jeudi 21 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2110253 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | LEGRANDGERARD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 25 novembre 2021, 3 décembre 2021, 29 juin 2023, 11 juillet 2023, 18 septembre 2023, 4 octobre 2023 et 17 octobre 2023, et trois mémoires récapitulatifs produits en application de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, enregistrés les 8 novembre 2023, 4 mars et 5 avril 2024, Mme E F et Mme B D, fille et tutrice de Mme E F, représentées par Me Mounzer, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier André Mignot de Versailles à leur verser au titre de leurs préjudices la somme totale de 4 347 806 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du jour du jugement, outre les arrérages échus de la perte de gains professionnels de Mme F de 1 846 euros par an et l'indemnisation de l'assistance par une tierce personne du 1er janvier 2024 au jour du jugement à hauteur de 202,62 euros par jour ;
2°) de mettre à sa charge les frais d'expertise et de médecin conseil pour un montant total de 6 460 euros ;
3°) de mettre à sa charge le versement de la somme globale de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens.
Elles soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :
- le centre hospitalier a commis des fautes dans la prise en charge de Mme E F le 25 février 2016, en particulier un retard de diagnostic et de soins, lui ayant fait perdre des chances de bénéficier d'une thrombolyse et ainsi d'éviter les importantes séquelles dont elle a souffert à la suite de son accident vasculaire cérébral, qui peuvent être évaluées à 55 % ;
- les préjudices subis par Mme F, auxquels il conviendra d'appliquer le taux de perte de chance de 55 %, se décomposent comme suit : 7 590 euros s'agissant du déficit fonctionnel temporaire total, 18 144 euros s'agissant du déficit fonctionnel temporaire partiel, 349 875 euros s'agissant du déficit fonctionnel permanent, 35 000 euros s'agissant des souffrances endurées, 20 000 euros s'agissant du préjudice esthétique temporaire et permanent, 15 000 euros s'agissant du préjudice d'agrément, 25 000 euros s'agissant du préjudice sexuel, 30 000 euros s'agissant du préjudice d'établissement, 32 648 euros s'agissant de la perte de gains professionnels actuels, 3 358 euros par an s'agissant des arrérages échus de perte de gains professionnels entre le 12 décembre 2018 et le jour du jugement, 439 040 euros s'agissant de la perte de gains professionnels futurs, 5 979 676 euros s'agissant de l'assistance par une tierce personne, et 12 190 euros s'agissant des frais d'adaptation du logement ;
- les préjudices subis par Mme B D, fille de Mme F, auxquels il conviendra également d'appliquer le taux de perte de chance de 55 %, se décomposent comme suit : 10 000 euros s'agissant du préjudice d'affection, 930 941 euros s'agissant du " préjudice d'aide à la personne " au 31 décembre 2023, 368,40 euros par jour s'agissant du " préjudice d'aide à la personne " du 1er janvier 2024 au jour du jugement.
Par des mémoires en défense enregistrés les 20 juin, 29 juin, 4 juillet, 7 septembre, 11 septembre et 27 septembre 2023, et deux mémoires récapitulatifs, enregistrés les 17 novembre 2023 et 15 mars 2024, le centre hospitalier de Versailles et la société Relyens Mutual Insurance (RMI), représentés par Me Ricouard, concluent :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce que les sommes allouées aux requérantes au titre de leurs préjudices soient ramenées à de plus justes proportions pour tenir compte d'un taux de perte de chance de 33 % et exclure ou réduire certains postes de préjudice, et au rejet des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou à défaut une réduction du montant alloué à ce titre ;
3°) au rejet du surplus des conclusions des requérantes ;
4°) au rejet des conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines ou, à défaut, à ce que les frais futurs alloués soient remboursés au fur et à mesure de leur exposition sur production de justificatifs et à ce que ses conclusions présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soient rejetées ou ramenées à de plus justes proportions.
