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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2110541

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2110541

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2110541
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème chambre
Avocat requérantLEGRANDGERARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 décembre 2021, M. E B, représenté par Me Jarnoux Davalon, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier intercommunal de Poissy-Saint-Germain-en-Laye (CHIPS) à lui payer la somme totale de 74 509 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'infection nosocomiale qu'il a contractée au sein de cet établissement à la suite de l'opération du 6 octobre 2014 et de la maladresse technique commise lors de l'opération du 2 octobre 2015 ;

2°) de mettre à la charge de cet établissement le versement de la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens s'élevant à la somme de 3 240 euros si les frais d'expertise judiciaire ne sont pas indemnisés au titre des préjudices subis.

Il soutient que :

- il a contracté une infection nosocomiale lors de sa prise en charge par le CHIPS du 6 au 10 octobre 2014 ;

- le médecin du CHIPS l'ayant opéré le 2 octobre 2015 a commis une maladresse technique fautive ;

- il a subi des préjudices qui se décomposent comme suit : 3 101 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 1 500 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 20 000 euros au titre des souffrances endurées, 2 500 euros au titre du préjudice d'agrément temporaire, 17 168 euros au titre de l'assistance par une tierce personne, 3 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent, 9 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 15 000 euros au titre du préjudice sexuel et 3 240 au titre des frais d'expertise judiciaire exposés.

Par un mémoire enregistré le 14 février 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) des Yvelines, représentée par Me Legrandgerard, a fait valoir sa créance et conclut :

- à la condamnation du CHIPS à lui payer la somme de 21 412,53 euros au titre de ses débours, assortie des intérêts à compter du jugement à intervenir ;

- à la condamnation du CHIPS à lui payer l'indemnité forfaitaire de gestion d'un montant de 1 162 euros prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

- à ce que soit mis à la charge de cet établissement le versement de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la responsabilité de l'établissement est engagée en raison de l'infection nosocomiale contractée par M. B lors de sa prise en charge au sein de cet établissement le 6 octobre 2014 et en raison la maladresse technique commise lors de la cure d'éventration réalisée le 2 octobre 2015 ;

- sa créance est constituée des frais hospitaliers et des frais médicaux.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 9 février 2022 et 21 février 2023, le CHIPS, représenté par Me Cantaloube, conclut dans le dernier état de ses écritures :

- à ce que les sommes allouées à M. B au titre de ses préjudices et en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soient ramenées à de plus justes proportions ;

- au rejet du surplus des conclusions de la requête ;

- à ce que les sommes allouées à la CPAM des Yvelines soient limitées à la somme de 21 412,53 euros au titre de ses débours et ramenées à la somme de 1 000 euros au titre des frais de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, outre l'indemnité forfaitaire de gestion.

Il fait valoir que :

- les montants alloués à M. B au titre des préjudices subis, qui ne peuvent prendre en compte que la période postérieure à sa prise en charge du 6 au 10 octobre 2014, doivent être limités à 2 091 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, à 500 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, à 5 000 euros maximum au titre des souffrances endurées, à 5 300 euros au titre du déficit fonctionnel permanent et à 2 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent ;

- les demandes présentées au titre du préjudice d'agrément, dont il ne justifie pas et qui n'est indemnisable que lorsqu'il est permanent, de l'assistance par une tierce personne et du préjudice sexuel, qui n'ont pas été retenus par l'expert, doivent être rejetées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 15 décembre 2022 relatif à l'indemnité forfaitaire de gestion ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,

- et les observations de Me Vernier, représentant le CHIPS.

