jeudi 12 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2204742 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 7éme chambre |
| Avocat requérant | SCP HEPTA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 20 juin 2022, la société Bernard Vincent Entreprises, représenté par la SAS Hepta, demande au tribunal :
1°) la décharge des rappels de taxe sur la valeur qui lui ont été réclamés pour la période du 1er mai 2015 au 31 décembre 2017, ainsi que des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2015 à 2017, ainsi que des pénalités et intérêts de retard correspondants ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a régularisé spontanément la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle avait collectée à tort au cours des années 2014 et 2015 ;
- l'amende de 5% pour défaut d'autoliquidation n'est pas justifiée, la doctrine administrative publiée le 6 mai 2015 sous la référence BOI-CF-INF-20-20 prévoyant que cette amende n'est pas appliquée en cas de régularisation spontanée du contribuable ;
- il résulte de la doctrine administrative publiée le 4 octobre 2017 sous la référence BOI-CF-PGR-30-40-10 que, s'agissant d'un rappel sur des opérations d'autoliquidation, il ne peut être constaté aucun profit sur le Trésor ni déduction en cascade des droits rappelés ;
- les intérêts de retard pour paiement tardif auraient dû être arrêtés à la date des régularisations, et non à la date de la proposition de rectification.
Par un mémoire enregistré le 19 mars 2024, le directeur départemental des finances publiques des Yvelines a informé le tribunal que le litige ne relevait pas de sa compétence.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2024, l'administrateur général chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile de France conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le moyen tiré de l'illégalité des amendes infligées est sans objet, celles-ci ayant fait l'objet d'une remise gracieuse par décision du 14 janvier 2021 ;
- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Lutz, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Cerf, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société par actions simplifiée (SAS) Bernard Vincent Entreprises exerce une activité d'installation de verrières. Elle a fait l'objet d'une vérification de comptabilité au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2017. A son issue, elle a été assujettie à des rappels de taxe sur la valeur à des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et de contribution sur la valeur ajoutée des entreprises. Par sa requête, elle doit être regardée comme demandant la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés, ainsi que des pénalités et intérêts de retard y afférents.
Sur les rappels de taxe sur la valeur ajoutée :
2. En premier lieu, aux termes de l'article 269 du code général des impôts : " 1. Le fait générateur de la taxe se produit : / a) Au moment où la livraison, l'acquisition intracommunautaire du bien ou la prestation de services est effectué () ; / 2. La taxe est exigible : / c) Pour les prestations de services autres que celles visées au b bis, lors de l'encaissement des acomptes, du prix, de la rémunération ou, sur option du redevable, d'après les débits. " Aux termes du 2° nonies de l'article 283 du même code : " Pour les travaux de construction, y compris ceux de réparation, de nettoyage, d'entretien, de transformation et de démolition effectués en relation avec un bien immobilier par une entreprise sous-traitante, au sens de l'article 1er de la loi n° 75-1334 du 31 décembre 1975 relative à la sous-traitance, pour le compte d'un preneur assujetti, la taxe est acquittée par le preneur. "
3. Il résulte de l'instruction que la société Bernard Vincent Entreprises a fait réaliser au titre des années 2014 et 2015 des opérations de travaux de construction par ses sous-traitants qui devaient faire l'objet du mécanisme d'autoliquidation de la taxe sur la valeur ajoutée décrit au point précédent. Il n'est pas contesté par la société Bernard Vincent Entreprises que, à la suite d'erreurs comptables, elle a obtenu un remboursement de taxe sur la valeur ajoutée déductible, mais qu'elle n'a pas déclaré la taxe sur la valeur ajoutée correspondante aux opérations qui devaient être auto-liquidées, situation dont il a résulté une dette de cette taxe pour un montant de 100 491 euros, demeurée au bilan de l'entreprise jusqu'à l'exercice clos le 31 décembre 2016. La société Bernard Vincent Entreprises a ensuite spontanément régularisé cette taxe à hauteur de 20 000 euros au titre de l'exercice clos au 31 décembre 2017, régularisation qui a bien été prise en compte par le service avant la notification des rectifications.