Ils soutiennent que :
- la requête est irrecevable, dès lors que les requérantes n'ont pas présenté de demande préalable indemnitaire et que les demandes ne sont pas chiffrées ;
- aucune faute n'a été commise par les médecins du centre hospitalier ;
- si une faute de la part du centre hospitalier devait être retenue, le taux de perte de chance devra être fixé à 33% conformément aux conclusions de l'expertise judiciaire ;
- plusieurs préjudices ne sont pas établis ou ne présentent pas de lien avec la faute ;
- les montants demandés par les requérantes au titre des préjudices subis ainsi qu'au titre des frais de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ne sont pas tous justifiés ou, en tout état de cause, pas à la hauteur des sommes demandées.
Par deux mémoires enregistrés les 21 juin et 6 juillet 2023, et un mémoire récapitulatif, enregistré le 19 octobre 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) des Yvelines, représentée par Me Legrandgerard, conclut dans le dernier état de ses écritures :
1°) à la condamnation du centre hospitalier de Versailles à lui verser la somme de 147 608,95 euros au titre de ses débours, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date du jugement à intervenir ;
2°) à sa condamnation à lui verser l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;
3°) à ce que soit mis à sa charge le versement de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la responsabilité du centre hospitalier est engagée en raison des fautes commises dans la prise en charge de Mme F le 25 février 2016 au sein de cet établissement ;
- sa créance est constituée des frais hospitaliers, médicaux, d'appareillage et de transport, ainsi que du versement d'indemnités journalières et d'une pension d'invalidité.
Vu :
- l'ordonnance du 12 mai 2020 par laquelle la présidente du tribunal a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise réalisée par le docteur C ;
- le rapport d'expertise déposé par le docteur C le 28 janvier 2021 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code du travail ;
- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif à l'indemnité forfaitaire de gestion ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus, au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,
- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,
- et les observations de Me Karageorgiou, substituant Me Ricouard, représentant le centre hospitalier de Versailles et la société Relyens Mutual Insurance.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E F, alors âgée de 46 ans, a été admise le 25 février 2016 à 20h23 aux urgences du centre hospitalier André Mignot de Versailles (CHV), son compagnon ayant constaté une dégradation soudaine de ses aspects physiques et psychiques se manifestant notamment par des douleurs abdominales, des vomissements et des troubles du langage. Elle a été examinée par un médecin sénior à son arrivée, qui n'a pas identifié les symptômes d'un accident vasculaire cérébral (AVC) et a interprété son mutisme et sa non-exécution des consignes comme témoignant d'une " opposition ". Ce n'est qu'à 5h du matin qu'un appel du service neurologie avec IRM a été envisagé. L'IRM cérébrale réalisée à 6h07 a alors révélé l'existence d'un AVC ischémique. A 7h41, Mme F a été admise à l'hôpital Foch pour une thrombectomie en urgence. Elle est ensuite retournée dans l'unité neuro-vasculaire du CHV où elle a séjourné du 1er au 24 mars 2016, et où ont été constatés notamment une hémiplégie droite, des troubles majeurs de l'expression et de la compréhension, une hypoesthésie droite, une hémianopsie latérale homonyme droite. Elle a ensuite été prise en charge du 24 mars au 20 juin 2016 dans le service de médecine physique et de réadaptation de l'hôpital de Plaisir Grignan, où son état s'est très peu amélioré, puis a été transférée à l'hôpital du Vésinet pour y poursuivre sa rééducation jusqu'au 4 novembre 2016 et, enfin, a séjourné les 4 et 5 novembre 2016 au CHV. Elle a par la suite regagné son domicile en conservant d'importantes séquelles, en particulier de l'épilepsie, une aphasie globale, une hémiplégie droite.
2. Estimant que la prise en charge de Mme F était de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier, Mme F et sa fille Mme D ont saisi le juge des référés du tribunal d'une demande d'expertise médicale, qui a été ordonnée par une ordonnance n° 1803315 du 6 septembre 2018. L'expert désigné, le docteur C, a rendu son rapport le 28 janvier 2021.
