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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2104191

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2104191

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2104191
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantVRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 19 mai 2021, 13 février 2023 et 30 mars 2023, la société Generali Iard, la société MS Amlin Insurance SE, la société A et M. B A, représentés par Me Nicolas, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'établissement public " Voies navigables de France " (VNF) à verser aux assureurs Generali Iard et Ms Amlin Insurance SE la somme globale de 30 809,35 euros correspondant à l'indemnité qu'ils ont versée à M. A, outre les frais d'expertise d'un montant de 1 542,84 euros ;

2°) de condamner l'établissement public " Voies navigables de France " à verser à M. A et la société A une somme de 15 704 euros correspondant au préjudice resté à leur charge ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement public " Voies navigables de France " une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Ils soutiennent que :

- ils ont intérêt à agir ;

- la responsabilité de Voies navigables de France peut être engagée tout d'abord à raison de plusieurs fautes de service commises par son agent chargé de la manœuvre de l'écluse ;

- d'une part, l'éclusier a fait entrer la péniche Achéron dans l'écluse en présence d'un pousseur et d'une barge, alors que la longueur utile de l'écluse, de 185 mètres, selon le recueil des actes administratifs spécial n°75-2019-184 ne permettait pas le franchissement sans risque de ces trois unités ; alors que les deux navires ne mesuraient que 8 mètres de moins que la longueur utile de l'écluse, l'éclusier a commis une faute en appréciant mal les distances de sécurité permettant le franchissement de l'écluse ; si Voies navigables de France fait valoir que la longueur utile de l'écluse serait en réalité de 190 mètres, cette longueur a cependant été officiellement établie à 185 mètres par l'administration ;

- d'autre part, l'éclusier a donné des instructions erronées à M. A qui, conformément à l'article A. 4241-53-30 du code des transports était tenu de les respecter, quand bien même il aurait émis des réserves ; le choc entre le radier de l'écluse et la péniche Achéron a pour origine les instructions de l'éclusier qui aurait dû prévenir M. A que son unité était mal positionnée et que le marquage pour indiquer la partie inférieure de l'écluse était absent ; si Voies navigables de France produit un constat d'huissier laissant apparaître des plots pour indiquer la partie inférieure de l'écluse, ce dernier ne date que du mois d'août 2022 et ne permet pas d'établir qu'à la date de l'accident, ces plots étaient bien présents ; enfin, l'accident s'étant produit à la nuit tombée, à 21 heures, M. A ne disposait d'aucun repère visuel et ne pouvait que se conformer aux instructions de l'éclusier ;

- la responsabilité de Voies navigables de France peut également être également engagée pour défaut d'entretien normal de l'écluse de Chatou qui ne disposait pas de marquage visuel pour établir les limites ne devant pas être dépassée par les navires empruntant l'écluse ;

- en se bornant à produire un constat d'huissier établi en 2022, Voies navigables de France ne rapporte pas la preuve qui lui incombe de l'entretien normal de son écluse ; enfin, elle ne peut pas plus invoquer une faute de M. A qui s'est borné à suivre les instructions de l'éclusier ;

- le montant total des réparations des gouvernails de la péniche Achéron s'élève à la somme de 26 809,35 euros ;

- la perte d'exploitation journalière de la société A doit être évaluée à 985,20 euros, soit, pour les vingt jours d'immobilisation de l'Achéron, à la somme totale de 19 704 euros ;

- enfin les assureurs ont réglé des frais d'expertise amiable pour un montant de 1 542,84 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er juillet 2022 et 16 mars 2023, l'établissement public " Voies navigables de France ", représentée par Me Vray, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des requérants une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- il n'existe aucun lien de causalité entre l'écluse et le dommage invoqué par les requérants

- la longueur utile du sas de l'ouvrage, établie à 190 mètres par constat d'huissier, permettait la réalisation de la sassée ; l'éclusier n'a donc pas commis de faute en procédant à un éclusage unique des deux bâtiments ; par ailleurs, il ressort du rapport d'accident établi par le chef de l'unité des Boucles de Seine que la limite du radier était matérialisée par une marque visuelle sur la partie supérieure des bajoyers en rives droite et gauche et qu'il appartenait à M. A, conformément à l'article A. 4241-53-30 du code des transports de placer son bâtiment entre les limites des barjoyers ;

- il assure l'entretien normal de l'écluse de Chatou, dès lors que cet ouvrage dispose d'un éclusier affecté exclusivement à sa bonne utilisation et d'un système d'alerte en état de fonctionnement ;

- il existe une faute de la victime susceptible de l'exonérer, dès lors que M. A était responsable du bon fonctionnement de son convoi dans l'écluse, notamment de son positionnement hors radier ; ce dernier a fait preuve d'un manque de précaution et de surveillance en ne relevant pas que la proue de son unité dépassait la limite matérialisée du radier ;

- aux termes du rapport d'expertise du Commissariat d'avaries de Paris, plusieurs postes de la facture émise par la société Antwerp Solutions ne sauraient être pris en charge, faute de justificatifs ; le préjudice lié à la réparation des gouvernails de l'Achéron ne peut donc être indemnisé qu'à hauteur de 24 649,35 euros ;

- le préjudice d'exploitation invoqué par les requérants n'est pas suffisamment établi.