Des pièces non communiquées ont été enregistrées le 27 septembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, qui a été opéré en urgence d'une appendicite à la clinique Saint Louis par le docteur D le 12 décembre 2013, a été transféré le 14 décembre suivant au centre hospitalier intercommunal de Poissy-Saint-Germain-en-Laye (CHIPS) en raison d'une péritonite post appendicectomie. Une reprise chirurgicale a été réalisée dans la nuit du 14 au 15 décembre 2013 par le docteur A, consistant en une cœlioscopie convertie en laparotomie compte tenu des difficultés per opératoires rencontrées. Par prudence, la résection iléo-caecale a été effectuée sans rétablissement de la continuité digestive par la confection d'une double stomie. Les suites opératoires ont été simples. M. B a pu quitter l'établissement le 27 décembre 2013. Il a été ensuite à nouveau opéré par le docteur A le 18 février 2014, afin de rétablir la continuité intestinale. Toutefois, les suites opératoires ont été marquées par une suppuration pariétale. Le 6 mai 2014, le diagnostic d'éventration de l'incision de laparotomie était retenu. Le 6 octobre 2014, une cure d'éventration par la mise en place d'une prothèse non résorbable a alors été réalisée. M. B est sorti de l'établissement le 10 octobre suivant mais les suites opératoires ont été marquées par une suppuration pariétale. Un prélèvement effectué le 20 août 2015 a mis en évidence une infection à Staphylococcus aureus multisensible, pour laquelle deux semaines d'antibiothérapie ont été prescrites. Le docteur A est intervenu chirurgicalement à nouveau pour réaliser une cure d'éventration le 2 octobre 2015, en retirant la prothèse infectée et en la remplaçant par une autre. Les suites de cette intervention ont été simples et M. B a quitté l'établissement le 9 octobre suivant. Le 26 novembre 2015, M. B a dû à nouveau être opéré au CHIPS, par le docteur F, pour l'ablation d'un drain de Blake (drain aspiratif) malencontreusement fixé aux plans profonds pariétaux lors de la cure d'éventration du 2 octobre. M. B a quitté le CHIPS le jour même. Aucune anomalie n'a été constatée le 29 décembre 2015 lorsqu'il a revu le docteur F en consultation.

2. Saisi par M. B, le juge des référés du tribunal judiciaire de Versailles a désigné par une ordonnance du 10 octobre 2019 le docteur C pour procéder à une expertise. L'expert désigné par le tribunal a rendu son rapport le 25 mai 2021, concluant notamment à une infection nosocomiale dans les suites de la cure d'éventration du 6 octobre 2014 et à une consolidation au 2 octobre 2016. Par un courrier du 2 décembre 2021, M. B a présenté auprès du CHIPS une demande préalable indemnitaire tendant à la réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de sa prise en charge dans cet établissement, implicitement rejetée. Par la présente requête, il demande au tribunal de condamner le CHIPS à l'indemniser pour ces préjudices.

Sur la responsabilité de l'établissement :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère () ".

4. Doit être regardée, au sens de ces dispositions, comme présentant un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise judiciaire du 25 mai 2021 du docteur C, chirurgien digestif, et il n'est pas contesté par le CHIPS que M. B a contracté lors de sa prise en charge au CHIPS du 6 au 10 octobre 2014 une infection à Staphylococcus aureus, qui n'était ni présente ni en incubation au début de cette prise en charge et dont il n'est pas établi qu'elle aurait eu une cause étrangère. Il en résulte que le dommage subi par M. B, consistant en la survenue d'une suppuration pariétale, ayant nécessité une antibiothérapie de deux semaines et une cure d'éventration le 2 octobre 2015, résulte directement de l'infection nosocomiale qu'il a contracté au CHIPS. Les conséquences de cette infection directement associée à la cure d'éventration réalisée le 6 octobre 2014 n'atteignant pas les seuils prévus par le 2ème alinéa du II de l'article L. 1142-1 du code de santé publique, la responsabilité du CHIPS est engagée du fait de cette infection nosocomiale.

Sur les préjudices :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

6. Il résulte de l'instruction, en particulier de l'expertise, que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire (DFT) total directement lié à l'infection nosocomiale contractée lors de sa prise en charge par le CHIPS du 6 au 10 octobre 2014, au cours de la période allant du 2 au 9 octobre 2015 et le 26 novembre 2015, un DFT partiel à 25 % du 11 octobre 2014 au 1er octobre 2015 et, enfin, à 10 % du 10 octobre 2015 jusqu'à la date de consolidation le 2 octobre 2016 dont il faut déduire une journée de DFT totale d'hospitalisation le 26 novembre 2015. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, incluant le préjudice d'agrément temporaire allégué et rehaussé pour tenir compte de celui-ci, en allouant à l'intéressé une somme globale de 2 145 euros.

S'agissant du préjudice d'agrément temporaire :

7. Si M. B demande une indemnité au titre du préjudice d'agrément temporaire subi, ce chef de préjudice est déjà indemnisé au titre du préjudice fonctionnel temporaire. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à cette demande.

S'agissant des souffrances endurées :

8. Il résulte de l'instruction que les douleurs de M. B directement liées à l'infection nosocomiales ont résulté de la suppuration pariétale survenue après la cure d'éventration du 6 octobre 2014, de la cure d'éventration du 2 octobre 2015 nécessitée par l'infection et de l'opération du 26 novembre 2015, l'expert ayant évalué ce préjudice à 3,5 sur une échelle de 1 à 7. Compte tenu des circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en allouant à l'intéressé la somme de 5 500 euros.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

9. Ce préjudice a été évalué à 3/7 par l'expert, incluant la présence d'un drain de Blake non retirable sans l'intervention chirurgicale du 9 octobre au 26 novembre 2015 et la suppuration pariétale du 24 octobre 2014 au 2 octobre 2015. Par suite, il sera fait une juste évaluation du préjudice en allouant à M. B la somme de 3 600 euros à ce titre.

