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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2106374

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2106374

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2106374
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème chambre
Avocat requérantAARPI JASPER AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête et un mémoire, enregistrés les 26 juillet 2021 et 16 juin 2023, Mme B A, représentée par Me Benayoun, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser la somme totale de 3 679 911,61 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'infection nosocomiale contractée au centre hospitalier André Mignot de Versailles ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise ayant pour mission la caractérisation de l'infection nosocomiale, les causes et responsabilités encourues dans la survenue du dommage et l'évaluation des préjudices ;

3°) de mettre à la charge de l'ONIAM le versement de la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens.

Elle soutient que :

- elle a contracté une infection nosocomiale à la suite de sa prise en charge par le centre hospitalier les 10 novembre 2016 et 13 novembre 2016 ;

- elle a subi des préjudices qui se décomposent comme suit : 53 346 euros au titre des frais divers (subsidiairement 20 449,30 euros), 35 578,63 euros au titre de la perte de gains professionnels actuels, 2 349 440 euros au titre de l'assistance par une tierce personne viagère (subsidiairement 1 080 742,40 euros), 844 184,98 euros au titre du " retentissement professionnel ", 22 362 au titre du déficit fonctionnel temporaire, 50 000 euros au titre des souffrances endurées, 10 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 240 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 20 000 euros au titre du préjudice d'agrément, 30 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent et 25 000 euros au titre du préjudice sexuel.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 septembre 2021, l'ONIAM, représenté par Me Saumon, conclut au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que le tribunal ordonne une nouvelle expertise en réservant les dépens.

Il fait valoir que les conditions d'intervention de l'ONIAM au titre de la solidarité nationale ne sont pas remplies en l'absence d'infection nosocomiale ou d'accident médical non fautif ouvrant droit à indemnisation.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 novembre 2021, le centre hospitalier André Mignot de Versailles (CHV), représenté par Me Budet, conclut à sa mise hors de cause et au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucune infection n'est caractérisée ;

- en tout état de cause, eu égard au taux de déficit fonctionnel permanent retenu par les experts, l'indemnisation des préjudices résultant d'une infection nosocomiale doit être prise en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) des Yvelines et à la complémentaire santé Henner-GMC, qui n'ont produit aucune observation.

Vu :

- les ordonnances du 8 février 2021 par lesquelles le président par intérim du tribunal a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise réalisée par les docteurs Villevieille et Brion ;

- le rapport d'expertise établi par les docteurs Villevieille et Brion le 4 février 2021 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,

- les observations de Me Benayoun, représentant Mme A,

- et les observations de Me Boissat, substituant Me Budet, représentant le CHV.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, alors âgée de 37 ans, s'est faite opérer pour un lipome cervical le 10 novembre 2016 au centre hospitalier André Mignot de Versailles (CHV). Elle est retournée le jour même à son domicile. Dès son retour, son état de santé s'est dégradé progressivement, cette dernière souffrant de vomissements, fièvres et diarrhées. Le SAMU est intervenu à son domicile le 13 novembre suivant et l'a transférée au CHV, où elle a été admise au service de réanimation en état de choc septique sévère et où une antibiothérapie a été instaurée. L'évolution étant marquée par un syndrome de défaillance multiviscérale, une épuration extra-rénale continue a été mise en place et les doses de noradrénaline ont été augmentées. Son état a cependant continué à se dégrader, sans que les examens pratiqués permettent de retrouver une étiologie traitable ou une indication chirurgicale. L'antibiothérapie a alors été progressivement élargie entre le 14 et le 16 novembre 2016. Des prélèvements qui n'avaient pu être réalisés jusqu'alors ont été effectués le 15 novembre, permettant d'isoler Clostridium difficile et de révéler la présence de toxines A et B. Une iléostomie a alors été réalisée dans la nuit du 15 au 16 pour permettre des lavements coliques et des administrations de vancomycine. L'évolution infectieuse a ensuite été progressivement favorable, mais marquée par de nombreuses complications persistantes, notamment par des nécroses, des infections secondaires, des abcès abdominaux, des thromboses iliaques et une insuffisance cardiaque. Mme A a été amputée des doigts le 27 février 2017 et des pieds le 17 mai 2017, et a été hospitalisée à plusieurs reprises. Saisi par Mme A le 5 décembre 2019, le juge des référés du tribunal a désigné par une ordonnance n° 1909229 du 20 février 2020, les docteurs Villevieille, spécialiste en anesthésiologie et réanimation, et Brion, spécialiste en médecine interne et maladies infectieuses, pour procéder à une expertise. Les experts désignés par le tribunal ont rendu leur rapport le 4 février 2021, concluant notamment à une absence de fautes et à une absence d'infection nosocomiale. Estimant que les conditions de sa prise en charge étaient de nature à engager la responsabilité du CHV en raison de l'infection nosocomiale qu'elle y aurait contracté, Mme A a présenté le 19 mai 2021 une demande préalable indemnitaire, implicitement rejetée. Par la présente requête, elle demande au tribunal de condamner l'ONIAM à l'indemniser pour ses préjudices.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes, d'une part, de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ".

