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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2300312

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2300312

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2300312
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationMagistrat Belot
Avocat requérantSCP FLOQUET ET NOACHOVITCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 janvier 2023, la société Compagnie Réalisation Immobilière, représentée par Me Floquet, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 542 euros en réparation des préjudices subis à la suite du refus du préfet de l'Essonne de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupant d'un logement sis 12 rue Lafayette à Corbeil-Essonnes, avec intérêt au taux légal à compter du 17 octobre 2022 et capitalisation des intérêts échus ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision rejetant sa demande préalable d'indemnisation n'est pas motivée ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de l'Essonne de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion de l'occupant du logement sis 12 rue Lafayette à Corbeil-Essonnes ;

- les préjudices subis s'élèvent à une somme de 2 542 euros correspondant aux indemnités d'occupation non perçues et aux charges de copropriété durant la période de responsabilité de l'Etat.

Par une lettre du 14 février 2024, le préfet de l'Essonne, par application des dispositions de l'article R. 612-3 du code de justice administrative, a été mis en demeure de produire ses observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. Bélot, premier conseiller, pour statuer sur les litiges mentionnés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative selon la procédure prévue par cet article.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Bélot a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Compagnie Réalisation Immobilière demande la condamnation de l'Etat à réparer les préjudices résultant du refus de concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement du tribunal judiciaire d'Evry-Courcouronnes du 24 mars 2022 autorisant l'expulsion de l'occupant d'un logement sis 12 rue Lafayette à Corbeil-Essonnes.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'État est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'État de prêter son concours ouvre droit à réparation. / Les modalités d'évaluation de la réparation due au propriétaire en cas de refus du concours de la force publique afin d'exécuter une mesure d'expulsion sont précisées par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du même code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'État dans le département () ".

4. Enfin, aux termes de l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille () ".

5. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet, régulièrement requis à cet effet, refuse le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision juridictionnelle exécutoire ordonnant l'expulsion de l'occupant d'un local, la responsabilité de l'État se trouve engagée à compter de ce refus ou, s'il intervient à une date où l'occupant bénéficie du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, à compter du terme de la période de sursis. Par ailleurs, la période de responsabilité de l'État au titre d'un refus d'accorder le concours de la force publique pour l'exécution d'un jugement s'achève en principe le jour où l'administration décide d'octroyer ce concours. Elle ne prend fin qu'à la date de mise en œuvre effective du concours lorsque celle-ci intervient plus de quinze jours après la décision, sauf si ce délai est imputable au propriétaire ou à l'huissier ou justifié par des circonstances particulières.

6. D'une part, il résulte de l'instruction que le commandement de quitter les lieux a été signifié à l'occupant des lieux le 28 avril 2022. Par ailleurs, la société Compagnie Réalisation Immobilière a requis du préfet de l'Essonne le concours de la force publique le 1er juillet 2022. Il s'ensuit que le préfet de l'Essonne disposait d'un délai de deux mois pour se prononcer, soit jusqu'au 1er septembre 2022, date à laquelle les occupants du logement ne bénéficiaient pas du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution. Le refus implicite du préfet de l'Essonne engage, par conséquent, la responsabilité de l'Etat à partir du 1er septembre 2022.

7. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que le concours de la force publique aurait été alloué à la société Compagnie Réalisation Immobilière ou que le logement en cause aurait été libéré spontanément à la date du 1er février 2023, période à laquelle la société requérante a arrêté les comptes. Par suite, il incombe à l'administration de réparer les préjudices que la prolongation de cette occupation irrégulière a causé à la société Compagnie Réalisation Immobilière entre le 1er septembre 2022 et le 1er février 2023.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

8. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.

9. Il résulte des décomptes et pièces produites par la société requérante, non contestés par le préfet de l'Essonne qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré une mise en demeure qui lui a été adressée par une lettre du 14 février 2024, que, sur la période de responsabilité de l'Etat énoncée au point 7 du présent jugement, le montant de la dette locative restant due par les occupants du logement en cause s'élevait à la somme de 2 542 euros. Il y a donc lieu de fixer à cette somme l'indemnité due par l'Etat à la société Compagnie Réalisation Immobilière en réparation de son préjudice locatif.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de fixer à la somme de 2 542 euros l'indemnité due par l'Etat à la société Compagnie Réalisation Immobilière en réparation du préjudice résultant du refus du préfet de l'Essonne de lui accorder le concours de la force publique, sur la période du 1er septembre 2022 et le 1er février 2023.

Sur la subrogation :

11. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'Etat dans les droits que détiendrait la société Compagnie Réalisation Immobilière à l'encontre des occupants du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'Etat, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur les intérêts et la capitalisation :

12. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter de la réception par la partie débitrice de la réclamation de la somme principale. Il résulte de l'instruction que la demande de la société Compagnie Réalisation Immobilière a été reçue par l'administration le 17 octobre 2022. La société requérante a donc droit aux intérêts correspondant à l'indemnité en capital citée au point 10 du présent jugement, à compter du 17 octobre 2022.

13. L'article 1343-2 du code civil, dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

14. En l'espèce, la capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois le 12 janvier 2023, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 17 octobre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais d'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par la société Compagnie Réalisation Immobilière et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Compagnie Réalisation Immobilière la somme de 2 542 euros avec intérêt au taux légal à compter du 17 octobre 2022 et capitalisation des intérêts échus à compter du 17 octobre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits de la société Compagnie Réalisation Immobilière à l'encontre des occupants du logement en cause durant la période de responsabilité de l'Etat, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 3 : L'Etat versera à la société Compagnie Réalisation Immobilière la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Compagnie Réalisation Immobilière et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

S. Bélot

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 23003122

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