er juillet 2019 au 30 juin 2026 à hauteur de plus de 58 heures par mois. Cette aide est destinée à prendre en charge l'aide dont il a besoin pour les gestes de la vie quotidienne. Il ne résulte pas de l'instruction que cette aide ne prendrait pas entièrement en charge l'aide par tierce-personne dont M. D a besoin en raison de son accident imputable au service. Par suite, sa demande au titre de ce chef de préjudice doit être rejetée.

13. D'autre part, il résulte de l'instruction que le président du conseil départemental de l'Essonne a accordé à M. D, les 3 novembre 2020 et 3 mars 2021, une prestation de compensation du handicap, comprenant notamment des aides ponctuelles techniques, de logement, de véhicule et de transport, sans toutefois que M. D n'établisse avoir dû exposer personnellement des frais de logement ou de véhicule adaptés non pris en charge par cette prestation ou par la caisse primaire d'assurance maladie de l'Essonne dans le cadre du tiers-payant. Ses demandes indemnitaires au titre de ces chefs de préjudice doivent, en conséquence, être rejetées.

14. Enfin, se bornant à citer la nomenclature Dintilhac, M. D n'établit pas la réalité des autres préjudices qu'il aurait subis.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l'Etat :

15. M. D soutient, sans que cela ne soit contesté, que, le 30 septembre 2018, il devait travailler en même temps sur deux étages, ce qui est interdit. Il résulte de l'instruction et notamment de la déclaration d'accident de service, que son accident de service a eu lieu lors du mouvement des détenus vers les lieux de culte du centre pénitentiaire. Un détenu, auquel l'accès aux cultes avait été refusé, a forcé le passage et a bousculé M. D. Ce dernier s'est cogné à un mur qui comprenait une barre en métal et a ressenti une vive douleur dans l'épaule gauche et le dos, ainsi que le relève le rapport du 26 octobre 2018 de l'unité médico-judiciaire du pôle médecine - urgence - santé publique. Ainsi, il résulte de l'instruction que les circonstances de l'accident de service de M. D sont dépourvues de tout lien avec la faute dans l'organisation du service liée à l'affectation de M. D sur deux étages. Il suit de là que M. D n'est pas fondé à soutenir que la responsabilité de l'Etat est de nature à être engagée pour faute d'organisation du service.

16. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat est condamné à verser à M. D la somme de 34 200 euros en raison des préjudices temporaires et permanents qu'il a subis après son accident de service du 30 septembre 2018. Le surplus de ses conclusions doit être rejeté.

Sur les frais liés au litige :

17. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Icard, avocat de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Icard de la somme de 1 000 euros au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. D la somme de 34 200 euros au titre des préjudices résultant de son accident du 30 septembre 2018.

Article 2 : L'Etat versera à Me Icard une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Icard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de M. D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au garde des sceaux, ministre de la justice, au département de l'Essonne, à la maison départementale des personnes handicapées de l'Essonne, à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Essonne et à Me Icard.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Grenier, présidente,

- Mme Caron, première conseillère,

- M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 18 juillet 2023.

La présidente-rapporteure,

signé

C. Grenier L'assesseure la plus ancienne

dans le grade,

signé

V. Caron

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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