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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2105833

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2105833

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2105833
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème chambre
Avocat requérantCABINET GODDEFROY-GANCEL & GRECO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 juillet 2021 et 20 juillet 2022, M. et Mme D, représentés par Me Goddefroy-Gancel, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier François Quesnay de Mantes la Jolie à verser à M. D la somme de 78 633,17 euros et à Mme D celle de 5000 euros, en réparation des fautes commises par cet établissement, ces sommes étant assorties des intérêts au taux légal et de leur capitalisation à compter de la demande préalable indemnitaire du 25 mars 2021 ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier François Quesnay de Mantes la Jolie la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier de Mantes-la-Jolie a commis une faute suite au retard de prise en charge dès lors que l'intervention chirurgicale de la tumeur desmoïde s'imposait dès 2013 et que la résection de l'intestin grêle et les troubles associés ont été beaucoup plus importants qu'attendus ; le centre hospitalier engage sa responsabilité sur le fondement de l'article

L. 1142-1 du code de santé publique ;

- il a également manqué à son devoir d'information en ne communiquant pas le diagnostic de tumeur ce qui a eu pour conséquence l'augmentation de son volume ; l'établissement a donc commis une faute de nature à engager sa responsabilité sur le fondement de l'article L. 1111-2 du code de santé publique ;

Les préjudices de M. D se décomposent comme suit :

Préjudices patrimoniaux :

- des frais de transport pour un montant de 570,17 euros ;

- des frais d'assistance par tierce personne pour un montant total de 10 500 euros ;

- des pertes de revenus professionnels d'un montant total de 17 838 euros sur les années 2015 et 2016 ;

Préjudices extrapatrimoniaux :

- un préjudice d'impréparation à hauteur de 15 000 euros ;

- un déficit fonctionnel temporaire pour un montant de 7 125 euros ;

- un déficit fonctionnel permanent pour un montant de 15 600 euros ;

- des souffrances endurées évaluées à 3 sur une échelle de 7 pour un montant de 10 000 euros ;

- un préjudice esthétique pour un montant de 2000 euros ;

Les préjudices de Mme D :

- 5000 euros au titre de son préjudice d'affection ou préjudice moral ;

Par des mémoires en défense, enregistrés les 17 décembre 2021 et 1er juin 2022, le centre hospitalier François Quesnay de Mantes-la-Jolie, représenté par Me Tamburini-Bonnefoy conclut à ce que les indemnités demandées par les requérants et la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy de Dôme soient ramenées à de plus justes proportions.

Il soutient que :

- il ne remet pas en cause l'existence d'un retard de prise en charge mais demande que les préjudices antérieurs à la date à laquelle M. D aurait dû être consolidé si l'indication chirurgicale d'exérèse de la tumeur desmoïde avait été posée dès le 23 janvier 2013, ne lui soient pas imputés et qu'il ne soit tenu compte des préjudices qu'à compter du 4 août 2013 ;

- les différents préjudices devront être évalués à 1000 euros pour le préjudice d'impréparation ; les dépenses de frais de déplacement à la somme de 352,48 euros ; l'assistance à tierce personne à 234 euros ; les pertes de gains professionnels devront être rejetées ; le déficit fonctionnel temporaire à 4 595 euros ; les souffrances endurées à 5 000 euros ; le préjudice fonctionnel permanent à 12 490 euros ; le préjudice esthétique à 1 000 euros et enfin le préjudice d'affection de Mme D devra être rejeté ;

- les demandes de la CPAM devront être limitées à la somme de 5 123,46 euros.

Par des mémoires enregistrés les 22 mars 2022 et 3 avril 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy de Dôme venant aux droits de la caisse du régime social des indépendants (RSI), représentée par Me Dontot conclut, dans le dernier état de ses écritures, à ce que le centre hospitalier François Quesnay soit condamné à lui verser la somme totale de 71 495,31 euros au titre de ses débours en lien avec les fautes du centre hospitalier, assortie des intérêts et de leur capitalisation à compter de la date de sa demande ainsi que la somme de 1162 euros, au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion et la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la créance de la caisse du régime social des indépendants a été cédée à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme suite à l'intégration du régime de sécurité sociale des indépendants au régime général, par décision du 1er janvier 2020 ;

