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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2206301

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2206301

mardi 4 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2206301
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation9ème chambre
Avocat requérantCABINET HUGLO LEPAGE AVOCATS SAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 août 2022 et 16 septembre 2024, et un mémoire récapitulatif produit en application de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, enregistré le 16 octobre 2024, M. et Mme D et B E demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 2022-060 de péril imminent du 27 juillet 2022 du maire de la commune de Châteaufort ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Châteaufort une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'auteur de l'acte attaqué est incompétent à défaut d'authentification de la signature du maire par l'apposition du sceau de la commune, ainsi que le prévoit l'article L. 2122-30 du code général des collectivités territoriales ;

- il est entaché d'un défaut de motivation, en méconnaissance de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration, à défaut de viser les dispositions du code général des collectivités territoriales, de comporter une description précise des faits et dès lors qu'il est motivé par référence à un rapport d'expertise qui n'y est pas joint ;

- il est entaché d'erreurs manifestes d'appréciation sur la situation de péril imminent, dès lors que le rapport d'expertise sur lequel repose l'arrêté, qui n'a pas été rendu de manière contradictoire, ne caractérise pas l'imminence du péril ; les blocs modulaires en béton entreposés contre le mur litigieux sont de nature soit à démontrer la solidité du mur, soit à compromettre l'intégrité de ce dernier en mettant en danger les usagers de la voie publique ;

- le bien concerné par l'arrêté ne leur appartient pas mais constitue un mur de soutènement relevant du domaine public ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un détournement de pouvoir.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 4 juillet 2023 et 19 décembre 2024, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, la commune de Châteaufort, représentée en dernier lieu par Me Simard, conclut dans le dernier état de ses écritures au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 4 novembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 décembre 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Naïla Boukheloua, présidente-rapporteure,

- les conclusions de Mme Amar-Cid, rapporteure publique,

- les observations de Mme A E, fille des requérants, à qui la parole a été donnée en application de l'article R. 732-1 du code de justice administrative, et de Me Simard pour la commune de Châteaufort.

Une note en délibéré, présentée pour la commune de Châteaufort, a été enregistrée le 21 janvier 2025.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme E sont propriétaires d'une maison d'habitation située au 4, rue de l'Eglise à Châteaufort, dans le cœur historique du village, lui-même inclus dans la zone inscrite du Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse. Leur propriété, bâtie sur la motte castrale où s'érigeait autrefois un château fort datant du XIème siècle dit " G ", est encerclée par un mur d'enceinte. Par une ordonnance du 12 juillet 2022, le juge des référés du présent tribunal, saisi à cet effet par le maire de Châteaufort sur le fondement de l'article L. 511-9 du code de la construction et de l'habitation, a désigné M. F C en qualité d'expert afin notamment que celui-ci examine et dresse constat de l'état de ce mur, se prononce sur les risques d'effondrement qu'il présente et propose les mesures de nature à mettre fin au danger. Dans son rapport d'expertise, M. C a conclu que le mur " compte tenu des désordres sérieux qui l'affectent, présente un danger grave et certain pour les usagers de la rue de l'Eglise " et qu'il " présente un état de péril imminent ". Au vu de ces conclusions, le maire de Châteaufort a pris, le 27 juillet 2022, un arrêté dit " de péril imminent " qui, en vertu des dispositions du code de la construction et de l'habitation dont il a fait application, dans leur rédaction applicable à la date de cet arrêté, doit être regardé comme constituant un arrêté " de mise en sécurité en urgence " de ce mur. M. et Mme E demandent au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté attaqué :

En ce qui concerne le cadre juridique applicable :

2. Aux termes de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation : " La police mentionnée à l'article L. 511-1 a pour objet de protéger la sécurité et la santé des personnes en remédiant aux situations suivantes : / 1° Les risques présentés par les murs, bâtiments ou édifices quelconques qui n'offrent pas les garanties de solidité nécessaires au maintien de la sécurité des occupants et des tiers ; () ". Aux termes de l'article L. 511-4 du même code : " L'autorité compétente pour exercer les pouvoirs de police est : / 1° Le maire dans les cas mentionnés aux 1° à 3° de l'article L. 511-2 () ". Aux termes de l'article L. 511-19 de ce code : " En cas de danger imminent, manifeste ou constaté () par l'expert désigné en application de l'article L. 511-9, l'autorité compétente ordonne par arrêté et sans procédure contradictoire préalable les mesures indispensables pour faire cesser ce danger dans un délai qu'elle fixe. () ".