Par une ordonnance du 18 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Degorce,

- les conclusions de Mme Bartnicki, rapporteure publique,

- les observations de Me Godener pour la société Generali Iard, la société MS Amlin Insurance SE, la société A et M. B A et les observations de Me Vray pour l'établissement public Voies navigables de France.

Considérant ce qui suit :

1. Le 2 octobre 2019, alors qu'elle était chargée du transport fluvial d'une cargaison de blé entre Grigny et Rouen, la péniche de M. A, dénommée " Achéron ", a été autorisée à pénétrer dans l'écluse de Chatou, dans le sens avalant, derrière le convoi constitué du pousseur Duncan et de sa barge SM7. En fin de bassinée avalante, le batelier, constatant que la poupe de son bateau s'était relevée d'une dizaine de centimètres, a découvert que les gouvernails de l'Achéron reposaient sur le radier de l'écluse. Des opérations d'expertise contradictoires ont été menées, le 9 octobre 2019, permettant de constater que des dommages avaient été causés aux mèches des gouvernails de la péniche. Par la présente requête, M. A et sa société ainsi que ses assureurs, la société Generali Iard et la société MS Amlin Insurance SE, demandent au tribunal de condamner Voies navigables de France, en tant que propriétaire de l'écluse de Chatou, à leur verser les sommes respectives de 30 809,35 et 15 704 euros en réparation des préjudices qu'il estiment avoir subis du fait de cet accident.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité :

2. Pour obtenir réparation, par le maître de l'ouvrage, des dommages qu'il a subis à l'occasion de l'utilisation d'un ouvrage public, l'usager de cet ouvrage doit démontrer la matérialité des faits qu'il invoque et rapporter la preuve d'un lien de cause à effet entre l'ouvrage en litige et les préjudices invoqués. Pour s'exonérer de la responsabilité qui pèse alors sur lui, il incombe au maître de l'ouvrage soit d'établir qu'il a normalement entretenu l'ouvrage, soit de démontrer l'existence d'une faute de la victime ou d'un événement de force majeure.

3. Il résulte des constats rédigés le jour même de l'accident, tant par le batelier que par l'agent d'exploitation de l'écluse de Chatou, que la poupe de l'Achéron, reposait, en fin de bassinée, sur le mur de chute de l'écluse, surélevée d'une dizaine de centimètres. Ces circonstances, qui ne sont pas contestées par Voies navigables de France, sont confirmées par le rapport de l'expert mandaté par les compagnies d'assurance et par celui du commissariat d'avaries de Paris, qui ont assisté, le 9 octobre 2022, à la dépose des deux gouvernails par la société Antwerp Solutions et ont constaté une déformation des mèches bâbord et tribord consécutive à " un talonnage des safrans sur un radier potentiellement du fait de la présence d'un atterrissement au niveau des portes amont de l'écluse de Chatou ". Les requérants établissent ainsi la matérialité des faits qu'ils invoquent et la preuve d'un lien de cause à effet entre les dommages causés aux gouvernails de l'Achéron et le radier de l'écluse de Chatou.

4. Pour contester néanmoins sa responsabilité, Voies navigables de France fait valoir, en premier lieu, que des marques visuelles étaient bien présentes sur la partie supérieure des bajoyers des deux rives et permettaient de déterminer les limites du sas, au droit du radier. L'établissement public verse ainsi aux débats un rapport d'accident établi le 31 août 2020, soit près d'un an après l'accident, par le chef de la subdivision exploitation de l'unité des Boucles de Seine se bornant à indiquer, sans autre précision, qu'" une marque visuelle était bien présente sur la partie supérieure des bajoyers en rives gauche et droite ". Il produit également une photographie, non datée et non authentifiée, laissant apparaître, sur les deux rives, des traits de peinture jaune, peu visibles. Il apporte enfin des clichés pris par un commissaire de justice en août 2022 montrant des plots en plastique blancs et des lignes de peinture de même couleur, sans établir toutefois que ces aménagements, matérialisant le droit du mur de chute de l'écluse, existaient à la date de l'accident. Alors que la sassée au cours de laquelle s'est produit l'accident s'est déroulée de nuit, M. A et ses assureurs sont fondés à soutenir que le marquage délimitant le sas et le droit du radier de l'écluse, à le supposer même existant à la date de l'accident, n'était pas suffisamment visible et ne pouvait servir de repère visuel au marinier pour positionner correctement son bateau dans le sas de l'écluse. En second lieu, si Voies navigables de France se prévaut de la présence d'un éclusier affecté exclusivement à la bonne utilisation de l'écluse de Chatou pour rapporter la preuve de l'entretien normal de son ouvrage, il ne résulte pas de l'instruction que ce dernier aurait donné à M. A des instructions fiables pour stationner en toute sécurité sa péniche dans le sas ni qu'il aurait émis des objections sur le positionnement de l'Achéron pendant la durée de la sassée. Dans ces conditions, Voies navigables de France ne rapporte pas la preuve de l'entretien normal de son ouvrage.