- elle a revu l'attestation d'imputabilité conformément à la dernière expertise ; si l'attestation d'imputabilité médicale numéro 1 rectifiée reprend les prestations strictement imputables au manquement du centre hospitalier de Mantes La Jolie à 100%, l'attestation d'imputabilité médicale rectifiée numéro 2 ne reprend que les prestations imputables avec un taux de 50% de perte de chance lié au retard de prise en charge.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif à l'indemnité forfaitaire de gestion ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rivet ;

- les conclusions de M. Nicolas Chavet, rapporteur public ;

- les observations de Me de Mascureau, représentant les époux D, et Me Houdet, représentant le centre hospitalier de Mantes La Jolie ;

Considérant ce qui suit :

1. Après avoir été hospitalisé au centre hospitalier intercommunal d'Eure et Seine le 27 décembre 2010 pour des douleurs abdominales intenses avec fièvre évoluant par crises et suspicion, après la découverte d'un épanchement abdominal au scanner, de la maladie de Crohn, M. A D, né le 26 mai 1966, a été transféré au centre hospitalier de Mantes-La-Jolie, à la demande de son épouse. Entre le 2 février 2011 et le 20 juillet 2015, il a été opéré d'une fistule de l'intestin grêle puis hospitalisé à plusieurs reprises au centre hospitalier François Quesnay de Mantes la Jolie en raison de la persistance de ses douleurs abdominales avec syndrome inflammatoire et vomissements. Sur cette période, plusieurs examens ont été réalisés suivis de traitements et de périodes d'hospitalisation. Le diagnostic de maladie de Crohn a finalement été écarté fin 2012 et la présence d'une " tumeur desmoïde intra-abdominale " a été diagnostiquée le 23 janvier 2013, sans toutefois que soit mis en place ou proposé de traitement. En septembre 2015, face à la persistance de ses douleurs, le requérant a consulté à l'hôpital Beaujon (AP-HP) où il a été hospitalisé du 28 octobre au 14 novembre 2015 et où il sera procédé à une exérèse d'une GIST abdominale emportant l'iléon terminal, le caecum avec colectomie transverse, anastomose colo-colique et iléocolostomie terminale le 3 novembre 2015. Du 7 janvier au 13 janvier 2016, il a été de nouveau hospitalisé pour la fermeture d'iléo-colostomie. Depuis, la symptomatologie douloureuse a disparu. M. D a pu reprendre une activité professionnelle moins de trois mois après la fermeture de stomie ayant accompagné une très large résection du grêle.

2. Le 5 juin 2019, M. D a adressé une demande d'indemnisation à la Commission de Conciliation et d'Indemnisation des accidents médicaux (CCI) de la région Haute-Normandie en mettant en cause le CHI Eure-Seine et le centre hospitalier de Mantes-la-Jolie. Une expertise a été diligentée le 26 juin 2019 et confiée au Docteur C, expert en chirurgie viscérale. Après un complément d'expertise à la demande de la CCI, le rapport a été remis le 22 mai 2020. Par un avis du 5 octobre 2020, la commission a estimé, en application des dispositions de l'article R.1142-15 du code de la santé publique, que les dommages subis par M. D ne présentaient pas le caractère de gravité prévu au II de l'article L. 1142-1, et s'est déclarée incompétente, tout en fixant la date de consolidation de l'état de santé du requérant au 2 mars 2016. Le 23 mars 2021, le conseil de M. D a adressé une demande préalable au centre hospitalier de Mantes-la-Jolie, qui n'y a pas donné suite, faisant ainsi naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, M. et Mme D demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier de Mantes La Jolie à les indemniser des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait du retard de prise en charge de la tumeur desmoïde de M. D et du défaut d'information quant à l'existence de la tumeur desmoïde.

Sur les fondements de la responsabilité :

En ce qui concerne la prise en charge de la tumeur desmoïde par le centre hospitalier de Mantes la Jolie :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. ".