3. Aux termes, d'autre part, de l'article L. 1142-1-1 du même code : " Sans préjudice des dispositions du septième alinéa de l'article L. 1142-17, ouvrent droit à réparation au titre de la solidarité nationale : / 1° Les dommages résultant d'infections nosocomiales dans les établissements, services ou organismes mentionnés au premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 correspondant à un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à 25 % déterminé par référence au barème mentionné au II du même article, ainsi que les décès provoqués par ces infections nosocomiales ; / () ". L'article D. 1142-1 du même code prévoit que : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence. ".

4. Doit être regardée, au sens des dispositions précitées de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, comme présentant un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

5. En l'espèce, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire, qui exclut tout lien entre l'exérèse du lipome sous anesthésie générale sans antibiothérapie ni anti-inflammatoire et l'infection colique aigüe dont l'expression a débuté dès le jour même, que l'intervention du 10 novembre 2016 s'est déroulée normalement et que des vomissements ont débuté dès le trajet du retour au domicile le même jour, se sont poursuivis le lendemain avec des douleurs épigastriques et des diarrhées, puis de fortes fièvres dès le 12 novembre s'accentuant le 13 novembre jusqu'au choc septique. L'établissement n'a débuté un traitement antibiotique, également susceptible de déclencher une infection à Clostridium difficile, que le 13 novembre 2016 après son admission au CHV vers 20h30, et le prélèvement mettant en évidence Clostridium difficile réalisé trente-six heures après l'admission n'a révélé aucun autre germe que celui-ci, tout comme les autres investigations infectieuses réalisées initialement. Par ailleurs, le scanner abdominal réalisé à l'admission a mis en évidence des lésions inflammatoires coliques compatibles avec une colite infectieuse. Il résulte ainsi de l'instruction que le choc septique sévère dont a été victime Mme A a été causé par une infection à Clostridium difficile dont les symptômes ont débuté dès le 10 novembre 2016 et qui était donc, eu égard au délai normal d'incubation d'une telle infection, déjà présente ou en incubation au début de la prise en charge de Mme A par le CHV. Il s'ensuit que l'infection dont a souffert Mme A et dont les premiers symptômes sont apparus le 10 novembre 2026 ne constitue pas une infection nosocomiale.

6. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'ordonner une nouvelle expertise, que Mme A n'est pas fondée à demander la condamnation de l'ONIAM à lui verser une indemnité au titre des préjudices dont elle se prévaut. Ces conclusions doivent donc être rejetées.

Sur les dépens :

7. Il y a lieu, dans les circonstances très particulières de l'espèce, de mettre les frais de l'expertise des docteurs Villevieille et Brion, qui ont été liquidés et taxés à la somme de 5 004,07 euros par ordonnances du président par intérim du tribunal du 8 février 2021, à la charge définitive de l'ONIAM, en application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'ONIAM le versement de la somme demandée par Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à hauteur de la somme de 5 004,07 euros sont mis à la charge définitive de l'ONIAM.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au centre hospitalier André Mignot de Versailles, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, à la complémentaire santé Henner-GMC et à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

Y. Bouakkaz

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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