3. La contestation d'un arrêté de mise en sécurité en urgence, pris sur le fondement de l'article L. 511-19 du code de la construction et de l'habitation relève du contentieux de pleine juridiction. Par suite, la légalité d'un tel arrêté s'apprécie à la date à laquelle le juge se prononce.

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2122-30 du code général des collectivités territoriales : " Le maire, ou celui qui le remplace, est tenu de légaliser toute signature apposée en sa présence par l'un de ses administrés connu de lui, ou accompagné de deux témoins connus. / Les signatures manuscrites données par des magistrats municipaux dans l'exercice de leurs fonctions administratives valent dans toute circonstance sans être légalisées par le représentant de l'État dans le département si elles sont accompagnées du sceau de la mairie ".

5. Les requérants ne peuvent utilement se prévaloir, au soutien de leur conclusions à fin d'annulation de l'arrêté attaqué, pris par le maire de Châteaufort au nom de la commune, de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 2122-30 du code général des collectivités territoriales, lesquelles sont applicables aux actes pris par le maire au nom de l'Etat. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1o Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. Il résulte de l'instruction que l'arrêté attaqué, mentionne les dispositions du code de la construction et de l'habitation dont il fait application, notamment des article L. 511-1 et suivant de ce code, et énonce qu'il résulte du rapport d'expertise du 22 juillet 2022, établi par M. C, que " le mur () appartenant à M. et Mme E présent un état de péril imminent et un danger grave et certain pour les usagers de la rue de l'Eglise, compte tenu des désordres sérieux qui l'affectent ". Dès lors, l'arrêté attaqué, présente les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement sans qu'il fût nécessaire de lui joindre le rapport d'expertise dont il cite des extraits des conclusions. Par suite, cet arrêté est suffisamment motivé en droit et en fait au regard des dispositions préalablement mentionnées. Ainsi, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

8. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que les époux E ont été convoqués par l'expert désigné par le tribunal à la réunion d'expertise qui s'est tenue sur place le 20 juillet 2022 à 14h30 mais qu'ils ne s'y sont ni rendus, ni fait représenter. Par suite, ils ne peuvent, en tout état de cause, contester le caractère contradictoire de l'expertise ayant donné lieu au rapport du 22 juillet 2022 fondant l'arrêté attaqué.

9. En quatrième lieu, il résulte des constats réalisés par l'expert désigné par le tribunal sur place, consignés dans son rapport du 22 juillet 2022, et étayés de nombreuses photographies légendées, que le mur litigieux, dans sa partie longeant la rue de l'Eglise, " présente des désordres sérieux dont certains présentent un danger réel, grave et constitué pour les personnes circulant dans la rue de l'Eglise ". Ce rapport pointe notamment que certaines parties du " chaperon plat " couronnant le mur " sont en très mauvais état avec parties éclatées en équilibre instable ", que " les joints de mortier de chaux sont, pour la plupart, en mauvais état, friables, s'effritant au moindre grattage et le plus souvent creusés sur plus de 20 cm et inexistants ", que de nombreuses pierres du rouleau avant sont de ce fait descellées et menacent de tomber sur le trottoir ", que le mur présente soit " sur plusieurs profils en travers un devers atteignant 30 cm en tête et mettant en cause sa stabilité au renversement ", soit " sur plusieurs endroits des déformations () avec des convexités atteignant 25 cm et des concavités atteignant 20 cm ", soit " des défauts brutaux d'alignement () correspondant à des fractures de cisaillement du mur selon des plans verticaux ", soit " de nombreuses fractures verticales ou obliques dénotant des mouvements différentiels entre diverses parties du mur ". Il en tire les conclusions mentionnées au point 1 du présent jugement. Les requérants ne contestent pas sérieusement par leurs nombreuses allégations et les pièces qu'ils produisent, notamment par des procès-verbaux de constats effectués par des commissaires de justice aux mois de juillet et août 2024, ces constatations et conclusions. A cet égard, la circonstance que des blocs modulaires en bétons ont été installés par la commune en 2024 au droit de la section de mur litigieuse n'est de nature à démontrer ni sa solidité, ni la volonté de la commune de le fragiliser davantage. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation du maire de la commune de Châteaufort sur l'état de danger imminent doit être écarté.

10. En cinquième lieu, le détournement de pouvoir allégué par M. et Mme E n'est pas établi par les pièces versées au dossier.