4. Il résulte de l'instruction que du 2 février 2011 au 20 juillet 2015, M. D a été suivi au centre hospitalier de Mantes la Jolie pour une tumeur fistulisée d'emblée (fistule du grêle), infectée, qui sera à l'origine de plusieurs hospitalisations pour péritonite et/ou abcès. Il ressort clairement du rapport d'expertise qu'en dépit d'un diagnostic précis posé dès le 23 janvier 2013 de l'existence d'une tumeur desmoïde initialement responsable d'un abcès de la fosse iliaque droite et d'une fistule du grêle terminal, et malgré le constat d'une perte pondérale de 20 kilos de M. D, le centre hospitalier de Mantes-la-Jolie n'a jamais réalisé, au cours des années 2013, 2014 et ce jusqu'au mois de juillet 2015, d'intervention chirurgicale exploratrice ni de résection de la tumeur de la fosse iliaque droite, maladie initiale, qui a donc persisté au cours de ces trois années. Il n'a pas davantage mis en place de traitement médical spécifique de la tumeur. Or, selon l'expert, il ressort sans équivoque de la littérature médicale que le traitement électif de la tumeur desmoïde intra abdominale compliquée de fistule ou d'occlusion comme dans le cas de M. D doit être chirurgical, au besoin en transférant le patient dans un service spécialisé, rompu au traitement des tumeurs desmoïdes, tumeurs rares, de localisation intra abdominale ici, compliquée de fistulisation digestive. De plus, ce n'est que le 3 novembre 2015 soit deux ans et demi plus tard, et à l'initiative du requérant que l'exérèse de la tumeur desmoïde du grêle a fait l'objet d'un traitement adapté à l'hôpital Beaujon. Cela conduit l'expert à conclure que " si la première partie de la prise en charge de M. D au centre hospitalier de Mantes la Jolie (jusqu'au 8 octobre 2012) ne souffre pas de critique, il n'en est plus ainsi à partir du 8 octobre 2012, date à laquelle une masse tissulaire pelvienne de 67 x 73 c x51 mm est authentifiée par deux scanners successifs (en juillet et en octobre 2012). En revanche, une fois la maladie de Crohn éliminée, ce qui sera acté le 7 janvier 2013, " il s'imposait de recourir à une nouvelle exploration pour réséquer la tumeur, sans se borner à réséquer des adénopathies et à laver, comme cela fut réalisé le 22 décembre 2012 ". Ainsi, si l'indication de la première intervention du 2 février 2011 à Mantes La Jolie était fondée et sa réalisation conforme aux règles de l'art, l'expert affirme que la suite de la prise en charge à Mantes la Jolie, à partir du 23 janvier 2013 et jusqu'au mois de juillet 2015, n'a, pour sa part, pas été conforme aux règles de l'art et a conduit à un retard de prise en charge de l'exérèse de la tumeur. Il s'ensuit, que le centre hospitalier de Mantes la Jolie, qui au demeurant ne le conteste pas, a commis une faute pour retard de traitement de nature à engager sa responsabilité. Dans ces conditions, la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Mantes La Jolie doit donc être engagée.

En ce qui concerne le défaut d'information :

5. L'article L. 1111-2 du code de la santé publique dispose que : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus (). Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel () ".

6. Il résulte de l'instruction qu'à partir du 23 janvier 2013, le diagnostic de tumeur desmoïde était connu et établi au plan anatomo-pathologique mais que ce diagnostic n'a pas été porté à la connaissance de M. D. Il n'en sera informé qu'en juillet 2015 par l'hôpital Beaujon. Si le centre hospitalier de Mantes la Jolie soutient que le requérant ne pouvait pas ignorer ce diagnostic dès lors qu'il avait été orienté vers un médecin oncologue, il ne l'établit toutefois pas. Il n'est, en tout état de cause, pas contesté que ni la décision d'abstention chirurgicale prise au centre hospitalier de Mantes la Jolie, ni les différentes alternatives thérapeutiques qui se présentaient, ni les risques encourus en cas d'abstention d'intervention et notamment la possibilité de l'augmentation de la tumeur et des conséquences inhérentes, n'ont été discutés avec le patient. Dans ces conditions, M. D est fondé à soutenir que le centre hospitalier a méconnu son obligation d'information et ainsi commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

Sur les préjudices indemnisables :

