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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2103192

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2103192

jeudi 23 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2103192
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7éme chambre
Avocat requérantQUINQUIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 avril 2021 et 1er février 2023, M. A B, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 60 000 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait des conditions indignes dans lesquelles il a été détenu à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy, devenu centre pénitentiaire, entre le 1er janvier 2016 et le 26 janvier 2017, entre le 20 février 2017 et le 22 mai 2019 et entre le 29 mai 2019 et le 26 juin 2019 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les conditions de détention qu'il a subies à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy étant indignes, l'administration a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- cette faute lui a causé un préjudice moral qu'il évalue à hauteur de 60 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n°68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mathé,

- les conclusions de M. Armand, rapporteur public,

- et les observations de Me Quinquis, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier daté du 21 décembre 2020, notifié le 23 décembre 2020 et resté sans réponse, M. A B, qui a été détenu à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy (Yvelines), devenue centre pénitentiaire, entre le 1er janvier 2016 et le 26 janvier 2017, entre le 20 février 2017 et le 22 mai 2019 et entre le 29 mai 2019 et le 26 juin 2019, a présenté une demande indemnitaire préalable. Par sa requête, il demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 60 000 euros en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi du fait des conditions indignes dans lesquelles il a été détenu dans cet établissement pénitentiaire.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article D. 349 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes de l'article D. 350 de ce code, alors en vigueur : " Les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération ". Aux termes de l'article D. 351 du même code, alors en vigueur : " Dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. / Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

3. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

4. S'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

5. Il résulte de l'instruction que M. B a été détenu à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy, devenu centre pénitentiaire, notamment, entre le 1er janvier 2016 et le 26 janvier 2017, entre le 20 février 2017 et le 22 mai 2019 et entre le 29 mai et le 26 juin 2019, qui connaissait alors une forte surpopulation carcérale.

6. M. B soutient qu'il partageait sa cellule, d'une surface totale de 8,60 m2, avec une voire deux autres personnes détenues au cours des deux premières périodes, traduisant un manque d'espace personnel engendrant un manque d'hygiène et d'intimité ainsi que des tensions permanentes entre codétenus. Il fait également état, notamment, de l'existence d'humidités, de moisissures et de fissures sur les murs et les plafonds de l'établissement pénitentiaire, de la froideur des cellules que les fenêtres ne permettaient pas d'atténuer malgré le chauffage au sol, de la présence d'insectes et en particulier de punaises dans les cellules et de rats dans la cour de promenade, de moisissures dans les douches, et de grosses fissures et de trous dans la cour de promenade. Il résulte de l'instruction que, par un courrier du 28 novembre 2017, réceptionné le 1er décembre 2017, M. B a alerté la direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris de ses conditions de détention, en indiquant notamment qu'il se trouvait dans une cellule d'une surface d'environ 8 m2 avec deux autres détenus, soit un espace personnel inférieur à 3 m2, qu'il ne disposait pas de réfrigérateur ni de plaques électriques et était contraint à se servir de boîtes de conserve pour chauffer ses repas, que les murs des cellules contenaient des moisissures, étaient très abîmés et laissaient rentrer l'eau de pluie, que la cour de promenade était très sale et dégageait de fortes odeurs lui donnant régulièrement la nausée, et que son état de santé s'était sérieusement dégradé. Il résulte également de l'instruction que M. B a évoqué à plusieurs reprises ses conditions de détention lors de ses consultations médicales. Par ailleurs, le contrôleur général des lieux de privation de liberté a constaté, lors de deux visites effectuées en 2010 et en 2015, l'existence de conditions de détention très dégradées, qu'il a qualifiées d'indignes dans son rapport de 2010.

7. En se bornant à produire un seul tableau effectué par ses soins, le garde des sceaux, ministre de la justice n'établit pas que, pendant les périodes en litige, M. B a bénéficié d'un espace personnel d'au moins 4,4 m2 lui permettant de circuler dans l'espace non occupé par les meubles, ainsi que d'un encellulement individuel. En outre, le garde des sceaux, ministre de la justice ne conteste pas la présence de nuisibles au sein de cet établissement pénitentiaire, et les seules circonstances que l'administration poursuit un objectif d'éradication des nuisibles au sein de l'établissement et qu'il ait déclaré, à la suite du rapport de la contrôleuse générale des lieux de privations de liberté en date du 8 octobre 2018, qu'" un programme de rénovation des peintures et des locaux communs, des cellules et le remplacement de leurs équipements a été lancé par le chef d'établissement : à ce jour, 140 cellules sur 504 cellules ont été remises en peinture et leur mobilier obsolète remplacé. L'opération de rénovation se poursuit et une budgétisation des installations destinées à limiter la pénétration de l'humidité au sein des cellules est programmé pour cette année ", ne sont pas suffisantes pour remettre en cause la description des conditions dans lesquelles le requérant était alors détenu. Dans ces conditions, le garde des sceaux, ministre de la justice, n'apporte pas les éléments permettant de réfuter les allégations de M. B.

8. Les effets cumulés des éléments mentionnés précédemment, dont il ne résulte pas de l'instruction qu'ils seraient liés aux exigences qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre, constituent, eu égard à leur nature et à leur durée, une épreuve qui excède les conséquences inhérentes à la détention. Ils caractérisent, par suite, des conditions de détention attentatoires à la dignité humaine constitutives d'une faute engendrant, par elle-même, un préjudice moral qu'il incombe à l'Etat de réparer.

9. Compte-tenu de la nature de ces manquements et de leur durée, il y a lieu, eu égard à l'aggravation de l'intensité du préjudice subi au fil du temps, d'évaluer le préjudice moral subi par M. B au titre des périodes allant du 1er janvier 2016 au 26 janvier 2017, du 20 février 2017 au 22 mai 2019 et du 29 mai 2019 au 26 juin 2019, à la somme de 15 000 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral subi compte tenu des conditions indignes dans lesquels il a été détenu à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy pendant les périodes en litige.

Sur les intérêts au taux légal et leur capitalisation :

11. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

12. En l'espèce, M. B a droit à ce que la somme de 15 000 euros soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 23 décembre 2020, date de réception par l'administration de sa demande préalable indemnitaire.

13. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

14. En l'espèce, la capitalisation des intérêts a été demandée le 1er février 2023. A cette date, il était dû une année entière d'intérêts. Par suite, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 1er février 2023, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais du litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser au requérant au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral subi du fait des conditions indignes dans lesquelles il a été détenu à la maison d'arrêt de Bois d'Arcy entre le 1er janvier 2016 et le 26 janvier 2017, entre le 20 février 2017 et le 22 mai 2019 et entre le 29 mai 2019 et le 26 juin 2019. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 23 décembre 2020. Les intérêts échus au 1er février 2023, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au directeur du centre pénitentiaire de Bois d'Arcy.

Délibéré après l'audience du 9 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Ouardes, président,

- M. de Miguel, premier conseiller,

- Mme Mathé, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mars 2023.

La rapporteure,

C. MathéLe président,

P. OuardesLa greffière,

C. Benoit-Lamaitrie

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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