3. Par un courrier du 17 novembre 2021 reçu le 29 novembre suivant, Mme F a présenté auprès du CHV une demande préalable indemnitaire, implicitement rejetée, ne portant que sur les frais d'expertise et ceux de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
4. Mme F et Mme D demandent au tribunal de condamner le centre hospitalier à réparer l'ensemble des préjudices qu'elles ont subis du fait des manquements commis dans la prise en charge de Mme F par cet établissement le 25 février 2016.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
5. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle () ". Ces dispositions n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. L'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.
6. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme F et Mme D ont adressé au CHV et à la société RMI une demande indemnitaire par un courrier daté du 9 juillet 2023, tendant à l'indemnisation des préjudices qu'elles estiment avoir subis. En l'absence de réponse à cette demande, une décision implicite de rejet est née en cours d'instance deux mois après, liant ainsi le contentieux. Il suit de là que le CHV n'est pas fondé à soutenir que la requête est irrecevable pour défaut de liaison du contentieux.
7. En second lieu, contrairement à ce que soutient le centre hospitalier, Mme F et Mme D ont chiffré leurs demandes indemnitaires, dans le cadre de la présente instance. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le CHV à ce titre ne saurait être accueillie.
Sur la responsabilité du centre hospitalier :
8. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère () ".
9. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise du docteur C, neurologue, que la prise en charge de Mme F par le CHV n'a pas été conforme aux données acquises de la science, dès lors que malgré les symptômes qu'elle présentait dès son arrivée au service des urgences le 25 février 2016 à 20h23 et qui ont été constatés par le neurologue sénior qui l'a examinée à 20h41, notamment son mutisme et ses difficultés à se mouvoir, avec un score NIHSS (National Institutes of Heath Stroke Scale) évalué par l'expert à 6 correspondant alors à un déficit neurologique caractéristique d'un AVC modéré, ce n'est qu'à 5h du matin le lendemain que le diagnostic d'AVC a été envisagé et confirmé à 6h07 par l'IRM, ce qui n'a pas permis de réaliser une thrombolyse en raison du délai supérieur à 4h30 après le début des troubles et a conduit alors à procéder à une thrombectomie qui n'a eu aucun résultat. Dans ces conditions, l'erreur et le retard de diagnostic constituent une faute de nature à engager la responsabilité du CHV.
10. Cette faute de l'équipe médicale du centre hospitalier a entraîné pôur Mme F une perte de chance d'éviter le dommage pouvant être évaluée à 33 %, l'expert précisant que lorsqu'elle est effectuée dans les 4h30 suivant l'installation des premiers symptômes de l'AVC, la thrombolyse augmente de 33 % les chances d'une évolution sans séquelles, et qu'en l'espèce il n'existait aucune contre-indication à la thrombolyse eu égard à la gravité des troubles et au délai d'environ 1h séparant le début des troubles de l'arrivée de la patiente aux urgences.
Sur les préjudices de Mme E F :
En ce qui concerne les frais d'adaptation du logement :
11. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, que l'état de Mme F, qui est notamment atteinte d'une hémiplégie droite spastique avec un déficit moteur, et ne peut réaliser aucun mouvement de la main, nécessite que son logement soit adapté. Les requérantes produisent à ce titre des devis portant sur un diagnostic amiante préalable aux travaux d'un montant de 625 euros, ainsi que sur des travaux d'adaptation de la salle de bain pour un montant de 10 400 euros, et sur l'installation de kits de motorisation de volets pour un montant de 1 165 euros, rendus nécessaires par le handicap de Mme F. Il ne résulte pas de l'instruction qu'elles auraient perçu une aide pour l'adaptation du logement. Il y a lieu, par conséquent, de faire droit à cette demande et de condamner le CHV à verser, après application du taux de perte de chance, la somme de 4 022,70 euros à Mme F au titre des frais d'adaptation de son logement.