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 4 que la prise en charge de la tumeur desmoïde du grêle diagnostiquée chez M. D n'a pas été conforme aux règles de l'art dans la durée et a abouti à un retard dans sa prise en charge chirurgicale. Il ressort, en particulier du rapport d'expertise qu'une prise en charge conforme, dans des délais normaux, aurait consisté en une résection de la tumeur avec mise en stomie pour trois mois de l'intestin réséqué au contact de la tumeur fistulée à la fin du mois de janvier 2013 puis un rétablissement de la continuité digestive à la fin du mois d'avril 2013 et que " toute la suite de la prise en charge, en particulier toutes les hospitalisations et les interventions réalisées au-delà du mois d'avril 2013 eussent ainsi été évitées ". De plus, selon l'expert, ce sont toutes les hospitalisations et toutes les interventions à partir du mois de mai 2013, qui sont en rapport direct et certain avec la non-conformité des soins au centre hospitalier François Quesnay à partir du 23 janvier 2013. Il précise également dans le rapport complémentaire que les hospitalisations du 13 au 20 juillet et du 28 octobre 2015 au 14 novembre 2015 sont en lien avec la non-conformité des soins et qu'en revanche l'hospitalisation du 7 au 13 janvier 2016 aurait dans tous les cas été nécessaire. Il s'ensuit qu'il y a lieu de considérer que l'ensemble des interventions et des frais liés à la pathologie de M. D pour la période allant du 23 janvier 2013, date où le diagnostic a été posé jusqu'à la résection de la tumeur par l'intervention du 14 novembre 2015 est en lien direct et certain avec les préjudices subis par le requérant. Dans ces conditions, il y a lieu de réparer les conséquences dommageables résultant de la faute commise dans ce retard de prise en charge adaptée.

En ce qui concerne les préjudices de M. D :

S'agissant des préjudices patrimoniaux :

En ce qui concerne les frais de santé :

8. Il résulte des dernières écritures de la CPAM du Puy de Dôme, que cette dernière a pris en charge des frais hospitaliers en lien avec le retard de prise en charge chirurgicale de la tumeur de M. D pour un montant de 9 376,41 euros et des frais d'hospitalisation également imputable à ce retard pour un montant de 56 797,47 euros. Par suite, il y a lieu de condamner le centre hospitalier à verser à la caisse primaire d'assurance maladie la somme de 66 173,88 euros au titre de ses débours concernant les frais de santé.

Quant frais d'assistance par tierce personne :

9. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime. Afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, il y a lieu de calculer l'indemnisation de ces besoins sur la base d'une année de 412 jours.

10. En premier lieu, il résulte du second rapport d'expertise que le retard de prise en charge a conduit à ce que les conséquences de l'opération d'exérèse soient aggravées et en particulier a nécessité une assistance par une tierce personne non spécialisée à hauteur de 3 heures par semaine entre le 14 janvier 2016 et le 2 mars 2016, soit une durée de 6 semaines. En tenant compte du nombre de jours et de semaines concernées rapportées à une année de 412 jours comprenant les congés payés et jours fériés et du montant du SMIC horaire brut augmenté des charges sociales s'agissant en l'espèce d'une assistance non spécialisée, ce préjudice peut être évalué à la somme totale de 280 euros. Il y a lieu de condamner le centre hospitalier à verser à M. D cette somme de 280 euros au titre de ses frais d'assistance par tierce personne.

11. En second lieu, les requérants soutiennent qu'il convient également de lui allouer une indemnité pour l'aide dans son activité professionnelle comme gérant d'une société d'auto-école dès lors que M. D a été dans l'impossibilité manifeste de travailler pendant de nombreux mois et de gérer son entreprise et que Mme D a été contrainte de gérer l'auto-école aux lieux et place de ce dernier. Toutefois, à supposer établi un tel préjudice, ce dernier relève des pertes de gains professionnels actuels et non de l'assistance par tierce personne temporaire. Cette demande doit donc être rejetée.