4. La société Bernard Vincent Entreprises soutient avoir régularisé le surplus de cette dette au cours de l'année 2018 et une dernière fois en décembre 2019, par compensation avec sa taxe sur la valeur ajoutée déductible, et reproche au service de ne pas avoir tenu compte de ces régularisations. Toutefois, il résulte de sa réclamation contentieuse du 15 octobre 2021 que, compte tenu des sommes mises en recouvrement, la société a elle-même annulé ces régularisations dans sa déclaration de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période d'avril 2020 souscrite le 23 juin 2020. En outre, les déclarations souscrites en 2018 et 2019 ne permettaient pas, ainsi que le reconnaît la société elle-même dans ses écritures, d'identifier précisément les mouvements intervenus en régularisation. Si la société Bernard Vincent Entreprises se prévaut également d'autres déclarations rectificatives qu'elle aurait déposées lors de sa seconde réclamation préalable, celles-ci ne sont pas datées, ni signées, ni ne font état d'un paiement, et le service indique qu'elles n'ont pas été réceptionnées par le service des impôts des entreprises dont dépend la société Bernard Vincent Entreprises. Dans ces conditions, elle ne rapporte pas la preuve, qui lui incombe, de l'existence de cette régularisation. Par suite, son moyen tiré de la non prise en compte des régularisations opérées et de la double taxation doit être écarté.
Sur le " profit sur le trésor " :
8. D'une part, aux termes de l'article L. 77 du livre des procédures fiscales : " En cas de vérification simultanée des taxes sur le chiffre d'affaires et taxes assimilées, de l'impôt sur le revenu ou de l'impôt sur les sociétés, le supplément de taxes sur le chiffre d'affaires et taxes assimilées afférent à un exercice donné est déduit, pour l'assiette de l'impôt sur le revenu ou de l'impôt sur les sociétés, des résultats du même exercice, sauf demande expresse des contribuables, formulée dans le délai qui leur est imparti pour répondre à la proposition de rectification. Dans ce dernier cas, la prescription est réputée interrompue, au sens des articles L. 76 et L. 189, à hauteur des bases de l'impôt sur le revenu ou de l'impôt sur les sociétés notifiées avant déduction du supplément de taxes sur le chiffre d'affaires et taxes assimilées. / Toutefois, lorsque la taxe sur la valeur ajoutée rappelée est afférente à une opération au titre de laquelle la taxe due peut être totalement ou partiellement déduite par le redevable lui-même, les dispositions prévues au premier alinéa ne s'appliquent pas au montant de la taxe déductible. " Il résulte de ces dispositions que lorsqu'une entreprise procède, en matière de taxe sur la valeur ajoutée, à la déduction de la taxe afférente à des factures correspondant à des charges déductibles de l'impôt sur les sociétés mais qui n'est pas encore exigible, l'administration, après avoir procédé au rappel de la taxe sur la valeur ajoutée déduite à tort, est en droit de majorer d'un profit sur le Trésor du même montant les bases de l'impôt sur les sociétés, dès lors que, par application des dispositions de l'article L. 77 du livre des procédures fiscales, ce rappel a été intégralement déduit des bases d'imposition à l'impôt sur les sociétés au titre du même exercice, aboutissant, à défaut de la constatation d'un tel profit, à une imposition sur les sociétés inférieures à celle qui aurait été due par le contribuable s'il avait régulièrement acquitté la taxe sur la valeur ajoutée.
9. D'autre part, aux termes de l'article L. 80A du livre des procédures fiscales : " () Lorsque le redevable a appliqué un texte fiscal selon l'interprétation que l'administration avait fait connaître par ses instructions ou circulaires publiées et qu'elle n'avait pas rapportée à la date des opérations en cause, elle ne peut poursuivre aucun rehaussement en soutenant une interprétation différente. Sont également opposables à l'administration, dans les mêmes conditions, les instructions ou circulaires publiées relatives au recouvrement de l'impôt et aux pénalités fiscales. ".
10. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté par la société Bernard Vincent Entreprises, que celle-ci a inscrit à son passif une dette de taxe sur la valeur ajoutée indue d'un montant, après régularisation de 80 491 euros, justifiant le rappel de taxes. Toutefois, il résulte de l'instruction que ce rappel de taxe est, ainsi qu'il a été dit au point 4, afférent à une opération au titre de laquelle la taxe due doit être auto-liquidée, pour laquelle il n'est pas contesté qu'est ouvert le droit à la déductibilité pour l'intégralité de son montant. Cette taxe peut donc être déduite par le redevable lui-même, en l'espèce la société Bernard Vincent Entreprises. Dès lors, en application du second alinéa de l'article L. 77 du livre des procédures fiscales, le service ne pouvait constater de profit sur le Trésor et procéder à un une rectification en matière d'impôt sur les sociétés sur ce fondement. Au surplus, il résulte de la doctrine publiée le 4 octobre 2017 sous la référence BOI-CF-PGR-30-40-10 dont se prévaut la société que pour l'interprétation du deuxième alinéa de l'article L. 77 du livre des procédures fiscales, ce dernier" exclut application du mécanisme de déduction en cascade pour les rappels de taxe sur la valeur ajoutée se rapportant à des opérations d'autoliquidation " et précise que " en conséquence, les rappels portant sur des opérations d'autoliquidation pour lesquelles le droit à déduction est total, ne donnent lieu ni à notification du profit sur le Trésor, ni à déduction en cascade des droits rappelés. " Il suit de là que c'est à tort que l'administration a constaté un profit sur le Trésor d'un montant de 80 491 euros au titre de l'année 2015. Par suite, la base d'imposition à l'impôt sur les sociétés de la société Bernard Vincent Entreprises doit être rectifiée sans tenir compte de ce profit. La société Bernard Vincent Entreprises doit donc être déchargée des cotisations d'impôt sur les sociétés correspondant à la différence entre les impositions mises à sa charge et les impositions ainsi recalculées, ainsi que des pénalités y afférentes.
Sur les pénalités appliquées aux rappels de taxe sur la valeur ajoutée :
En ce qui concerne les intérêts de retard :
11. Au titre de l'article 1727 du code général des impôts : " I. - Toute créance de nature fiscale, dont l'établissement ou le recouvrement incombe aux administrations fiscales, qui n'a pas été acquittée dans le délai légal donne lieu au versement d'un intérêt de retard. A cet intérêt s'ajoutent, le cas échéant, les sanctions prévues au présent code. "
12. Ainsi qu'il a été dit au point 4 du présent jugement, la société Bernard Vincent Entreprises ne prouve pas s'être régulièrement acquittée, avant la proposition de rectification qui lui a été notifiée le 11 décembre 2018, du montant des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été assignés. Par suite, le service était fondé à appliquer les intérêts de retard jusqu'à la date de cette proposition de rectification.
En ce qui concerne l'amende de 5% pour défaut d'autoliquidation :
13. Il résulte de l'instruction que les amendes dont la société Bernard Vincent Entreprises sollicite la décharge dans le cadre de la présente requête ont, avant l'introduction de celle-ci, fait l'objet en totalité d'une remise gracieuse par décision du 14 janvier 2021. Par suite, les conclusions à fin de décharge de ces amendes sont irrecevables et ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des frais exposés par la société Bernard Vincent Entreprises et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les bases de l'impôt sur les sociétés de la société Bernard Vincent Entreprises au titre de l'année 2015 sont réduites de la somme de 80 491 euros correspondant au profit sur le Trésor découlant du rappel de taxe sur la valeur ajoutée auto-liquidée récupérée et non collectée.
Article 2 : La société Bernard Vincent Entreprises est déchargée de la cotisation supplémentaire d'impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujetti au titre de l'année 2015 correspondant à la réduction de la base d'imposition définie à l'article 1er
Article 3 : L'Etat versera à la société Bernard Vincent Entreprises la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société SAS Bernard Vincent Entreprises et au défendeur.
Délibéré après l'audience du28 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Mauny, président,
M. Lutz, premier conseiller,
M. Le Vaillant, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.
Le président,
Signé
O. Mauny
Le rapporteur,
Signé
F. Lutz
La greffière,
Signé
C. Benoit-Lamaitrie
La République mande et ordonne au ministre chargé du budget et des comptes publics en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°220474
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