En ce qui concerne les frais divers :
12. S'il résulte de l'instruction que Mme F a été assistée par le docteur A au cours des opérations d'expertise, et qu'elle justifie de l'utilité de l'assistance d'un médecin à ses côtés, les honoraires de ce médecin ont été pris en charge par son assureur la société MACIF. Par suite, elle n'est pas fondée à obtenir le remboursement de la somme correspondant aux honoraires facturés par le docteur A, qu'elle n'a pas eu à exposer.
En ce qui concerne la perte de gains professionnels :
13. D'une part, en application des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, dans sa rédaction résultant de la loi du 21 décembre 2006 relative au financement de la sécurité sociale, le juge saisi d'un recours de la victime d'un dommage corporel et du recours subrogatoire d'un organisme de sécurité sociale doit, pour chacun des postes de préjudice, déterminer le montant du préjudice en précisant la part qui a été réparée par des prestations de sécurité sociale et celle qui est demeurée à la charge de la victime. Il lui appartient ensuite de fixer l'indemnité mise à la charge de l'auteur du dommage au titre du poste de préjudice en tenant compte, s'il a été décidé, du partage de responsabilité avec la victime ou du fait que celle-ci n'a subi que la perte d'une chance d'éviter le dommage corporel. Le juge doit allouer cette indemnité à la victime dans la limite de la part du poste de préjudice qui n'a pas été réparée par des prestations, le solde, s'il existe, étant alloué à l'organisme de sécurité sociale.
14. D'autre part, aux termes de l'article L. 341-1 du code de la sécurité sociale : " L'assuré a droit à une pension d'invalidité lorsqu'il présente une invalidité réduisant dans des proportions déterminées, sa capacité de travail ou de gain, c'est-à-dire le mettant hors d'état de se procurer, dans une profession quelconque, un salaire supérieur à une fraction de la rémunération normale perçue dans la même région par des travailleurs de la même catégorie, dans la profession qu'il exerçait avant la date de l'interruption de travail suivie d'invalidité ou la date de la constatation médicale de l'invalidité si celle-ci résulte de l'usure prématurée de l'organisme ". Eu égard à la finalité de réparation d'une incapacité permanente de travail qui lui est assignée par ces dispositions législatives et à son mode de calcul, en fonction du salaire, fixé par l'article R. 341-4 du code de la sécurité sociale, la pension d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet exclusif de réparer, sur une base forfaitaire, les préjudices subis par la victime dans sa vie professionnelle en conséquence de l'accident, c'est-à-dire ses pertes de revenus professionnels et l'incidence professionnelle de l'incapacité. Dès lors, le recours exercé par une caisse de sécurité sociale au titre d'une pension d'invalidité ne saurait s'exercer que sur ces deux postes de préjudice.
15. Il résulte de l'instruction que Mme F, qui disposait d'un emploi de chef de rang dans un restaurant lui procurant des ressources stables, ne peut plus reprendre d'activité professionnelle. Le revenu mensuel de Mme F avant le 25 février 2016 peut être évalué à la somme de 1 775,41 euros nets, correspondant à la moyenne des revenus mentionnés dans ses bulletins de salaires des douze mois précédents.
S'agissant de la perte de gains professionnels actuels :
16. Pour la période courant du mois de mars 2016 à la date du présent jugement, il résulte de l'instruction qu'alors que Mme F aurait perçu, si elle avait poursuivi son activité professionnelle, une somme de 184 642,64 euros, en tenant compte du revenu moyen qu'elle tirait de son emploi avant son AVC évalué au point précédent, elle a perçu au cours de cette période une rente d'invalidité versée par la société Axa dont le montant global peut être évalué, eu égard aux pièces produites par l'intéressée, à la somme de 57 750,94 euros. La perte de revenus de Mme F, avant compensation par les indemnités journalières de sécurité sociale et la pension d'invalidité dont elle a bénéficié, peut dès lors être évaluée à la somme de 126 891,70 euros . Après application du taux de perte de chance, il y a lieu de mettre à la charge du CHV la somme de 41 874,26 euros au titre de la perte de gains professionnels actuels.