Quant aux frais de transports :

12. M. D demande l'indemnisation de frais de transports qu'il a engagés pour des consultations au centre hospitalier de Mantes-la-Jolie et à l'hôpital de Beaujon. S'il est fondé à demander le remboursement du coût des allers-retours entre son domicile et le centre hospitalier de Mantes La Jolie à compter de janvier 2013, il ne peut en revanche pas demander à être indemnisé pour l'hospitalisation du 7 au 13 janvier 2016 qu'il devait subir en raison de sa pathologie et nonobstant le retard fautif de l'hôpital. M. D ayant dû se déplacer en véhicule entre Vernon et Mantes la Jolie en 2013 (3 allers-retours) et 2015 (3 allers-retours) et entre Vernon et l'hôpital Beaujon en septembre 2015. Il y a donc lieu de l'indemniser sur la base du barème fiscal pour les véhicules 7 CV à la somme de 434 euros.

Quant aux pertes de gains professionnels :

13. Il résulte des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, que le législateur a entendu que la priorité accordée à la victime sur la caisse pour obtenir le versement à son profit des indemnités mises à la charge du tiers responsable, dans la limite de la part du dommage qui n'a pas été réparée par des prestations, s'applique, notamment, lorsque le tiers n'est déclaré responsable que d'une partie des conséquences dommageables de l'accident. Dans ce cas, l'indemnité mise à la charge du tiers, qui correspond à une partie des conséquences dommageables de l'accident, doit être allouée à la victime tant que le total des prestations dont elle a bénéficié et de la somme qui lui est accordée par le juge ne répare pas l'intégralité du préjudice qu'elle a subi. Quand cette réparation est effectuée, le solde de l'indemnité doit, le cas échéant, être alloué à la caisse. Toutefois, le respect de cette règle s'apprécie poste de préjudice par poste de préjudice, puisqu'en vertu du troisième alinéa, le recours des caisses s'exerce dans ce cadre.

14. Il résulte de l'instruction que M. D, qui exerce la profession de gérant d'auto-école indépendant demande au titre des pertes de gains professionnels, l'indemnisation des périodes du 11 juillet 2015 au 29 juillet 2015 et du 19 octobre 2015 au 2 mars 2016. Si le rapport d'expertise retient les arrêts de travail du 11 au 29 juillet 2015 puis du 19 octobre 2015 au 2 mars 2016, il résulte de ce qui a déjà été dit au point 7 que seuls les arrêts de travail pour la période antérieure à l'intervention du 7 janvier 2016 peuvent être indemnisés, déduction faite des indemnités journalières perçues sur ces périodes. M. D se prévaut d'une perte de revenu de 9 403 euros en 2015. Il résulte de l'instruction que la CPAM du Puy de Dôme lui a versé sur cette période des indemnités journalières pour un montant de 2 880,93 euros. La perte de revenus réellement subie par le requérant au cours de cette période, déduction faite des revenus compensatoires versés par la CPAM dont il a bénéficié pendant la période considérée, sous forme indemnités journalières pour un montant de 2 880,93 euros, s'élève donc à la somme de 6 522,07 euros qu'il appartiendra au centre hospitalier de lui verser. Le centre hospitalier versera par ailleurs la somme de 2 880,93 euros à la CPAM en remboursement de ses débours. Par suite, il y a lieu de condamner le centre hospitalier François Quesnay à verser à M. D la somme de 6 522,07 euros et à la CPAM du Puy de Dôme la somme de 2 880,93 euros.

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

15. L'expert dans son rapport indique les périodes du déficit fonctionnel temporaire qu'il estime en lien avec le retard de prise en charge, à savoir 26 jours à 100% en 2015 et 25% du 910 jours en 2013, 2014 et 2015. Il résulte de ce qui été dit ci-dessus que le requérant aurait dû dans tous les cas se faire opérer et subir une hospitalisation identique à celle de 14 janvier au 3 mars 2016 notamment. Il n'est dès lors pas fondé à demander que l'indemnisation de son déficit fonctionnel temporaire soit étendue au-delà de novembre 2015. De même, il y a lieu contrairement à ce que suggère le centre hospitalier François Quesnais, de partir de la date de découverte de la tumeur soit en janvier 2013 et non en août 2013 dès lors que les hospitalisations subies par le requérant de 2013 à 2015 sont en lien exclusif avec le défaut de prise en charge chirurgicale de sa tumeur. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'allouer la somme de 3 295,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire.

En ce qui concerne des préjudices extrapatrimoniaux :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

16. Il résulte du complément du rapport d'expertise que le déficit fonctionnel permanent supplémentaire en rapport avec la non-conformité des soins doit être fixé à 10 %. Il y a donc lieu d'allouer au requérant la somme de 12 500 euros en réparation de ce préjudice.