11. En dernier lieu, et d'une part, en vertu de l'article L. 2111-14 du code général de la propriété des personnes publiques, le domaine public routier communal comprend l'ensemble des biens appartenant à la commune et affectés aux besoins de la circulation terrestre, à l'exception des voies ferrées. Selon l'article L. 2111-2 du même code, font également partie du domaine public communal les biens de la commune qui, concourant à l'utilisation d'un bien appartenant au domaine public, en constituent un accessoire indissociable.

12. D'autre part, en l'absence de titre en attribuant la propriété aux propriétaires des parcelles en bordure desquelles il est édifié ou à des tiers, un mur situé à l'aplomb d'une voie publique et dont la présence évite la chute de matériaux qui pourraient provenir des fonds qui la surplombent doit être regardé comme un accessoire de la voie publique, même s'il a aussi pour fonction de maintenir les terres des parcelles qui la bordent.

13. Les requérants font valoir que le mur litigieux, qui ne leur appartient pas, constitue un accessoire à la voie publique, de sorte que le maire ne pouvait prendre l'arrêté attaqué à leur encontre.

14. Il résulte de l'instruction que le mur litigieux, en particulier sur la section longeant la rue de l'Eglise, est un mur de soutènement de la propriété des époux E qui surplombe cette rue et qu'il a, ainsi, pour fonction d'éviter la chute sur cette voie de matériaux qui pourraient provenir de leur propriété, même s'il a aussi pour fonction de maintenir les terres de leur parcelle qui borde cette voie.

15. Toutefois, selon l'acte de vente du 2 décembre 1959, constituant acte de propriété de la maison des requérants, " font partie de cette vente tous droits de propriété et de mitoyenneté de murs et de clôtures, tant pour le sol que pour les constructions qui dépendent et peuvent dépendre de l'immeuble vendu sans garantie à cet égard ". Compte tenu de l'ambigüité de cette clause contractuelle, la question de savoir si ce titre attribue la propriété du mur d'enceinte de la maison située au 4, rue de l'Eglise à Châteaufort, et en particulier de la section de ce mur longeant la rue de l'Eglise, aux époux E pose une difficulté sérieuse qui commande, compte tenu de ce qui est dit au point 12, la solution à donner au présent litige.

16. Aux termes de l'article R. 771-2 du code de justice administrative : " Lorsque la solution d'un litige dépend d'une question soulevant une difficulté sérieuse et relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, la juridiction administrative initialement saisie la transmet à la juridiction judiciaire compétente. Elle sursoit à statuer jusqu'à la décision sur la question préjudicielle ".

17. Dès lors qu'il n'appartient qu'à l'autorité judiciaire d'interpréter les clauses de l'acte de vente du 2 décembre 1959 et, en tout état de cause, de dire si M. et Mme E, ou des tiers, sont propriétaires du mur d'enceinte de la maison située au 4, rue de l'Eglise à Châteaufort, et en particulier de la section de ce mur longeant la rue de l'Eglise, il y a lieu de surseoir à statuer dans la présente instance jusqu'à ce que la juridiction judiciaire compétente se soit prononcée sur cette question.

18. En vertu des dispositions de l'article R. 771-2 du code de justice administrative, il appartient au tribunal de transmettre cette question préjudicielle à la juridiction compétente, laquelle est le tribunal judiciaire de Versailles.

D E C I D E :

Article 1er : Il est sursis à statuer dans la présente instance jusqu'à ce que l'autorité judiciaire se soit prononcée sur le point de savoir si l'acte de vente du 2 décembre 1959 attribue à M. et Mme E la propriété du mur d'enceinte de leur maison située au 4, rue de l'Eglise à Châteaufort dans le département des Yvelines, et en particulier de la section de ce mur longeant la rue de l'Eglise et, en tout état de cause, de dire s'ils sont propriétaires de ce mur, ou s'il appartient à des tiers.

Article 2 : La question mentionnée à l'article précédent est transmise au tribunal judiciaire de Versailles.

Article 3 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'à la fin de l'instance.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme D et B E, à la commune de Châteaufort et au tribunal judiciaire de Versailles.

Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Boukheloua, présidente-rapporteure,

Mme Caron, première conseillère,

M. Maljevic, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 février 2025.

La présidente-rapporteure,

signé

N. Boukheloua

La première conseillère,

signé

V. Caron

La greffière,

signé

B. Bartyzel

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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