17. Il résulte de l'instruction que Mme F a perçu, sur la même période, 31 831,80 euros au titre des indemnités journalières de sécurité sociale, et 82 124,17 euros nets au titre de la pension d'invalidité de catégorie 2 dont elle a bénéficié à compter du 1er juin 2018, soit un total de 113 955,97 euros.
18. Eu égard à ces éléments et en application du principe rappelé au point 13, il y lieu de condamner le CHV à verser à Mme F la somme de 12 935,73 euros correspondant à la part de la perte de gains professionnels actuels imputable au CHV non couverte par des prestations et le solde restant de ce poste de préjudice à la CPAM, soit la somme de 28 938,53 euros au titre de ce poste de préjudice pour la période de mars 2016 à la date du présent jugement.
S'agissant de la perte de gains professionnels futurs :
19. Pour la période postérieure, en tenant compte d'un prix de l'euro de rente pour une femme de 55 à 62 ans, âge légal de départ à la retraite pour inaptitude, fixé à 7,184 par le barème de capitalisation publié à la Gazette du Palais en 2022, le montant de la perte de gains professionnels avant compensation par la pension d'invalidité est, à la date du présent jugement, de 89 736,49 euros, soit 29 613,04 euros après application du taux de perte de chance retenu. Il résulte de l'instruction que Mme F percevra au cours de la même période, une pension d'invalidité pouvant être évaluée, eu égard aux pièces produites, à 98 637,47 euros. Ce préjudice de Mme F étant intégralement compensé par la pension d'invalidité perçue au titre de cette période, il y lieu de condamner le CHV à verser à la CPAM la somme de 29 613,04 euros.
20. Enfin, eu égard à ce qui précède et en l'absence de tout élément de nature à établir l'existence d'un préjudice suffisamment certain résultant d'un montant de pension de retraite future minoré, aucune indemnité ne peut être allouée à ce titre à la date du présent jugement. Il appartiendra à Mme F, si elle s'y croit fondée, de saisir la personne publique compétente, et le cas échéant les juridictions compétentes, pour faire valoir une demande d'indemnisation au titre de la perte de pension de retraite le moment venu.
En ce qui concerne le besoin d'assistance par une tierce personne :
21. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d'abord l'étendue de ces besoins d'aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il fixe, ensuite, le montant de l'indemnité qui doit être allouée par la personne publique responsable du dommage, en tenant compte des prestations dont, le cas échéant, la victime bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. A ce titre, il appartient au juge, lorsqu'il résulte de l'instruction que la victime bénéficie de telles prestations, de les déduire d'office de l'indemnité mise à la charge de la personne publique, en faisant, si nécessaire, usage de ses pouvoirs d'instruction pour en déterminer le montant. Lorsque la personne publique n'est tenue de réparer qu'une fraction du dommage corporel, cette déduction ne doit toutefois être opérée que dans la mesure requise pour éviter que le cumul des prestations et de l'indemnité versée excède les dépenses nécessaires aux besoins d'aide par tierce personne, évaluées ainsi qu'il a été dit plus haut. Afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, il y a lieu de calculer l'indemnisation de ces besoins sur la base d'une année de 412 jours.
22. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise du docteur C, qu'en raison des séquelles de son AVC, l'état de Mme F nécessite l'assistance active d'une tierce personne non qualifiée quatre heures par jour, ainsi qu'une assistance passive douze heures par jour, depuis le 6 novembre 2016. Il sera fait une juste appréciation des besoins en assistance d'une tierce personne à domicile en appliquant un taux horaire de 13 euros au titre de la surveillance passive et de 18 euros au titre de l'assistance active et en les évaluant à la somme de 755 606,60 euros. Il résulte de l'instruction que Mme F perçoit la prestation de compensation du handicap (PCH) dont le montant doit être regardé comme s'élevant, eu égard au contenu de l'unique document produit à ce titre par les requérantes, portant renouvellement de cette prestation à compter du 1er mai 2021, à 384,31 euros par mois, réduits à 8,30 euros par jour pendant cinq semaines annuelles de vacances scolaires. Toutefois, le cumul de cette prestation et de l'indemnité versée n'excédant pas les dépenses nécessaires aux besoins d'aide par tierce personne, son montant ne doit pas être déduit de la somme allouée au titre de ce poste de préjudice. Le préjudice peut ainsi être évalué à la date du présent jugement, après application du taux de perte de chance de 33 %, à 249 350,18 euros. Il y a lieu de condamner le CHV à payer une telle somme au titre de ce poste de préjudice.