S'agissant de l'assistance par une tierce personne :

10. Si M. B soutient que son état nécessitait une assistance par une tierce personne, un tel besoin ne résulte pas de l'instruction, en particulier de l'expertise, et il ne produit aucun élément ni aucune pièce à l'appui de ses allégations alors qu'il a expressément indiqué au cours de l'expertise avoir bénéficié d'une aide à la toilette quotidienne par des infirmières libérales, outre ses soins quotidiens, entre février 2014 et fin 2015. Dans ces conditions, les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

11. Il résulte de l'instruction qu'à la date de consolidation du dommage, l'intéressé était âgé de soixante-cinq ans. Le déficit fonctionnel permanent a été fixé à 6 % par l'expert désigné par le tribunal en raison de la présence d'une faiblesse pariétale liée à la cure d'éventration du 2 octobre 2015 qui a été rendue nécessaire par l'infection nosocomiale. Le préjudice peut être évalué à la somme de 6 315 euros.

S'agissant du préjudice esthétique permanent :

12. L'expert judiciaire a évalué ce chef de préjudice, résultant d'une morphologie abdominale à type de ventre protubérant, séquelle de la deuxième cure d'éventration à l'aide d'une prothèse résorbable, et de la disparition de l'ombilic, à 2,5 sur une échelle de 1 à 7. Il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 2 500 euros.

S'agissant du préjudice sexuel :

13. Il résulte du rapport d'expertise que M. B a déclaré avoir subi une perte de sa libido et ne plus avoir de rapports sexuels depuis la fin des soins en 2015. Si l'expert relève qu'il est possible que cette perte de libido, intervenue alors que les soins étaient terminés, soit liée aux faits imputables, il relève également que les pathologies cardio-vasculaires lourdes dont souffrait depuis plusieurs années le requérant ont également pu être à l'origine de troubles sexuels. Dès lors que l'existence d'un lien direct et certain entre l'infection nosocomiale et le préjudice allégué n'est pas établi, M. B ne peut prétendre à aucune indemnité à ce titre.

S'agissant des frais d'expertise :

14. Il résulte de l'instruction que M. B justifie s'être acquitté des frais de l'expertise ordonnée par le juge judiciaire et dont l'utilité n'est pas contestée, d'un montant de

3 240 euros. Il y a lieu de mettre les frais d'expertise à la charge du CHIPS qui versera la somme correspondante au requérant.

15. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le CHIPS à payer à M. B la somme totale de 23 300 euros au titre des préjudices subis.

Sur les débours de la caisse primaire d'assurance maladie :

16. Il résulte de l'instruction que la CPAM des Yvelines a versé au bénéfice de M. B, son assuré, la somme de 21 412,53 euros au titre de frais hospitaliers et médicaux résultant directement de l'infection nosocomiale dont il a été victime. La CPAM produit une notification définitive des débours et une attestation d'imputabilité, qui établissent la réalité de ces dépenses et leur imputabilité à l'infection nosocomiale en cause.

17. Par suite, la CPAM est fondée à obtenir du CHIPS le remboursement de cette somme, assortie des intérêts à compter de la date du présent jugement.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

18. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 15 décembre 2022 susvisé et eu égard à la somme dont elle obtient le remboursement dans le présent jugement, la CPAM est en droit d'obtenir le versement d'une indemnité forfaitaire de gestion d'un montant de 1 162 euros. Il y a lieu de mettre le versement de cette indemnité à la charge du CHIPS.

Sur les dépens :

19. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens au sens des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions du requérant tendant à ce que le CHIPS soit condamné aux dépens ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHIPS, d'une part, la somme de 1 800 euros à verser à M. B et, d'autre part, la somme de 1 000 euros à verser à la CPAM des Yvelines, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le CHIPS est condamné à payer à M. B la somme de 23 300 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : Le CHIPS est condamné à verser à la CPAM des Yvelines la somme de 21 412,53 en remboursement de ses frais et débours, assortie des intérêts à compter de la date du présent jugement.

Article 3 : Le CHIPS versera à la CPAM des Yvelines la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 4 : Le CHIPS versera à M. B la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le CHIPS versera à la CPAM des Yvelines la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6: Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, au centre hospitalier intercommunal de Poissy-Saint-Germain-en-Laye et à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

Y. Bouakkaz

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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