Quant aux souffrances endurées :

17. L'expert évalue au titre des souffrances endurées supplémentaires en rapport avec la non-conformité des soins à 3 sur une échelle de 7. Il y a donc lieu d'allouer à M. D la somme de 3 619 euros en réparation de ce préjudice.

Quant au préjudice esthétique permanent :

18. L'Expert a évalué le préjudice esthétique de Monsieur D, en rapport avec la non-conformité des soins, à 1 sur une échelle de 7. Il y a donc lieu d'allouer au requérant la somme de 955 euros.

Quant au préjudice d'impréparation :

19. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques courus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé, les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

20 Le défaut d'information sur l'existence de la tumeur et les risques liés à l'abstention chirurgicale s'est accompagné d'une aggravation de la tumeur dont M. D était porteur et la naissance d'un déficit fonctionnel permanent postérieur à l'intervention qui aurait pu être évité par une prise en charge plus précoce. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. D en découvrant les conséquences de l'abstention thérapeutique en le fixant à la somme de 1 000 euros.

21. Il résulte de ce tout qui précède qu'il y a lieu de condamner le centre hospitalier à verser à M. D la somme totale de 28 605,57 euros au titre de l'ensemble de ces préjudices et la somme totale de 69 054,81 euros à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme en remboursement de ses débours.

En ce qui concerne les préjudices de Mme D :

22. Mme D a nécessairement subi un préjudice d'affection du fait du prolongement de la maladie de son époux et des multiples hospitalisations et examens rendus nécessaires par le retard du centre hospitalier à intervenir sur la tumeur de M. D. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 2000 euros. Par suite, le centre hospitalier de Mantes La Jolie doit être condamné à verser cette somme de 2000 euros à Mme D.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

23. M. et Mme D ont droit aux intérêts au taux légal sur les sommes qui leur sont attribuées par le présent jugement à compter du 25 mars 2021, date de réception de leur demande préalable indemnitaire au centre hospitalier de Mantes La Jolie.

24. Les époux D ont demandé la capitalisation des intérêts à compter de leur demande préalable. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 25 mars 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

25. La CPAM du Puy de Dôme a droit aux intérêts au taux légal sur les sommes qui lui sont attribuées par le présent jugement à compter de la date d'enregistrement de son mémoire soit le 22 mars 2022.

26. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

27. La caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme a demandé la capitalisation des intérêts le 22 mars 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 22 mars 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

28. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 susvisé et eu égard à la somme dont elle obtient le remboursement dans le présent jugement, la CPAM du Puy de Dôme est en droit d'obtenir le versement d'une indemnité forfaitaire de gestion d'un montant de 1 191 euros. Il y a lieu de mettre le versement de cette indemnité à la charge du centre hospitalier de Mantes La Jolie.

Sur les frais de l'instance :

29. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Mantes la Jolie une somme de 1 800 euros à verser à M. et Mme D et une somme de 1500 euros à verser à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1 : Le centre hospitalier François Quesnay est condamné à verser à M. D la somme de 28 605,57 euros. Cette somme sera assortie des intérêts à compter du 25 mars 2021. Les intérêts échus à la date du 25 mars 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le centre hospitalier François Quesnay est condamné à verser à Mme D la somme 2000 euros. Cette somme sera assortie des intérêts à compter du 25 mars 2021. Les intérêts échus à la date du 25 mars 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : Le centre hospitalier François Quesnay versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme la somme de 69 054,81 euros au titre de ses débours. Cette somme sera assortie des intérêts à compter du 22 mars 2022. Les intérêts échus à la date du 22 mars 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 4 : Le centre hospitalier François Quesnay versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire.

Article 5 : Le centre hospitalier François Quesnay versera à M. et Mme D une somme de 1800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le centre hospitalier François Quesnay versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy de Dôme somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A E D, à Mme B D, au Centre hospitalier Francois Quesnay, à la Caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure - service contentieux et à la Caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.

Délibéré après l'audience du 29 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition du greffe le 30 avril 2024.

La rapporteure,

signé

S. Rivet

La présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

Y. Bouakkaz

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2105833

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