23. Pour la période postérieure à la date du présent jugement, il y a lieu de lui allouer, compte tenu du taux de perte de chance, une rente annuelle payable à terme échu dont le montant sera fixé à la somme de 30 977,81 euros et qui devra être revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.
En ce qui concerne le déficit fonctionnel temporaire :
24. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, que Mme F a subi un déficit fonctionnel temporaire total (DFTT) lié aux manquements dans sa prise en charge au cours de la période allant du 25 février 2016 au 5 novembre 2016 pendant laquelle elle a été hospitalisée, et un déficit fonctionnel temporaire partiel à 80 % du 6 novembre 2016 à la date de consolidation le 11 décembre 2018.
25. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice à la date du présent jugement en allouant à l'intéressée, compte tenu du taux de perte de chance, une somme de 4 000 euros.
En ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire et permanent :
26. Ce préjudice peut être évalué, eu égard aux termes du rapport d'expertise, à 4,5/7. Dans les circonstances de l'espèce et compte tenu de l'âge de Mme F à la date de sa prise en charge, il sera fait une juste évaluation du préjudice en allouant, après application du taux de perte de chance, la somme de 3 630 euros à ce titre.
En ce qui concerne le déficit fonctionnel permanent :
27. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, qu'à la date de consolidation, Mme F était âgée de quarante-neuf ans et que son déficit fonctionnel permanent était de 75 %, en raison de séquelles de son AVC, se traduisant notamment par une aphasie globale, une hémiplégie droite avec incapacité de se servir de la main droite et des difficultés à marcher. Le préjudice peut donc être évalué, après application du taux de perte de chance, à la somme de 77 000 euros.
En ce qui concerne les souffrances endurées :
28. L'expert a évalué ce préjudice à 5 sur une échelle de 1 à 7. Compte tenu des circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant, après application du taux de perte de chance, à la somme de 4 950 euros.
En ce qui concerne le préjudice d'agrément :
29. Mme F soutient qu'elle pratiquait plusieurs activités sportives, en particulier la musculation et la course à pied. Elle produit des justificatifs permettant d'en attester et l'expert judiciaire a indiqué dans son rapport qu'il existe un préjudice d'agrément en ce qu'elle ne fait plus de jogging ni de musculation en raison du dommage subi. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice en l'évaluant, après application du taux de perte de chance, à 2 000 euros.
En ce qui concerne les préjudice sexuel et d'établissement :
30. Il résulte de l'instruction que le concubin de Mme F l'a quittée peu de temps après son AVC et qu'elle a subi, eu égard aux importantes séquelles qu'elle a conservées, un préjudice sexuel et d'établissement. Il sera fait une juste appréciation de ces chefs de préjudice en allouant, après application du taux de perte de chance, une somme de 3 300 euros.
31. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le CHV à verser à Mme F au titre de ses préjudices la somme de 361 188,61 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 21 novembre 2024, ainsi qu'une rente annuelle payable à terme échu d'un montant de 30 977,81 euros à revaloriser par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.
Sur les préjudices subis par Mme B D :
En ce qui concerne le préjudice d'affection et troubles dans les conditions d'existence :
32. Eu égard à la gravité de l'état de Mme F, lourdement handicapée et disposant d'une autonomie réduite, obligeant Mme D à l'assister et l'accompagner pour de nombreux actes et démarches, il sera fait une juste appréciation du préjudice lié à la douleur ressentie en raison de la situation de sa mère et des troubles dans les conditions d'existence subis en lui allouant, après application du taux de perte de chance, la somme de 12 540 euros.