5. Enfin, si Voies navigables de France invoque une faute du batelier qui aurait manqué à son devoir de précaution et de surveillance en ne remarquant pas que la proue de son bateau risquait de toucher le radier, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le marquage visuel de la limite du mur de chute de l'écluse n'était pas suffisamment matérialisée et que M. A n'était pas en mesure de déterminer le positionnement du radier. Par ailleurs, il ressort du rapport d'expertise que celui-ci " a demandé confirmation à l'éclusier que la longueur disponible était suffisante pour loger les deux convois. L'éclusier a confirmé que la longueur était satisfaisante. " Ce point n'est pas contesté par Voies navigables de France qui ne peut dès lors se prévaloir d'une faute de la victime pour s'exonérer de sa responsabilité.

6. Il résulte de ce qui précède que les requérants sont fondés à rechercher la responsabilité de Voies navigables de France du fait de l'utilisation de l'écluse de Chatou dont le marquage de la limite du radier n'était pas suffisamment visible.

En ce qui concerne les préjudices :

7. D'une part, il résulte de l'instruction que les travaux de restauration des gouvernails ont été réalisés par la société Antwerp Solutions et s'élèvent un montant total de 26 809,35 euros. Ces travaux ont été pris en charge par les compagnies d'assurances à hauteur de 23 809,35 euros, une franchise d'un montant de 3 000 euros restant à la charge de M. A. La facturation de ces travaux, telle qu'établie par la société Antwerp Solutions, a été validée par le commissariat d'avaries de Paris à l'exception de quatre postes. L'indemnisation de la durée correspondant à treize heures de temps de trajet rémunérée sur la base de 55 euros de l'heure et les frais supplémentaires pour le transport des gouvernails chiffrés à 720 euros ont ainsi été écartés, faute de justification. Le poste concernant le matériel de nettoyage, évalué à 350 euros, n'a pas été retenu, dès lors que l'avarie déclarée ne nécessitait pas un quelconque nettoyage. Quant au matériel de levage, sa prise en charge a été refusée, au motif que les opérations de manutention ont été effectuées à l'aide de la grue de l'Achéron. Il résulte de ce qui précède que les travaux de restauration, consécutifs aux dommages subi par l'Achéron lors du passage de l'écluse de Chatou, ne peuvent être évalués qu'à la somme de 24 649,35 euros. Il y a donc lieu de condamner Voies navigables de France à verser à la société Generali Iard et la société MS Amlin Insurance SE une somme de 21 649,35 euros et de verser à M. A et à la société A une somme de 3 000 euros.

8. D'autre part, si les requérants évaluent à 19 704 euros la perte d'exploitation subie du fait de l'immobilisation de l'Achéron pendant l'exécution des travaux de restauration des gouvernails qui ont duré vingt jours, cette évaluation forfaitaire, calculée à partir des factures éditées par la société A sur la période courant du 23 mai au 2 octobre 2019, ne représente qu'un préjudice éventuel. En l'absence de justificatifs des pertes réellement subies du fait d'une rupture d'engagement commercial durant la période d'immobilisation de la péniche, les requérants ne peuvent prétendre à aucun préjudice indemnisable au titre d'une perte d'exploitation.

9. Enfin, il y a lieu de condamner Voies navigables de France à verser aux assureurs la somme de 1 542,84 euros correspondant aux frais d'expertise amiable qu'ils ont supportés afin de faire valoir leurs droits.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner Voies navigables de France à verser à la société Generali Iard et la société MS Amlin Insurance SE une somme de 23 192,19 euros et de verser à M. A et à la société A une somme de 3 000 euros en réparation des préjudices qu'ils ont subis.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Voies navigables de France une somme de 1 500 euros à verser aux requérants au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. En revanche, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge des requérants, qui n'ont pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, la somme que Voies navigables de France réclame à ce même titre.

12. En revanche, faute de dépens, les conclusions des requérants présentées à ce titre doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Voies navigables de France versera, d'une part, à la société Generali Iard et à la société MS Amlin Insurance SE, la somme de 23 192,19 euros et, d'autre part, à M. A et à la société A, la somme de 3 000 euros, en réparation de leurs préjudices.

Article 2 : Il est mis à la charge de Voies navigables de France une somme de 1 500 euros à verser à la société Generali Iard, à la société MS Amlin Insurance SE, à la société A et à M. A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Generali Iard, à la société MS Amlin Insurance SE, à M. B A, à la société A et à l'établissement public Voies navigables de France.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Blanc, président,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

La rapporteure,

signé

Ch. DegorceLe président,

signé

Ph. Blanc

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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