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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2106951

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2106951

jeudi 7 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2106951
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationMagistrat Belot
Avocat requérantNAJI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 5 août 2021 et 22 novembre 2021, et des mémoires en production de pièces, enregistrés les 16 oût 2021, 13 septembre 2023 et 26 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Naji, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 32 000 euros en réparation des préjudices subis à la suite du refus du préfet des Yvelines de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupant d'un logement sis 53 rue des Puiseux aux Mureaux, avec intérêt au taux légal à compter du 5 octobre 2020 et capitalisation des intérêts échus ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet des Yvelines de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupant du logement sis 53 rue des Puiseux aux Mureaux ;

- les préjudices subis s'élèvent à une somme de 32 000 euros correspondant aux indemnités d'occupation non perçues durant la période de responsabilité de l'Etat, au préjudice matériel, au préjudice moral et aux honoraires et frais d'huissier.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2021, et un mémoire en production de pièces, enregistré le 10 janvier 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les frais d'avocat et d'huissier ainsi que le préjudice matériel, hors indemnité d'occupation, et le préjudice moral dont l'indemnisation est demandée par le requérant ne sont pas consécutifs au refus d'octroi du concours de la force publique ou ne sont pas établis et qu'ils ne peuvent ainsi donner lieu à une condamnation de l'Etat.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 ;

- l'ordonnance n°2020-331 du 25 mars 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Bélot, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative selon la procédure prévue par cet article.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bélot,

- et les observations de Me Naji, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B demande la condamnation de l'Etat à réparer les préjudices résultant du refus de concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement du tribunal d'instance de Poissy du 6 novembre 2018 autorisant l'expulsion de l'occupant d'un logement sis 53 rue des Puiseux aux Mureaux.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'État de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du même code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'État dans le département () ".

4. Enfin, aux termes de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille () ". Aux termes de l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative au prolongement de la trêve hivernale : " Pour l'année 2020, la période mentionnée aux troisième alinéa de l'article L. 115-3 du code de l'action sociale et des familles et premier alinéa de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution est prolongée jusqu'au 31 mai 2020 ". Aux termes de l'article 10 de la loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions : " I. - Pour l'année 2020, la période mentionnée au troisième alinéa de l'article L. 115-3 du code de l'action sociale et des familles et au premier alinéa de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution est prolongée jusqu'au 10 juillet 2020 inclus () ".

5. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet, régulièrement requis à cet effet, refuse le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision juridictionnelle exécutoire ordonnant l'expulsion de l'occupant d'un local, la responsabilité de l'État se trouve engagée à compter de ce refus ou, s'il intervient à une date où l'occupant bénéficie du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, à compter du terme de la période de sursis. Par ailleurs, la période de responsabilité de l'État au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe le jour où l'administration décide d'octroyer ce concours. Elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances particulières.

6. D'une part, il résulte de l'instruction que le commandement de quitter les lieux a été signifié à l'occupant des lieux le 10 décembre 2018. Par ailleurs, M. B a requis du préfet des Yvelines le concours de la force publique le 22 mars 2019. Il s'ensuit que le préfet des Yvelines disposait d'un délai de deux mois pour se prononcer, soit jusqu'au 22 mai 2019, date à laquelle l'occupant du logement ne bénéficiait pas du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution. Le refus implicite du préfet des Yvelines engage, par conséquent, la responsabilité de l'Etat à partir du 22 mai 2019.

7. D'autre part, il résulte de l'instruction que, si le concours de la force publique a été alloué à M. B le 4 mars 2020, il n'a pas été mis en œuvre en raison de sursis à exécution accordé par le préfet des Yvelines jusqu'au 30 septembre 2021. Il est constant que le logement en cause n'a été libéré spontanément que le 8 octobre 2021. Par suite, et dès lors que la responsabilité de l'État prend fin, en tout état de cause, à la date de la libération effective du logement, il incombe à l'administration de réparer les préjudices que la prolongation de cette occupation irrégulière a causé à M. B entre le 22 mai 2019 et le 8 octobre 2021.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

8. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.

9. En premier lieu, il résulte des décomptes et pièces produits par les parties que, sur la période de responsabilité de l'Etat énoncée au point 7 du présent jugement, le montant total de la dette locative dont était redevable l'occupant du logement en cause s'élevait à la somme de 28 580,64 euros. Les versements effectués depuis le début de cette même période s'élèvent à la somme de 22 279,10 euros. Il y a donc lieu, compte tenu des règles d'imputation exposées au point précédent, de fixer à la somme de 8 878,96 euros, l'indemnité due par l'Etat à M. B en réparation de son préjudice locatif.

10. En deuxième lieu, le requérant demande que l'Etat lui verse une indemnité correspondant aux honoraires d'avocat et frais de commissaire de justice. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que les frais et honoraires ainsi sollicités soient en lien direct et certain avec le refus du préfet des Yvelines de lui accorder le concours de la force publique.

11. En troisième lieu, si le requérant demande une indemnité complémentaire en réparation de l'atteinte portée à la jouissance de son bien, il ne résulte pas de l'instruction que M. B ait eu l'intention, ainsi qu'il le soutient sans l'établir, de vendre son bien ou d'y emménager en raison d'une augmentation des besoins d'espace pour sa famille.

12. Enfin, si le requérant fait valoir l'inquiétude et les soucis causés par la procédure engagée pour obtenir le concours de la force publique en vue de l'expulsion de l'occupant du logement dont il est propriétaire, ces allégations imprécises ne sont étayées par aucune pièce probante, alors même que l'intéressé fait valoir l'impact de cette situation sur son état de santé. Dans ces conditions, M. B n'établit pas avoir subi un préjudice moral.

13. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de fixer à la somme de 8 878,96 euros l'indemnité due par l'Etat à M. B en réparation des préjudices résultant du refus du préfet des Yvelines de lui accorder le concours de la force publique, sur la période du 22 mai 2019 au 8 octobre 2021.

Sur la subrogation :

14. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'Etat dans les droits que détiendrait M. B à l'encontre de l'occupant du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'Etat, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur les intérêts et la capitalisation :

15. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter de la réception par la partie débitrice de la réclamation de la somme principale. Il résulte de l'instruction que la demande de M. B a été reçue par l'administration le 5 octobre 2020. Le requérant a donc droit aux intérêts correspondant à l'indemnité en capital citée au point 13 du présent jugement, à compter du 5 octobre 2020.

16. L'article 1343-2 du code civil, dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

17. En l'espèce, la capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois le 5 août 2021, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 octobre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais d'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 8 878,96 euros avec intérêt au taux légal à compter du 5 octobre 2020 et capitalisation des intérêts échus à compter du 5 octobre 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de M. B à l'encontre de l'occupant du logement en cause durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2024.

Le magistrat désigné,

signé

S. Bélot

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 21069512

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