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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2106095

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2106095

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2106095
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème chambre
Avocat requérantBOILEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête et un mémoire, enregistrés les 16 juillet 2021 et 20 juin 2023, Mme A B, représentée par Me Rochefort, demande au tribunal :

1°) d'ordonner par un jugement avant-dire droit une expertise médicale ;

2°) de condamner le groupe hospitalier Nord Essonne (GHNE) ou, à défaut, l'ONIAM, à lui verser la somme de 100 000 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis lors de sa prise en charge par le centre hospitalier de Longjumeau, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de son recours préalable et de la capitalisation des intérêts, à titre provisoire dans l'attente de la réalisation d'une expertise si une telle mesure est ordonnée et à titre définitif dans le cas contraire ;

3°) de mettre à la charge du GHNE le versement de la somme de 3 000 euros à verser à Me Rochefort en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le GHNE n'établit pas que l'exécution de l'intervention et sa préparation se seraient déroulées dans les règles de l'art ;

- le GHNE a commis un manquement à son obligation d'information prévu par l'article L. 1111-2 du code de la santé publique ;

- le GHNE a également commis un manquement à l'origine du dommage en raison d'un défaut de surveillance pendant l'anesthésie et en salle de réveil ;

- ce manquement lui a fait perdre une chance d'échapper au dommage constitué par la perte de sa dent causée par l'intubation réalisée dans le cadre de l'anesthésie générale, sans possibilité de la réimplanter immédiatement ;

- en tout état de cause, l'anormalité du dommage subi doit conduire à sa prise en charge au titre de la solidarité nationale ;

- elle a subi des préjudices, notamment un préjudice matériel, un préjudice moral et d'impréparation, un préjudice esthétique et au titre des souffrances endurées, qu'elle évalue provisoirement à 100 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 septembre 2021, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) conclut au rejet des conclusions présentées à son encontre et à sa mise hors de cause, en faisant valoir que les conditions pour une prise en charge des préjudices alléguées au titre de la solidarité nationale, en particulier la condition de gravité, ne sont pas remplies.

Par un mémoire enregistré le 19 janvier 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de l'Essonne demande au tribunal de réserver ses droits et indique ne pas d'opposer à une expertise.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 avril 2022, le groupe hospitalier Nord Essonne (GHNE), représenté par Me Boileau, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la requérante ou de tout succombant de la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des dépens.

Il fait valoir que sa responsabilité ne peut être engagée dès lors qu'il n'a commis aucune faute et qu'une expertise ne présenterait aucune utilité.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 mai 2021 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Versailles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,

- et les observations de Me Rochefort, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Le 7 mars 2019, Mme B a été admise en hospitalisation programmée au centre hospitalier de Longjumeau, rattaché au GHNE, dans le service de chirurgie viscérale-urologique pour bénéficier d'une incision de bandelette sous utérale. Une anesthésie générale avec intubation a été pratiquée pour réaliser cette opération. A son réveil, Mme B a constaté la perte d'une dent (n° 11). Estimant que les conditions de sa prise en charge étaient de nature à engager la responsabilité du GHNE, Mme B a saisi l'établissement d'une demande préalable indemnitaire par un courrier du 7 septembre 2020, expressément rejetée par une décision du 18 novembre 2020. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner le GHNE à l'indemniser pour ses préjudices.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. L'intubation d'un patient en vue d'une anesthésie générale ne peut être regardée comme un geste courant à caractère bénin dont les conséquences dommageables, lorsqu'elles sont sans rapport avec l'état initial du patient, seraient présumées révéler une faute dans l'organisation ou le fonctionnement du service. Dans une telle hypothèse, la responsabilité du service public hospitalier ne peut, par suite, être engagée que sur le terrain de la faute prouvée.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 1111-2 du même code : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen () ". En application de ces dispositions, doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

5. Enfin, aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision () ". Il appartient au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge l'existence d'une faute et la réalité du préjudice subi. Il incombe alors, en principe, au juge de statuer au vu des pièces du dossier, le cas échéant après avoir demandé aux parties les éléments complémentaires qu'il juge nécessaires à son appréciation. Il ne lui revient d'ordonner une expertise que lorsqu'il n'est pas en mesure de se prononcer au vu des pièces et éléments qu'il a recueillis et que l'expertise présente ainsi un caractère utile.

6. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport circonstancié établi par le médecin anesthésiste le jour même, qu'au cours de l'opération chirurgicale réalisée sous anesthésie générale le 7 mars 2019 au centre hospitalier de Longjumeau, une dent en céramique de Mme B a été arrachée et s'est retrouvée dans son estomac. La requérante soutient qu'elle n'a pas été informée du risque de traumatisme dentaire lié à l'intubation pratiquée lors de l'anesthésie et qu'il n'est en outre pas établi que l'intervention et sa préparation se seraient déroulées dans les règles de l'art. Elle soutient ainsi qu'une faute a été commise. Or, l'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier la responsabilité du GHNE dans la prise en charge de Mme B au centre hospitalier de Longjumeau le 7 mars 2019 ni si un manquement ou une négligence dans l'organisation ou le fonctionnement a été commis, ni s'il a été procédé à une information complète de la requérante sur les risques liés à l'opération, ni de la réalité et l'étendue des préjudices subis. Dès lors il y a lieu, avant de statuer sur sa requête, d'ordonner une expertise sur ces points.

7. Par ailleurs, si Mme B demande que son indemnisation intervienne sur le fondement du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, il ne résulte pas de l'instruction que le caractère de gravité requis pour une indemnisation au titre de la solidarité nationale puisse être établi en l'espèce, s'agissant d'un traumatisme concernant une dent. Par suite, il y a lieu de mettre l'ONIAM hors de cause.

D E C I D E :

Article 1er : L'ONIAM est mis hors de cause.

Article 2 : Il sera, avant de statuer sur la requête, procédé par un expert médecin anesthésiste, désigné par la présidente du tribunal administratif, à une expertise avec mission de :

1°) prendre connaissance du dossier médical de Mme B, notamment de tous documents relatifs au suivi médical, aux consultations préopératoires et aux actes de soins pratiqués lors de sa prise en charge à l'hôpital de Longjumeau ;

2°) décrire l'état de santé de Mme B, son état de santé bucco-dentaire actuel ainsi que cet état avant et après l'intervention pratiquée le 7 mars 2019 ;

3°) donner son avis sur la conformité aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits de la prise en charge anesthésique de l'intéressée, notamment lors des manœuvres d'intubation (investigations, soins, surveillance, organisation du service) ; préciser si, eu égard à la dentition de Mme B et aux informations dont disposait le centre hospitalier, la réalisation d'une intervention chirurgicale sous anesthésie générale a été conforme aux règles de l'art et si des mesures particulières auraient dû être prises utilement afin de protéger sa dentition ; d'indiquer si la requérante devait signaler la présence d'une dent sur pivot, en particulier dans le questionnaire rempli préalablement à l'anesthésie ;

4°) dire si Mme B a bénéficié d'une information préalable sur les risques liés à l'opération, en particulier les risques de traumatisme dentaire, et selon quelles modalités ; en cas de réponse négative, de préciser la fréquence des traumatismes dentaires lors des anesthésies générales, d'indiquer s'il existait une alternative à l'anesthésie générale pour la réalisation de l'opération du 7 mars 2019 et la probabilité pour que cette alternative soit choisie par Mme B si elle avait été informée du risque de traumatisme dentaire lié à une intubation lors d'une anesthésie générale ;

5°) déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru ;

6°) préciser, dans l'hypothèse où un manquement aurait été commis, si ce manquement a été à l'origine d'une perte de chance pour la patiente d'éviter le dommage qui s'est réalisé, et indiquer le taux de perte de chance subi par la patiente dans cette hypothèse ;

7°) donner toutes précisions sur les préjudices subis par Mme B, notamment les souffrances physiques et le préjudice esthétique en lien avec les faits en litige, ainsi que sur les dépenses de santé rendues nécessaires par son état en lien avec les faits en litige ;

8°) de manière générale, donner toute information utile à la solution du litige.

L'expert pourra entendre tout sachant, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter sa mission et éclairer le tribunal administratif.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par la présidente du tribunal dans sa décision de désignation.

Article 4 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Rochefort, au groupe hospitalier Nord Essonne, à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

Y. Bouakkaz

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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