En ce qui concerne le préjudice " de tierce personne " :
33. Le préjudice dont se prévaut Mme D à ce titre se confond avec celui résultant des besoins de Mme F d'assistance par une tierce personne, déjà indemnisé. Par suite, elle ne peut prétendre à aucune indemnité supplémentaire à ce titre.
34. Il résulte de ce qui précède que les préjudices de Mme B D doivent être évalués, après application du taux de perte de chance, à la somme de 12 540 euros.
Sur les droits de la caisse primaire d'assurance maladie :
35. Ainsi qu'il a été dit aux points 18 et 19 du présent jugement, la CPAM des Yvelines a droit au remboursement de la somme de 58 551,57 euros correspondant aux indemnités journalières de sécurité sociale et aux pensions d'invalidité versées ou à verser à Mme F, qui s'imputent sur les pertes de gains professionnels actuels et futurs subies par la victime.
36. Il résulte en outre de l'instruction que la CPAM des Yvelines a versé au bénéfice de son assurée, la somme de 86 661,49 euros au titre de frais hospitaliers, médicaux, d'appareillage et de transport, et qu'elle lui a versé et lui versera après la date de consolidation au titre de ces dépenses de santé et frais divers futurs une somme de 94 445,77 euros, soit la somme globale de 59 765,40 euros après application du taux de perte de chance. La CPAM produit une notification définitive des débours et une attestation d'imputabilité, qui établissent la réalité de ces dépenses et leur imputabilité aux manquements en cause.
37. Il résulte de ce qui précède que la CPAM des Yvelines a droit, après application du taux de perte de chance, à la somme totale de 118 316,97 euros, qui portera intérêts au taux légal à compter du 21 novembre 2024 en application de l'article 1231-7 du code civil.
Sur les frais liés au litige :
38. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 susvisé et eu égard à la somme dont elle obtient le remboursement dans le présent jugement, la CPAM des Yvelines est en droit d'obtenir le versement d'une indemnité forfaitaire de gestion d'un montant de 1 191 euros. Il y a lieu de mettre le versement de cette indemnité à la charge du CHV.
39. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre les frais de l'expertise du docteur C, qui ont été liquidés et taxés à la somme de 3 960 euros par une ordonnance de la présidente du tribunal du 12 mai 2020, à la charge définitive du CHV en application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.
40. Enfin, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHV le versement aux requérantes de la somme de 1 800 euros et le versement à la CPAM des Yvelines de la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le CHV est condamné à verser à Mme F la somme de 361 188,61 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis, ainsi une rente annuelle de 30 977,81 euros dont le montant sera revalorisé par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.
Article 2 : Le CHV est condamné à verser à Mme D la somme de 12 540 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis.
Article 3 : Le CHV est condamné à verser à la CPAM des Yvelines la somme de 118 316,97 euros en remboursement de ses frais et débours.
Article 4 : Les somme fixées aux articles 1er à 3 porteront intérêts au taux légal à compter du 21 novembre 2024.
Article 5 : Le CHV versera à la CPAM des Yvelines la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Article 6 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à hauteur de la somme de 3 960 euros par l'ordonnance du 12 mai 2020, sont mis à la charge définitive du CHV.
Article 7 : Le CHV versera aux requérantes la somme de 1 800 euros et à la CPAM des Yvelines la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 8 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 9 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F, à Mme B D, au centre hospitalier André Mignot de Versailles, à la société Relyens Mutual Insurance et à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines.
Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Lellouch, présidente,
M. Gibelin, premier conseiller,
Mme Corthier, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2024.
Le rapporteur,
signé
F. GibelinLa présidente,
signé
J. Lellouch
La greffière,
signé
Y. Bouakkaz
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026